Chapitre 40 À la section du faubourg du Nord
Le petit cortège sortit de l’enceinte du Palais de Justice et tourna dans la rue de la Barillerie. Le froid était intense. Une bise du nord mêlée de flocons de neige fouettait les hommes au visage et pénétrait jusque sous leurs vêtements. Armand, les doigts raidis, sentait à peine les rênes dans sa main. Chauvelin chevauchait à côté de lui, mais les deux hommes n’avaient pas échangé une parole depuis le moment où Chauvelin avait désigné à son compagnon le cheval qu’il devait monter à la suite du détachement de vingt cavaliers déjà rangés dans la cour de la Conciergerie.
Une lourde berline encadrée de deux cavaliers et suivie de deux autres fermait la marche. De temps à autre, à la portière, apparaissait la maigre figure de Héron qui avait posé comme condition qu’il voyagerait avec le prisonnier pour ne pas le perdre de vue un instant.
Le sergent, interrogé par Armand, l’avait informé que l’Anglais, les mains attachées, était monté dans la voiture avec l’agent du Comité de sûreté générale. Les soldats ne savaient rien de plus. Peut-être se demandaient-ils intérieurement pourquoi ce prisonnier était emmené de la Conciergerie avec un tel appareil, alors que journellement tant d’autres condamnés de marque étaient entassés sans façon dans un tombereau pour être menés à la guillotine comme moutons à l’abattoir. Mais cet étonnement, s’ils l’éprouvaient, ils le gardaient pour eux, et semblaient surtout occupés de réchauffer de leur souffle leurs mains bleuies par le froid.
Il était six heures et demie quand le cortège s’ébranla. À l’est, l’aube luttait contre l’obscurité de la nuit finissante ; les tours de Notre-Dame se détachaient en noir vers le ciel qui pâlissait lentement, et la Seine, sous cette clarté grise, avait l’air d’un ruban d’acier déroulé autour de la Cité.
Armand frissonna sous son manteau. Cette chevauchée silencieuse sous un ciel gris, dans la ville endormie, lui faisait l’effet d’un rêve.
Une fois la Seine traversée, ils s’engagèrent dans la longue rue Saint-Denis. Peu à peu la grande cité s’éveillait. Des hommes se rendaient à leur travail, les boutiques commençaient à s’ouvrir. Des ménagères, occupées à balayer le pas de leur porte, s’interrompirent dans leur besogne pour suivre d’un œil mi-curieux, mi-blasé, ce singulier cortège.
Puis ils dépassèrent ce quartier populeux pour traverser le faubourg du Nord. Les maisons, ici, s’espaçaient, séparées les unes des autres par des terrains vagues ou de petits jardins potagers. Il faisait jour, maintenant, aussi jour du moins qu’il était possible sous ce ciel gris chargé de neige, et l’on pouvait apercevoir plus loin les silhouettes des moulins à vent sur la pente de Montmartre.
Soudain, sur un ordre bref, tout le détachement fit halte. Une voix dit à Armand de mettre pied à terre. Il obéit et suivit un soldat qui le conduisit à une maison de briques devant laquelle stationnait une voiture fermée à trois chevaux. À la porte, il trouva Chauvelin qui le fit entrer et l’introduisit par un étroit couloir dans une salle où flottait une forte odeur de café.
Par la suite, cette odeur devait toujours évoquer dans l’esprit d’Armand les cruels moments passés à la section du faubourg du Nord, la morne obscurité de la salle, le sifflement de la bise et le petit grésillement de la neige contre les carreaux.
Un pot de café et des bols étaient en effet préparés sur la table. Chauvelin engagea Saint-Just à se servir, suggérant qu’un breuvage chaud n’était pas un réconfort inutile après cette chevauchée matinale. Armand en s’avançant vit que la salle n’était pas vide ; au fond, sur un banc, une femme était assise. Elle tourna la tête de son côté.
— Marguerite ! s’exclama-t-il, bouleversé.
En le voyant, Lady Blakeney eut un mouvement pour s’élancer vers lui, mais Chauvelin s’interposa avec froideur :
— Attendez un peu, je vous prie, citoyenne.
Elle se rassit, et Armand remarqua son regard fixe, son visage comme pétrifié par la souffrance.
— J’espère que vous n’avez pas pris froid en nous attendant, Lady Blakeney, reprit Chauvelin avec une sollicitude affectée. Nous aurions dû arriver plus tôt, mais dans un départ, un retard est chose presque inévitable.
Marguerite garda le silence et ne répondit que par un signe de tête négatif à l’offre que lui fit Chauvelin de se réchauffer avec du café. Lui-même prit un bol plein de liquide fumant et le tint à deux mains pour en mieux sentir la chaleur.
— Maggie, dit Armand en anglais, essaie de prendre un peu de café chaud ; cela te fera du bien.
— Merci, mon ami ; j’en ai déjà bu, et je n’ai pas froid. La porte s’ouvrit, et Héron s’avança dans la salle.
— Eh bien ! fit-il d’un air rogue, allons-nous coucher dans cette bicoque ?
— Un moment, citoyen Héron, répondit Chauvelin sans se départir de sa sérénité. Tu as voyagé confortablement ; mais des cavaliers engourdis par le froid éprouvent le besoin de se réchauffer. Le prisonnier te suit-il ?
