Chapitre 38 Visite nocturne
Bien que l’heure fût avancée, Armand Saint-Just, assis sur son lit, la tête dans les mains, ne songeait point au sommeil. Quel repos, d’ailleurs, pouvait-il prendre dans cette maison pleine de souvenirs sinistres, où il n’était revenu habiter que pour répondre au vœu de Percy ? C’est ici, dans cette chambre… l’horrible scène ne cesse de le hanter ; il lui semble toujours y assister, bâillonné, impuissant, avec Héron et Chauvelin triomphants à ses côtés. Tout cela par sa faute ! cette pensée ne quitte pas son esprit. Un enfer… a écrit Percy ; oui, c’est bien le mot qui convient pour peindre la torture qu’il endure depuis lors.
Un coup sonore frappé à la porte d’entrée le fit sursauter. Qui pouvait venir à cette heure ? le porteur d’un message de Marguerite ? Il eût frappé plus doucement. Non, ce coup impératif au milieu de la nuit ne pouvait avoir qu’une signification : on venait l’arrêter, et tandis qu’il saisissait son bougeoir pour aller ouvrir, de l’autre côté de la porte les paroles attendues retentirent :
— Ouvrez ! au nom du peuple.
La voix qui les prononçait était froide et nette. Aucun bruit d’armes ne l’accompagnait et quand Armand ouvrit la porte, au lieu des militaires qu’il s’attendait à trouver, il ne vit devant lui qu’un petit homme mince vêtu de noir.
— Chauvelin ! fit-il avec un mouvement de recul.
— Lui-même pour vous servir, répondit celui-ci de son ton railleur. Je vous apporte un message de haute importance. Me donnez-vous la permission d’entrer ?
Sans répondre, Armand se rangea pour laisser passer son nocturne visiteur, puis, après avoir refermé la porte, le précéda dans sa chambre, la lumière à la main.
Chauvelin sourit en se retrouvant dans cette pièce où avait eu lieu la défaite de son ennemi. En ce moment, elle était à peine éclairée par la lumière de la bougie qu’Armand avait posée sur la table. Le jeune homme se retourna :
— Dois-je allumer la lampe ? demanda-t-il.
— Inutile, répondit brièvement Chauvelin. Je n’ai qu’une lettre à vous remettre, après quoi je vous poserai une ou deux questions.
De la poche intérieure de son habit, il tira une feuille de papier.
— Sir Percy Blakeney a écrit cette lettre tout à l’heure en ma présence, dit-il, veuillez en prendre connaissance.
Armand prit la feuille et, s’asseyant près de la table, approcha la lettre de la lumière pour la déchiffrer ; il la lut lentement jusqu’au bout, puis la reprit du commencement, se demandant, comme l’avait fait Chauvelin, si ces mots tracés par Blakeney pouvaient contenir un sens caché.
Que le Mouron Rouge fût prêt à se conduire en lâche, ce soupçon n’effleura même pas l’esprit d’Armand ; mais pour jouer le rôle que Percy lui avait offert, il fallait qu’il comprît les intentions de son chef.
Soudain, sa pensée se reporta à l’autre lettre, celle que Marguerite lui avait transmise quelques jours plus tôt :
Si vous recevez de moi un nouveau message, quel qu’en soit le contenu, transmettez-le immédiatement à Marguerite et à Ffoulkes et conformez-vous aux instructions que vous y trouverez.
À présent, tout s’éclairait. Son devoir, sa conduite lui étaient dictés par ces simples mots.
Chauvelin attendait en silence qu’Armand, toujours penché sur la lettre, eût terminé sa lecture.
— Un seul mot, citoyen, après lequel je ne vous retiendrai pas davantage, dit-il en voyant Armand relever enfin la tête. Mais auparavant, ayez la bonté de me rendre cette lettre. C’est un document précieux qui doit prendre place dans les archives de la Nation.
Il n’avait pas terminé ces mots qu’Armand, poussé par une inspiration subite, fit ce que Blakeney eût certainement souhaité lui voir faire. Comme pour la relire, il approcha la lettre de la flamme de la bougie, un coin du mince papier prit feu et, avant que Chauvelin pût faire un geste, la feuille tombait enflammée sur le plancher. Armand l’écrasa d’un coup de talon.
— Tous mes regrets, citoyen ! dit-il, un accident…
— Un acte de piété bien superflu, rétorqua Chauvelin en faisant effort pour réprimer sa colère. La conduite du Mouron Rouge dans l’affaire qui nous intéresse ne perdra rien de la publicité qu’elle mérite, en dépit de la sotte destruction de ce document.
— Croyez bien, citoyen, riposta le jeune homme, que je n’ai pas la prétention de juger la conduite de mon chef, pas plus que de priver ses actions de la publicité que vous semblez désirer pour elle presque autant que moi.
— Plus, mon cher monsieur, infiniment plus ! Le noble Mouron Rouge, ce valeureux gentilhomme, ce chevalier sans peur et sans reproche, se dispose à remettre entre nos mains, comme prix de sa vie et de sa liberté, le dauphin de France. M’est avis que ses pires ennemis ne pourraient souhaiter un plus beau couronnement à son aventureuse carrière et à une réputation de bravoure sans rivale dans le monde entier… Mais ne nous attardons point. Mon collègue, le citoyen Héron, m’attend pour prendre les dernières mesures relatives à notre voyage de demain. Je présume, citoyen Saint-Just, que vous êtes prêt à répondre au désir exprimé par Sir Percy Blakeney ?
