Chapitre 39 Le dernier message du Mouron Rouge
Lady Blakeney considéra un instant le pli cacheté qu’elle venait de tirer de son corsage.
— Je crois que l’heure est venue de l’ouvrir, dit-elle à Sir Andrew d’une voix tremblante.
Elle parlait bas, car l’heure pouvait sembler singulière pour tenir un conciliabule. Heureusement, Lucas le fripier, dont la bicoque branlante avait vu pas mal d’allées et venues mystérieuses, avait pris le sage parti de ne jamais s’étonner des faits et gestes de ses locataires qui savaient apprécier – et récompenser généreusement – cette discrète indifférence.
À l’appel de Marguerite, Sir Andrew était descendu de la mansarde qu’il habitait dans la même maison, et maintenant enveloppés dans leurs manteaux pour se garantir du froid qui passait par la fenêtre mal jointe, tous deux tenaient conseil, le message d’Armand posé sur la table à côté d’eux.
— Je comprends maintenant, dit Marguerite de cette voix calme que l’on prend parfois dans les moments de profond désespoir, je comprends maintenant ce que Percy voulait dire lorsqu’il m’a demandé de ne prendre connaissance de ce pli que s’il nous semblait – à vous et à moi – sur le point d’agir en lâche. Agir en lâche, lui… mon Dieu !…
Elle réprima un sanglot et reprit de la même voix unie et sans timbre :
— Vous pensez comme moi, n’est-ce pas, que nous pouvons maintenant l’ouvrir ?
— Oui, Lady Blakeney, sans aucun doute, répondit Ffoulkes avec la même émotion.
Elle s’essuya les yeux et rompit le cachet. Du paquet ouvert deux lettres s’échappèrent : l’une sans adresse, évidemment destinée à elle-même et à Ffoulkes ; l’autre qui portait cette inscription : À faire parvenir d’urgence à Lord Hastings.
— Lord Hastings, murmura Marguerite. Où est-il ?
— À Beauvais, et la liaison est assurée par Lord Everingham que j’attends ici ce soir. Mais voyons tout de suite ce que dit Percy.
Marguerite déplia la lettre et lut tout haut :
Mes amis, je ne puis me résoudre à périr dans ce trou comme un rat dans un piège. Il faut que je tente quelque chose et, si le pire arrive, que je meure du moins à ciel ouvert. Vous me comprendrez tous les deux, et, me comprenant, vous me garderez votre confiance jusqu’au bout.
Faites parvenir le message ci-joint à Hastings avec toute la diligence possible. Quant à vous, Ffoulkes, le plus sincère et le plus dévoué de mes amis, je vous supplie de toute mon âme de veiller sur Marguerite. Si, comme j’en ai la persuasion, elle est à Paris quand vous lirez cette lettre, – et vous ne la lirez que lorsque tout espoir semblera perdu, – décidez-la à partir sur-le-champ pour Calais. Vous entrerez en communication par les moyens habituels avec le Day Dream, à bord duquel vous embarquerez aussitôt. Dites alors au capitaine de mettre la voile sur Le Portel et d’y faire le guet pendant trois nuits consécutives pour recueillir tous ceux des nôtres qui se présenteront. Passé ce temps, si je n’ai point paru, inutile d’attendre davantage. Je ne viendrai plus.
À Hastings, je donne rendez-vous à la chapelle du Saint-Sépulcre, à côté du château d’Ourde.
Ffoulkes, je vous confie Marguerite ; suppliez-la de partir tout de suite. Il n’y a pas une minute à perdre. Que Dieu vous garde tous deux !
Marguerite était devenue toute blanche.
— Vous le voyez, Sir Andrew, si Percy tient tant à ce que je parte, c’est qu’il n’y a plus aucun espoir.
Mais Sir Andrew, au contraire, s’était redressé, les yeux brillants.
