Chapitre 41 Le lugubre voyage
La pluie tombait sans répit, noyant un paysage gris et morne. Le vent avait tourné à l’ouest ; il soufflait en grandes rafales et tirait d’étranges gémissements des arbres de la route.
Les cavaliers avançaient tête basse sous la tempête ; les chevaux s’agitaient et secouaient la tête sans relâche pour se débarrasser de l’eau qui leur glissait dans les oreilles et dans les naseaux.
Trois jours de cette affreuse monotonie où se mêlaient et se confondaient le clapotement de l’eau, le piétinement des chevaux, le roulement des deux lourdes voitures traînées à vive allure. Pour la rompre, rien que les haltes à des auberges de village et le changement des chevaux à chaque relais.
En dépit du mauvais temps, la petite troupe avançait rapidement ; pas assez cependant au gré de Héron dont on voyait parfois surgir la tête embroussaillée à la portière de la première voiture : il s’informait de la distance parcourue, demandait le nom de la prochaine localité, maudissait le temps, le prisonnier, le cocher, le monde entier, et surtout la longueur de la route. À l’entendre, il eût fallu pousser les chevaux, allonger les étapes, réduire les arrêts.
Mais Chauvelin n’en jugeait pas ainsi. Bien qu’il fût aussi pressé que son collègue de parvenir au but, il craignait le mécontentement des hommes s’il les surmenait, et tenait au contraire à leur assurer des repas copieux et des haltes suffisantes pour les délasser de leur lutte incessante contre le mauvais temps. Ces retards ne lui convenaient pas plus qu’à Héron, mais il les supportait avec une apparente philosophie.
De tout cela, Marguerite ne se rendait compte que confusément. Elle avait l’impression d’assister à un drame qui se déroulait sans qu’elle pût rien faire pour en arrêter le cours, pour en changer le dénouement fatal après quoi les spectateurs retourneraient chez eux, laissant le principal acteur étendu derrière le rideau à jamais baissé.
Après l’arrêt de la salle de la section du faubourg du Nord, on l’avait fait monter dans la seconde berline, Armand et Chauvelin avaient pris place près d’elle, et la voiture, entourée de cavaliers, s’était mise en marche derrière l’autre. Depuis cet instant, que d’heures passées à regarder sans les voir les arbres alignés au bord de la route, les gouttes de pluie qui s’écrasaient contre la vitre de la portière et roulaient le long de la glace comme des larmes intarissables !
Deux haltes coupèrent le cours des deux premières journées de voyage, l’une à midi, l’autre à la tombée de la nuit. Chaque fois, Marguerite et Armand étaient conduits sous bonne garde dans quelque auberge rustique où un repas leur était servi dans une atmosphère de friture et de soupe à l’oignon. Pour les arrêts de nuit qui eurent lieu à Beauvais et à Abbeville, on les conduisit à une hôtellerie de la ville où ils purent prendre quelques heures de repos dans des chambres dont les portes étaient gardées militairement. Las de tant d’heures de voiture, ils pouvaient à peine fermer l’œil, et durant leurs courtes nuits, leurs âmes allaient rejoindre celui qui emplissait toutes leurs pensées.
De Percy, ils ne voyaient rien, ou peu s’en faut, car on lui apportait ses repas dans la voiture dont il ne descendait que lorsque le convoi s’arrêtait pour la nuit. C’est ainsi que Marguerite put l’apercevoir à Beauvais et à Abbeville, mais entouré si étroitement par les soldats que le haut de sa tête seul était visible.
À l’un de ces arrêts se produisit un incident. Au moment où l’on remontait en voiture, le prisonnier manqua le marchepied et en se relevant heurta Héron qui le suivait de près. Celui-ci, glissant dans la boue, perdit l’équilibre, et sa tête alla donner si violemment contre la portière qu’il se fit une sérieuse entaille à la tempe. Depuis, il avait dû porter un bandage en turban qui n’ajoutait rien à ses charmes physiques mais contribuait quelque peu à aigrir son humeur.
Une fois, Marguerite, mettant de côté toute fierté, s’adressa à Chauvelin pour avoir des nouvelles de son mari.
— Il est en bonne santé et d’excellente humeur, Lady Blakeney, répondit celui-ci avec un sourire moqueur. Ah ! jeta-t-il d’un ton badin, ces Anglais sont étonnants ! Nous autres, avec notre tempérament vif de Gaulois, n’arrivons pas à les comprendre. Il y a un fatalisme quasi oriental dans leur tranquille résignation aux décrets du sort. Croiriez-vous, Lady Blakeney, que lorsque Sir Percy fut arrêté, il ne fit pas un geste pour se défendre ? Nous pensions, mon collègue et moi, qu’il allait se débattre comme un lion ! Ayant constaté que cette soumission était préférable, il se montre au cours de ce voyage aussi calme que je le suis moi-même. De fait, conclut-il d’un air sarcastique, chaque fois que j’ai jeté un coup d’œil dans l’autre voiture, j’ai toujours vu Sir Percy Blakeney profondément endormi.
— Je voudrais savoir, commença Marguerite avec hésitation, tant il lui était pénible de s’entretenir avec cet être sans pitié qui se jouait de ses angoisses, est-ce que… a-t-il toujours les mains liées ?
— Pas le moins du monde ! s’écria Chauvelin de son air le plus aimable. Vous comprenez, Lady Blakeney, maintenant que nous jouissons de l’avantage de votre compagnie et de celle du citoyen Saint-Just, nous n’avons plus aucune crainte que le subtil Mouron Rouge nous brûle la politesse.
Une vive réplique allait s’échapper des lèvres d’Armand, outré par ces railleries cruelles, mais la main de sa sœur posée fermement sur la sienne lui commanda le silence. À quoi bon protester, crier son indignation à cet homme qui n’en triompherait que davantage ?
Il se contint et tâcha de faire montre, lui aussi, de ce que Chauvelin appelait le fatalisme anglais. Assis auprès de sa sœur, il brûlait du désir de la consoler, de la réconforter, mais l’odieuse présence de leur ennemi arrêtait les paroles sur les lèvres. Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs, lui qui était cause de tout ce que Marguerite endurait de souffrance et d’angoisse ? Ce n’était que par une pression de main, par un regard qu’il pouvait lui exprimer sa volonté de la soutenir et de la protéger jusqu’au dernier souffle. Cela seul comptait pour lui, maintenant que, de son bonheur éphémère, plus rien ne subsistait. Il n’osait penser à Jeanne. Il avait écarté son souvenir, doucement, pieusement, comme on serre un brin de lavande entre les feuilles d’un livre qui jamais plus ne s’ouvrira.
Marguerite lui tenait la main, et tous deux regardaient en silence la route morne qui se déroulait sans fin, écoutaient le ruissellement de l’eau contre les vitres et le roulement des deux voitures qui se suivaient. Oh ! que c’était donc lugubre, cette pluie, ce paysage brouillé, ce sifflement du vent dans les arbres dépouillés, cet éternel ciel gris !
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