Chapitre 43 Dans la forêt
Le cortège avançait lentement sur la route détrempée. Parfois une des voitures enfonçait jusqu’aux moyeux dans les ornières remplies d’une boue gluante. Alors, les conducteurs faisaient claquer leurs fouets, les chevaux dans un violent effort tendaient le jarret et la voiture, grinçant et craquant, reprenait sa pénible marche en avant.
Quand on atteignit la lisière de la forêt, l’après-midi était déjà fort entamé. La pluie n’avait pas repris, mais le vent continuait à souffler par rafales du nord-ouest. Depuis quatre heures qu’ils étaient en selle, les hommes commençaient à sentir la fatigue, et cette forêt qu’on longeait, si triste sous son aspect hivernal, cette route déserte semée de fondrières, le jour décroissant n’étaient pas de nature à leur rendre leur entrain. On avançait en silence, personne n’avait envie de parler. Le martèlement sourd des sabots sur le sol mou, le tintement des mors et des boucles d’acier, le bruit régulier des roues creusant les ornières, parfois le cri d’un oiseau, répondaient seuls au vent dans les branches. Dans l’air plus froid de la fin du jour, une buée entourait les chevaux et leurs naseaux dégageaient des bouffées de vapeur.
Au couchant, une teinte rouge colora l’horizon, rompant un moment l’uniformité du ciel gris ; mais c’était un rouge terne, sans éclat. Marguerite le regardait passer insensiblement au violet, lorsque se produisit un arrêt brusque.
Chauvelin sortit la tête par la portière :
— Qu’y a-t-il ?
— Nous arrivons au carrefour, citoyen, dit le brigadier ; le village de la Chaumière se trouve là, sur la droite, et voilà les éclaireurs qui reviennent.
Un trot rapide se fit entendre et un cavalier arrivant en sens inverse vint ranger son cheval contre la voiture.
— Eh bien ? interrogea Chauvelin.
— Tes ordres ont été exécutés, citoyen ; à une bonne lieue d’ici, nous avons trouvé la petite chapelle de pierre. En face s’élève le mur d’enceinte d’une propriété avec une grande grille en fer forgé, derrière laquelle commence une avenue qui s’enfonce dans un parc.
— As-tu pénétré dans l’avenue ?
— Non, citoyen ; comme le jour baissait, j’ai cru préférable de revenir tout de suite te rendre compte de ce que nous avions vu.
— Vous n’avez pas aperçu le château ?
— Non, citoyen ; il doit être à une certaine distance à l’intérieur du domaine qui semble très vaste. Près de la grille se trouvent des écuries et des communs abandonnés.
— Bien. Il ne fait aucun doute que nous sommes sur la bonne route. Mais allons-nous pouvoir arriver de jour ? Va à l’autre voiture et demande de ma part au prisonnier si le château est loin de l’entrée.
Quelques secondes plus tard, l’homme revint.
— Le prisonnier dit que nous sommes sur le bon chemin et que le château d’Ourde est à un quart de lieue de l’entrée du parc. Il faudra bien près d’une heure pour l’atteindre avec le jour qui tombe, fit-il en hochant la tête dans la direction de la forêt déjà sombre.
— La route est-elle carrossable ?
— Oui, mais très mauvaise.
Sans rien ajouter, Chauvelin descendit de voiture. Marguerite le regarda se frayer rapidement un passage parmi les chevaux qui piaffaient, sans hésitation ni crainte. Il disparut bientôt, mais sa voix nette parvint distinctement à ses oreilles et à celles d’Armand comme il disait :
— Eh bien ! Héron, nous touchons au but. Si Sir Percy ne nous a pas trompés, nous rentrerons en possession de l’enfant avant une heure d’ici.
Un grondement lui répondit, puis la voix rocailleuse de Héron s’éleva :
— Sinon les loups auront demain deux cadavres pendant que je roulerai avec le prisonnier sur la route de Paris.
Quelqu’un se mit à rire. C’était sans doute un des soldats, plus rude que ses camarades ; mais Marguerite eut l’impression de retrouver dans ce rire une résonance familière, quelque chose qui lui rappelait un passé lointain.
La voix de Chauvelin reprit :
— Ce qu’il me faut à présent, c’est un billet de la main de Sir Percy intimant l’ordre à ses partisans de me remettre l’enfant sans la moindre résistance. L’état des chemins nous a beaucoup retardés. J’estime préférable de partir en avant avec une partie de l’escorte pour gagner le château le plus rapidement possible. Un cavalier me cédera son cheval et montera sur le siège de l’une des voitures. En marchant à votre allure nous arriverions au château en pleine obscurité et risquerions de passer une nuit peu plaisante au milieu des bois.
— Je ne veux à aucun prix rester une nuit de plus en suspens, grommela Héron. Il faut en finir au plus vite. Fais comme tu l’entends. C’est toi qui as tout combiné, à toi de t’arranger pour que tout réussisse.
— Combien d’hommes peux-tu me donner ?
— Je ne puis t’en céder plus de six. J’ai besoin de tous les autres pour assurer la garde des prisonniers.
— Bien, avec les éclaireurs, cela me fera huit hommes. Il t’en reste douze pour garder trois prisonniers. Il me semble que c’est suffisant, d’autant que c’est la prisonnière qu’il importe surtout de surveiller, puisque sa vie répond de la soumission des autres.
Il avait élevé la voix, dans l’intention évidente de se faire entendre de Marguerite et d’Armand.
— Sir Percy, reprit-il, voulez-vous avoir la bonté d’écrire sur ce papier l’ordre que je vous ai demandé ?
Il y eut un silence pendant lequel Marguerite entendit le long et lugubre appel d’un oiseau de nuit. Puis la voix de Chauvelin résonna de nouveau :
— Merci. Ce billet est parfaitement clair. Citoyen Héron, je ne crois pas que, dans ces conditions, nous ayons à craindre aucune sorte de ruse ou de principe, puisque tu as les otages entre les mains. Cependant, si par impossible je me voyais attaqué, je te dépêcherais immédiatement un cavalier, et alors… tu saurais ce qui te reste à faire.
Sa voix fut couverte par le hennissement d’un cheval.
Marguerite sentit qu’Armand tressaillait et que sa main cherchait la sienne. Elle passa la tête par la portière dont la glace était restée baissée. Sur la droite, le hameau de la Chaumière s’étendait tranquille dans le crépuscule qui déjà descendait dans le vallon. Regardant en arrière, elle s’efforça de voir l’autre voiture, mais les cavaliers la lui masquaient. L’un d’eux cependant s’étant écarté, elle put l’apercevoir un instant : Héron était à la portière et son bandage formait une tache blanche au-dessous de son chapeau cabossé. Il criait à Chauvelin qui se mettait en selle :
— Tu peux compter sur moi. Si nous avons été trompés, les loups auront leur repas, et la guillotine aussi.
Armand passa son bras autour de l’épaule de Marguerite et l’obligea doucement à se rasseoir.
— Sœurette, dit-il d’une voix contenue, si tu vois un moyen par lequel ma vie pourrait racheter la tienne et celle de Percy, je t’en supplie, dis-le-moi maintenant !
Elle secoua la tête et répondit lentement :
— Il n’y en a pas, Armand ; ou si ce moyen existe, il est entre les mains de Dieu.
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