— Plus d’espoir, dites-vous, Lady Blakeney ? Ah ! certes, je ne pense pas comme vous, dit-il avec un accent qui fit tressaillir Marguerite. S’échapper d’une prison comme la Conciergerie était chose impossible. Je m’en suis rendu compte dès le commencement. Mais, du moment que Blakeney a trouvé le moyen d’en sortir, la situation change à son avantage, et, tel que je le connais, tous les espoirs sont permis. Dieu aide le Mouron Rouge ! Lady Blakeney, – et nous, obéissons à ses ordres ! Il faut, à la fois, songer à votre départ et à transmettre cette lettre à Hastings.
— Cet endroit dont parle Percy, le château d’Ourde, vous le connaissez ?
— Tous les membres de la ligue le connaissent. Le château et la petite chapelle, situés à quelques lieues du Portel, nous ont souvent servi de refuge dans nos allées et venues entre Paris et la côte. Le château est à l’abandon, son propriétaire ayant émigré dès le début de la Révolution, et il n’y réside qu’un gardien, homme bizarre, à moitié idiot, qui est à la solde de Blakeney.
— Mais le dauphin ?
— Il ne s’y trouve pas, bien entendu. D’après les dernières nouvelles apportées par Lord Everingham, Tony, si tout a bien marché, a dû lui faire passer la frontière hier ou avant-hier.
— Ce message à Lord Hastings, que peut-il contenir ?
— Oh ! pour cela je ne puis rien vous dire. L’important est de le lui faire parvenir au plus tôt. Lady Blakeney, pensez-vous pouvoir vous préparer assez rapidement pour que nous partions avant le jour ?
— Je ferai ce que vous jugerez bon, Sir Andrew, afin d’obéir à son dernier désir. Dieu sait, cependant, si je préférerais partager son sort et l’accompagner pas à pas, jusqu’à ce que…
Sa voix se brisa.
— Je suis sûr d’obtenir facilement la charrette et le cheval de Lucas, se hâta de poursuivre Sir Andrew. Notre première étape serait Saint-Germain où nous joindrions Lord Everingham qui pourrait ainsi partir immédiatement pour Beauvais avec le message, ce qui permettrait à Hastings de l’avoir une bonne demi-journée plus tôt.
— J’ai peu de préparatifs à faire ; dans dix minutes je puis être prête, dit Marguerite d’une voix ferme. Voulez-vous, pendant ce temps, voir Lucas pour la charrette ?
Sir Andrew sortit de la pièce et Marguerite se mit aussitôt à rassembler quelques objets dans un petit sac de cuir. Quelques instants plus tard, le roulement d’une voiture s’arrêtant sous sa fenêtre lui fit penser que la carriole était déjà attelée. Elle ouvrit la porte de sa chambre et allait s’engager dans l’escalier lorsqu’une silhouette surgit de l’obscurité ; une main saisit la sienne et la voix haletante de Sir Andrew chuchota à son oreille :
— Nos plans sont renversés ! Des gendarmes arrivent vous chercher, Lady Blakeney. Ils l’ont dit à Lucas. Toutes les issues sont gardées. Impossible d’échapper ! Et moi qui devais veiller sur vous !…
Marguerite joignit les mains.
— Oh ! balbutia-t-elle, si c’était pour me réunir à lui !
Une lumière parut au bas de l’escalier et un bruit de voix se fit entendre parmi lesquelles celle de Lucas qui expliquait verbeusement que la citoyenne allait descendre à la minute, mais qu’il fallait lui laisser le temps de s’habiller.
Marguerite tendit la main à Sir Andrew.
— Mon ami, murmura-t-elle, ne vous occupez pas de moi. Je n’ai pas peur ; peut-être vais-je rejoindre Percy. Vous avez un devoir pressant à remplir : porter le message à Hastings. Adieu.
Sir Andrew posa rapidement ses lèvres sur la main de Marguerite et, tandis qu’il se renfonçait dans l’ombre, Lady Blakeney se mit à descendre calme, la tête haute. Au bas de l’escalier un gendarme attendait.
— Citoyenne Saint-Just, lui dit-il, j’ai l’ordre du citoyen Chauvelin, du Comité de sûreté générale, de te conduire sur-le-champ à la section du faubourg du Nord.
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