— Il est là.
— Bien. Aie la bonté de le faire entrer afin que je puisse lui expliquer la situation.
Héron bougonna quelque chose entre ses dents, puis se tournant vers la porte ouverte, il fit un signe de tête qui, apparemment, fut mal interprété, car il ajouta aussitôt :
— Non, imbécile ! Ce n’est pas toi, c’est le prisonnier que je demande.
Une seconde plus tard, Sir Percy Blakeney apparut dans l’embrasure de la porte. Il avait les mains derrière le dos, évidemment attachées par des menottes ; mais il redressait sa haute taille en dépit de ce que cet effort devait lui coûter.
Dès qu’il eut franchi le seuil, son regard fit le tour de la pièce. Il vit Armand, et dans ses yeux s’alluma une lueur rapide. Puis il aperçut Marguerite, et sa figure déjà blême pâlit encore. Comme il sentait l’attention de Chauvelin fixée sur lui tout entière, il ne fit aucun mouvement ; il serra simplement les mâchoires, et ses lourdes paupières voilèrent un instant l’expression de son regard.
Quand il le releva, ce fut pour le fixer sur Marguerite ; mais là encore, son ennemi aux aguets ne put saisir le muet échange de pensées qui eut lieu entre les deux époux, – double courant subtil, rapide, imperceptible pour tout autre que pour eux.
Marguerite, préparée à revoir Percy épuisé de corps et d’âme, voulait lui exprimer par son regard tout ce qu’elle ne pouvait lui dire : son amour, sa confiance, l’assurer aussi qu’elle avait obéi à ses ordres. D’un mouvement furtif que lui seul put interpréter, elle fit le geste de glisser un papier sous son fichu, puis elle inclina lentement la tête et le regard de Percy lui répondit : j’ai compris.
Héron et Chauvelin n’avaient rien vu.
— Vous êtes peut-être surpris, Sir Percy, commença Chauvelin, de trouver ici Lady Blakeney. C’est qu’elle doit, de même que le citoyen Saint-Just, accompagner cette expédition jusqu’à l’endroit où vous vous êtes engagé à nous conduire. Cet endroit, vous êtes seul à le connaître, et nous devons, le citoyen Héron et moi, nous en remettre à votre bonne foi. Dans ces conditions, il vous serait possible de nous mener dans un guet-apens pour tenter de nous échapper. Vous ne vous étonnerez donc pas si nous prenons quelques précautions pour éviter de tomber dans une embuscade ou de vous voir nous fausser compagnie par une de ces manœuvres audacieuses qui ont acquis au Mouron Rouge sa célèbre réputation.
Chauvelin fit une pause pendant laquelle on n’entendit que le ricanement satisfait de Héron. Blakeney ne dit rien. Il devait prévoir ce qui allait suivre. En apercevant sa femme dans la salle, il avait certainement deviné que Chauvelin voulait encore faire peser dans la balance de ses intrigues la vie précieuse de Marguerite.
— Le citoyen Héron est pressé, reprit Chauvelin, aussi serai-je bref. Lady Blakeney et le citoyen Saint-Just vont donc nous accompagner en qualité d’otages pour répondre de votre bonne foi. Au moindre signe, – vous entendez bien ? – au moindre signe que vous nous avez trompés, que votre promesse n’était qu’une ruse destinée à masquer une tentative d’évasion, ou bien encore au cas où vous ne réussiriez pas à nous faire livrer le jeune Capet, tous deux seraient immédiatement fusillés sous vos yeux.
Au-dehors, le vent sifflait autour de la maison isolée, la neige venait s’écraser contre les vitres avec un bruit mat ; mais à l’intérieur, rien ne troublait le silence de mort observé par ces êtres que gouvernaient les passions les plus opposées, – d’une part, la haine et la soif de la vengeance ; de l’autre, l’amour et le dévouement le plus sublime.
Soudain, Héron éclata :
— Mille tonnerres ! Le prisonnier sait maintenant à quoi s’en tenir. Qu’est-ce que nous attendons pour partir ?
— Un instant, fit Chauvelin dont le calme contrastait avec l’agitation de son collègue. Vous avez bien compris, Sir Percy, les conditions dans lesquelles nous entreprenons tous ce voyage ?
— Nous entreprenons tous ce voyage…, répéta lentement Blakeney. Vous concluez donc que j’accepte ces conditions ?
— S’il refuse, hurla Héron, j’étrangle cette femme ici, de mes propres mains !
Blakeney le regarda entre ses paupières mi-closes. À voir l’éclair de son regard et la contraction de ses traits, ceux qui le connaissaient bien purent deviner son furieux désir d’abattre d’un coup de poing cette brute menaçante. Puis ses yeux se dirigèrent vers Marguerite qui put y lire une imploration, un muet appel à son pardon.
Ceci n’avait duré que l’espace d’une seconde. Levant ses larges épaules, Blakeney se retourna vers Héron et lui dit d’un ton impassible :
— Il me semble que vous ne me laissez guère la faculté de choisir. Comme vous venez de le dire, citoyen, pourquoi attendre davantage ? Nous n’avons plus qu’à partir.
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