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Chapitre 42 La dernière halte

— Holà, citoyen ! réveillez-vous. Voici Montreuil, notre dernière halte.

Armand sortit de son assoupissement. On ne s’était pas arrêté depuis le départ d’Abbeville au point du jour, et le balancement de la voiture avait fini par le plonger dans un demi-sommeil.

Chauvelin, déjà descendu, aidait Marguerite à sortir de la voiture. Armand secoua l’engourdissement qui avait envahi ses membres et suivit sa sœur. Ils passèrent au milieu des hommes de l’escorte qui venaient de mettre pied à terre et qui les considéraient au passage, les uns curieux, d’autres goguenards, la plupart indifférents. Armand glissa la main de Marguerite sous son bras et l’entraîna vers l’hôtellerie dont l’enseigne, comme par ironie, annonçait en grandes lettres : Au Soleil d’Or.

Le vrai soleil, lui, ne se laissait même pas deviner derrière les nuages, et c’est sous un ciel bas que la petite ville montrait ses maisons de pierre grise, ses toits et ses pavés luisants. C’était là Montreuil, petite ville fortifiée, dernier arrêt de la longue route, avait dit Chauvelin. Et après ? Que leur réservait l’étape suivante ?

La même salle d’auberge étroite et longue, avec les mêmes murs écaillés et la même odeur de renfermé traversée de relents de cuisine accueillit le frère et la sœur. Le mobilier se composait de quelques bancs de bois rangés autour d’une table où étaient disposées des assiettes de grosse faïence et des cuillers d’étain.

Marguerite qui se soutenait avec peine se laissa tomber sur un banc et, s’accoudant à la table, se plongea la tête dans les mains.

— Ah ! mon Dieu ! quand ce cauchemar finira-t-il ? murmura-t-elle involontairement. Armand, je me demande quelquefois si je ne deviens pas folle… Dis-moi si, par moment, ma raison ne semble pas s’égarer ?

Il s’assit près d’elle en murmurant d’affectueuses paroles et tenta de réchauffer ses petites mains glacées en les frottant doucement entre les siennes.

Un coup léger fut frappé à la porte, et aussitôt après Chauvelin entra.

— Mes humbles excuses, Lady Blakeney, dit-il en s’avançant. Notre digne hôtelier m’informe qu’il n’a pas d’autre pièce à mettre à ma disposition, aussi me vois-je obligé de vous imposer ma compagnie pendant votre déjeuner.

Bien qu’il employât toujours les mêmes formules de politesse, il avait pris un ton plus désinvolte et il n’attendit pas la réponse de Marguerite pour s’asseoir en face d’elle.

— Un bonhomme peu engageant que notre hôte ! dit-il d’un air jovial. Avec ses manières frustes il me rappelle tout à fait notre ami Brogard de Calais. Vous vous rappelez, Lady Blakeney, Brogard, le patron du Chat Gris ?

— Ma sœur est à bout de forces, intervint Armand d’un ton ferme. Je vous prie, citoyen, d’avoir quelques égards pour elle.

— Tous les égards du monde, citoyen Saint-Just ! protesta Chauvelin. Il me semblait que l’évocation d’agréables souvenirs ne pouvait que distraire Lady Blakeney. – Ah ! voici le potage, annonça-t-il en voyant entrer un gros homme en blouse bleue qui posa une vaste soupière sur un coin de la table. Je suis sûr qu’en Angleterre il arrive à Lady Blakeney de regretter notre pot-au-feu, gloire de la cuisine française. Lady Blakeney, un peu de potage ?

— Merci, murmura-t-elle.

— Essaie de manger un peu, lui glissa Armand à voix basse. Tu as besoin de tes forces. Fais-le pour lui, sinon pour moi.

Elle tourna vers Armand sa figure lasse et s’efforça de sourire.

— Je vais essayer, mon ami, dit-elle.

— As-tu porté de la viande et du pain aux citoyens qui sont dans la voiture ? demanda Chauvelin à l’aubergiste qui allait quitter la pièce.

— Y a beau temps que c’est fait, grommela celui-ci sans se retourner.

— Et veillé au ravitaillement des soldats ?

— On s’en occupe, dit l’homme en claquant la porte.

— Le citoyen Héron n’aime pas perdre de vue son prisonnier, expliqua Chauvelin, aussi partage-t-il le déjeuner de Sir Percy à l’intérieur de la voiture.

Il paraissait de la meilleure humeur du monde et mangeait avec appétit tout en affectant de se dépenser en attentions pour Marguerite.

Le repas terminé, il se leva, et s’inclinant devant elle :

— Veuillez m’excusez, Lady Blakeney, dit-il, mais il faut qu’avant d’entreprendre la dernière étape, j’aille conférer avec Sir Percy pour obtenir les indications nécessaires sur la route à suivre, et que je veille au renouvellement de l’escorte. Les hommes qui viennent de fournir un long et pénible effort ont besoin d’être remplacés, et je dois trouver ici vingt cavaliers d’un régiment d’Abbeville, qui vient de faire ses preuves en purgeant la ville de Montreuil des traîtres qui l’infestaient. En attendant mon retour, on vous conduira tous deux à votre voiture.

Marguerite brûlait du désir de lui poser quelques questions. De nouveau elle eût été prête à s’humilier pour obtenir des nouvelles de son mari ; mais Chauvelin était déjà hors de la pièce, et Marguerite et Armand pouvaient l’entendre donner l’ordre au soldat de garde de les ramener à leur voiture.

Quand ils quittèrent l’auberge un instant plus tard, ils virent l’autre berline arrêtée à peu de distance. On avait dételé les chevaux qui venaient de fournir la dernière étape, et deux soldats arrivaient avec des chevaux frais.

