Chapitre 5 La prison du Temple
Il était près de onze heures lorsque les deux compagnons se retrouvèrent à la porte du théâtre. Fouettés par la bise âpre de cette nuit de janvier, ils s’enveloppèrent étroitement dans leurs manteaux et descendirent vers la Seine d’un pas rapide.
Armand avait hâte de se retrouver seul pour revivre cette soirée inoubliable, rêver à celle qui en avait fait le charme, à sa voix exquise et à son regard caressant.
L’émotion joyeuse qui le faisait vibrer n’allait pas sans quelques remords. Armand sentait que, pendant ces dernières heures, il avait agi à l’encontre des instructions de son chef. Tout d’abord il avait renoué un peu inconsidérément une ancienne connaissance. Il venait d’en faire une autre qui l’attirait dans un chemin dangereux ; mais ce chemin était tellement fleuri de narcisses odorants, que leur enivrant parfum eut vite fait d’assoupir sa conscience.
Au pont Neuf, les deux hommes se séparèrent après un bref adieu. Klagenstein poursuivit son chemin le long des quais, passa près de la vieille église Saint-Jacques-la-Boucherie et s’engagea dans la rue Saint-Martin. Sa large figure grêlée exprimait la satisfaction du joueur qui vient de marquer un point sur un adversaire dangereux.
— Ainsi donc, mon beau Mouron Rouge, murmura-t-il entre ses dents, vous voudriez vous jeter au travers de mes plans. C’est ce que nous verrons.
La longue rue était seulement éclairée de loin en loin par la devanture allumée d’un cabaret où quelques citoyens attardés achevaient une partie de cartes. Comme Klagenstein prenait la rue du Temple, une pâle lune d’hiver émergea placide et sereine au-dessus des toits, contemplant la grande ville endormie. Le sol était dur, blanchi par la gelée. À droite, le cimetière des Innocents s’étendait paisible sous le clair de lune ; le givre recouvrait les tertres de gazon et la pierre lisse des tombes. Çà et là une croix brisée dressait ses bras inégaux comme pour faire un appel suprême à la charité humaine et porter un muet témoignage contre la folie de la destruction. Un silence solennel régnait dans le champ des morts ; seul, le vent du nord en secouant les branches des cyprès faisait tomber de leurs aiguilles sombres des perles de cristal semblables à des larmes gelées.
Sans s’attarder à philosopher sur ce spectacle, Klagenstein poursuivit sa route et bientôt il se trouva devant les hautes murailles de la prison du Temple.
Les abords en étaient déserts, mais à l’intérieur un roulement de tambour proclamait la présence vigilante de la garde nationale. Parvenu à la porte principale, Klagenstein glissa un mot à l’oreille de la sentinelle, puis saisissant la chaîne qui pendait le long du vantail la tira énergiquement.
Le son d’une cloche retentit qui se prolongea, répercuté par les murailles de pierre ; un petit judas grillé s’ouvrit et un colloque s’engagea entre un personnage invisible et le visiteur nocturne. Enfin la lourde porte tourna lentement sur ses gonds et livra passage à l’Autrichien pour se refermer aussitôt après.
Celui-ci se trouva sous un passage voûté qui s’ouvrait sur une vaste cour en hémicycle plantée d’arbres. La loge du concierge était immédiatement sur la gauche ; là, nouveau colloque, après quoi, un individu à la carmagnole élimée qui se trouvait à l’intérieur de la loge reçut du concierge l’ordre bref de conduire le citoyen à l’appartement du citoyen Héron.
L’homme prit une lanterne et partit en avant, traînant la savate et faisant sonner d’une manière sinistre le gros trousseau de clefs qu’il tenait à la main.
Suivi par l’Autrichien, il traversa la cour blanchie par la lune. Derrière le palais du Prieur, qui en fermait l’autre extrémité, se dressait la Tour qui le dominait de sa masse sombre.
La vue du lugubre donjon raviva dans l’esprit de Klagenstein le souvenir de cette nuit du printemps de 1793 où, de concert avec le baron de Batz, il avait tenté de faire évader la famille royale. L’affaire avait été habilement combinée, les plans longuement mûris ; sentinelles et gardiens étaient achetés. Tout était prévu, – tout, sauf que la chance, après avoir d’abord merveilleusement favorisé les conjurés, les déserterait au dernier instant.
La tentative avait échoué. Klagenstein, s’étant brouillé avec de Batz, avait combiné seul de nouveaux plans que les circonstances l’avaient toujours empêché de mettre à exécution. Il ne se décourageait cependant pas. Une fortune devait être sa récompense s’il réussissait, et cette fortune, il en avait besoin plus qu’un autre, ruiné comme il l’était par d’imprudentes opérations financières qui allaient l’obliger à vendre le bien de famille qu’il possédait en Autriche. Il n’avait pu sauver le roi ni la reine, mais, comme lui-même l’avait dit à Armand Saint-Just, « il restait le dauphin ». À moins qu’un audacieux brouillon…
Ayant traversé la cour où des factionnaires faisaient les cent pas pour se réchauffer, Klagenstein pénétra à la suite de son guide dans un corps de bâtiment : un escalier étroit et tournant, un palier un corridor, enfin l’homme s’arrêta devant une porte basse ornée de ferrures. Il y frappa un coup vigoureux, puis s’écarta pour faire place à Klagenstein. Presque aussitôt un pas se fit entendre, et la porte fut ouverte par un homme de haute stature qui tenait à la main une lanterne dont il projeta la lumière sur son visiteur.
— C’est moi, citoyen Héron, dit Klagenstein de sa voix joviale sans paraître remarquer le geste de surprise et l’air d’ennui que sa vue provoquait chez l’autre qui répondit un seul mot :
— Entrez.
Il referma bruyamment la porte tandis que Klagenstein, qui paraissait connaître les lieux, traversait un étroit vestibule et se dirigeait vers une pièce dont la porte entrouverte laissait passer un rayon de lumière.
Héron posa la lanterne par terre et suivit son visiteur.
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