— Bien entendu.
— S’il en est ainsi, vous devez vous présenter demain matin à six heures à l’entrée principale du Palais de Justice.
— Je m’y trouverai à l’heure dite.
— Une voiture vous attendra et vous ferez partie de l’expédition en qualité d’otage, répondant de la bonne foi de Sir Percy.
— J’ai compris.
— Vraiment ?… et… vous n’avez pas peur ?
— De quoi, monsieur ?
— Vous vous rendez compte que vous serez entre nos mains, à notre merci, au cas où votre chef s’aviserait de vouloir nous tromper ?
— Ma vie appartient à mon chef.
— Excusez-moi… Je croyais que votre vie était consacrée tout entière à une jeune et charmante actrice…
Devant ce nouveau sarcasme, Armand pâlit, ses yeux flamboyèrent et il crispa les poings dans un violent effort pour dompter la colère qui bouillonnait en lui. Cependant, toujours persifleur, Chauvelin poursuivit :
— Allons, jeune homme, ne prenez pas cet air menaçant. On dirait, ma parole, que vous voulez m’étrangler ! Vous rendriez un mauvais service à votre chef : Sir Percy Blakeney, en ce moment, n’a guère que le souffle, mais demain ce serait un homme mort si je ne reparaissais pas à la Conciergerie. La décision que je viens de vous notifier a été prise en commun par mon collègue et par moi.
— Oh ! je ne doute pas que vous n’ayez pris toutes les précautions nécessaires pour protéger votre précieuse existence. Mais vos craintes sont superflues. Je ne suis que les ordres de mon chef, et il ne m’a pas commandé de vous tuer.
— C’est fort aimable de sa part en vérité. Alors, citoyen, vous m’avez bien compris ?
— Vos explications sont très claires, dit Armand, et je crois les avoir parfaitement comprises.
— S’il en est ainsi, il me semble inutile de prolonger cet entretien, dit Chauvelin en se dirigeant vers la porte, car j’ai encore un certain nombre de dispositions à prendre. Bonne nuit, citoyen. Veuillez avoir la bonté de m’éclairer.
Saint-Just, sans répondre, prit la bougie et suivit Chauvelin jusqu’à l’escalier.
Demeuré seul, il ramassa un débris à demi consumé de la lettre de Percy et en effaça les plis avec le soin qu’il aurait mis à manier une relique, pendant que des larmes dont il n’avait pas honte lui montaient aux yeux. Ce simple fragment était tout ce que la flamme avait épargné de la lettre, mais Armand en savait le contenu par cœur. Il prit du papier et une plume, et se mit à écrire.
Quand il eut terminé, il plia la feuille, la cacheta, et descendit l’escalier, sa lumière à la main. Tout était obscur chez la concierge, et il ne réussit pas tout de suite à se faire entendre. Enfin la femme vint ouvrir la porte, peu satisfaite d’être dérangée en pleine nuit, pour la seconde fois ; mais à la vue d’Armand elle se radoucit. Elle avait une préférence pour ce jeune locataire à l’air triste, qui lui parlait toujours avec politesse et reconnaissait généreusement les moindres services.
— Citoyenne, dit Armand, voici une lettre urgente pour ma sœur. Je désire qu’elle lui soit remise rue de Charonne avant une heure d’ici. C’est une question de vie ou de mort pour elle, pour moi et pour quelqu’un qui nous est cher à tous deux.
La concierge fit un geste d’effroi.
— Rue de Charonne, à cette heure de la nuit ! s’exclama-t-elle. Qui s’en chargerait ? Ce n’est pas possible, citoyen !
— Si, c’est possible, reprit Armand avec fermeté. La rue de Charonne n’est pas tellement loin d’ici et il y aura cinq louis d’or pour le messager.
Cinq louis d’or !… Les yeux de la femme s’allumèrent de convoitise ; cinq louis, c’était le pain assuré pour plusieurs semaines.
— Donnez-moi la lettre, dit-elle brusquement décidée, je la porterai moi-même. Le temps d’enfiler un jupon chaud, de mettre mon fichu, et je pars.
— C’est bien. Vous demanderez à ma sœur de vous remettre un mot pour moi, dit Armand que l’expérience avait enfin rendu prudent ; apportez-le-moi dès votre retour, et je vous donnerai la somme promise en échange.
La femme fut bientôt prête. Armand l’accompagna jusqu’à l’entrée en lui donnant les indications nécessaires pour qu’elle pût se faire introduire sans peine auprès de Marguerite, puis il la regarda s’éloigner d’un pas rapide dans la brume glacée.
Il demeura un instant sur le pas de la porte et, tandis que l’air nocturne rafraîchissait son front brûlant, il eut soudain conscience qu’en dépit de l’angoisse qui remplissait son âme, un faible rayon d’espérance venait de s’y glisser.
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