Marguerite eût donné dix ans de son existence pour passer ne fût-ce qu’un instant près de Percy, ou même simplement l’apercevoir. L’idée lui vint soudain d’essayer d’acheter la complaisance du sergent pendant que Chauvelin était absent. Cet homme n’avait pas une mauvaise figure et sans doute devait-il être pauvre… Elle plongeait déjà la main dans sa poche lorsque la tête bandée de Héron jaillit hors de la portière.

— Qu’est-ce que font ces sacrés aristos à se promener sur la route ? cria l’agent de la Sûreté.

— Ils remontent en voiture, citoyen, se hâta de répondre le sergent.

Pendant que le frère et la sœur reprenaient leurs places, Héron continuait à maugréer :

— Il est plus de midi, nous devrions déjà être en route.

Quelques minutes plus tard, le bruit d’une troupe de cavalerie remplit la grand-rue de Montreuil. Marguerite baissa la glace et regarda par la portière. Chauvelin arrivait avec la nouvelle escorte ; devant l’auberge il mit pied à terre. Évidemment il avait pris le commandement de l’expédition et ne consultait plus que pour la forme son collègue Héron, lequel passait son temps à pester contre les hommes et contre la température, quand il ne somnolait pas au fond de la voiture.

Le changement d’escorte s’effectua rapidement. Le nouveau groupe se composait de dix-sept cavaliers, un brigadier et deux conducteurs : un pour chaque voiture. L’ordre du convoi fut quelque peu modifié. En tête venait un groupe d’éclaireurs, puis la voiture des otages entourée de cavaliers, puis celle du prisonnier, non moins étroitement gardée. Lorsque sa voiture passa en avant, Marguerite espéra un instant qu’elle apercevrait son mari ; mais cet espoir fut déçu. Monté sur le marchepied et masquant la portière, Chauvelin se penchait dans l’intérieur de la voiture, un carnet à la main.

Quelques flâneurs s’étaient arrêtés pour regarder s’organiser le cortège. Chauvelin se tourna vers un petit groupe en demandant :

— L’un de vous connaîtrait-il le château d’Ourde et la chapelle du Saint-Sépulcre ?

Les gens hochèrent la tête ; certains savaient qu’un château de ce nom était situé dans la forêt de Boulogne ; mais c’était à une bonne distance. Quant à la chapelle, aucun n’en avait entendu parler.

Un des éclaireurs se retourna sur sa selle et dit :

— Je connais assez bien le pays et puis vous guider jusqu’à la forêt.

— C’est bien, dit Chauvelin ; s’il en est ainsi, mets-toi à la tête du convoi que tu dirigeras jusqu’à l’endroit où la grand-route atteint la forêt.

Ici, Chauvelin consulta son carnet :

— Arrivés là, reprit-il, nous bifurquerons à droite pour prendre un chemin qui longe les bois, et tu partiras en éclaireur avec un camarade. Vous suivrez ce chemin pendant deux lieues environ jusqu’à ce que vous aperceviez sur votre droite au fond d’un vallon le hameau de la Chaumière.

— J’y suis déjà passé, citoyen.

— À la hauteur du hameau, une route coupe le chemin à angle droit et s’enfonce dans la forêt : prenez-la. Au bout d’une lieue vous devez trouver une petite chapelle faisant face à l’entrée du château. C’est bien cela, Sir Percy ? dit-il en se tournant vers la voiture.

La réponse le satisfit sans doute, car il ajouta seulement en s’adressant au cavalier :

— Dès que tu auras reconnu les lieux, reviens sur tes pas pour me rendre compte. Et maintenant, en avant !

Lorsqu’il eut repris sa place en face d’Armand, Chauvelin lui demanda à brûle-pourpoint :

— Citoyen Saint-Just, vous connaissez le château d’Ourde ?

— Oui, je le connais.

— Et la chapelle du Saint-Sépulcre ?

— Également.

Cette petite chapelle vénérée des pêcheurs de Boulogne et du Portel qui s’y rendaient en pèlerinage une fois par an pour faire toucher leurs filets à la relique miraculeuse, quels souvenirs poignants elle rappelait à Armand ! C’est là qu’il avait trouvé refuge dix-huit mois auparavant comme il gagnait la côte, dirigé, protégé par Percy qui, au péril de sa propre vie, avait réussi à le sauver.

De son côté, Marguerite avait tressailli en entendant ces noms : le château d’Ourde ! la chapelle du Saint-Sépulcre ! C’était là que Percy avait donné rendez-vous à Lord Hastings ; c’était là qu’allait se dénouer le drame…

À présent que pouvait espérer Percy ? Rien, absolument rien ! Quand il avait élaboré ses plans et envoyé son appel à Lord Hastings du fond de sa prison, sans doute se proposait-il de faire tomber Chauvelin dans une embuscade et de se ménager par là une suprême chance d’évasion dans ces bois déserts qu’il connaissait à fond. Mais l’héroïque coureur d’aventures avait compté sans la combinaison diabolique imaginée par ses adversaires : « Au moindre soupçon que vous nous menez à un guet-apens, les deux otages seront immédiatement fusillés sous vos yeux. » Par cette menace, Chauvelin lui avait lié les mains.

La fin était proche, inéluctable. Percy lui-même avait dû abandonner tout espoir, sauf celui de voir réalisé son désir de mourir à ciel ouvert.

Montreuil se perdait dans la brume avec ses toits gris et son clocher de pierre ajouré. Un détour de la route le déroba tout à fait au regard de Marguerite. Seul le petit cimetière demeurait encore visible avec ses croix de granit sur lesquelles des sapins inclinaient leurs branches alourdies par la pluie.

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