Chapitre 44 Des pas dans la nuit
Dès que Chauvelin fut parti au trot avec son petit détachement, Héron vint à la voiture des otages et passa la tête par la portière comme pour s’assurer de leur présence. Il loucha vers Marguerite dont la figure pâle se détachait dans la pénombre.
— Si tu sais des prières, citoyenne, prononça-t-il d’un ton railleur, c’est le moment de les dire pour que mon collègue trouve le môme au château. Sans quoi, tu peux regarder le paysage pour la dernière fois.
Marguerite détourna les yeux. La vue de cet homme, de sa figure jaune, du bandeau taché de sang qui lui tombait sur l’œil la remplissait d’horreur. Elle essayait de ne pas le voir ; elle essayait de ne pas entendre son rire sardonique.
Héron donna quelques ordres aux cavaliers, regagna sa place à côté du prisonnier et commanda :
— En avant !
Il était en proie à une vive agitation. Certes, jusque-là tout s’était bien passé. Le prisonnier, impassible, n’avait jamais fait entendre une protestation ni esquissé un geste de résistance. Il n’y avait plus rien à craindre de cet homme épuisé par les privations, qui passait son temps à dormir, affaissé comme une masse au fond de la voiture. On touchait au but. Mais il y avait encore une heure critique à passer dans cette forêt inconnue, à la nuit tombante, avec la crainte de se heurter à la résistance des membres de la ligue s’ils refusaient de livrer le dauphin. Ces pensées mettaient Héron sur des charbons ardents.
Le convoi tourna dans la forêt, déjà plongée dans l’ombre du crépuscule, et ralentit sa marche. À présent le pas des chevaux et le roulement des voitures résonnaient à peine sur l’épaisse couche d’humus qui recouvrait le chemin forestier. Ce demi-silence permettait d’entendre d’autres bruits, légers et fugitifs, que l’oreille tendue de Marguerite essayait de distinguer les uns des autres. Était-ce le vol des oiseaux de nuit ou le pas glissant des fauves en chasse qu’elle percevait par instants ? L’hiver avait été rude, et l’on disait que la neige, rendant les loups hardis, les avait fait sortir de leurs retraites. Quelques jappements brefs s’élevèrent au loin : aussitôt un cheval fit un écart en poussant un hennissement de frayeur, son cavalier l’éperonna en jurant, et le silence se rétablit, traversé d’instant en instant par les ululements d’une chouette. Dans l’ombre épaisse du sous-bois, Marguerite crut voir luire deux prunelles phosphorescentes qui s’éteignirent aussitôt.
Transie, à bout de forces, elle se laissa retomber en arrière, posa sa main sur le bras d’Armand, et ferma les yeux. Il lui semblait que le temps, l’espace, la distance n’existaient plus ; la mort, maîtresse du monde, demeurait seule. La faux sur l’épaule, elle marchait en tête du cortège auquel, sans relâche, elle faisait signe d’avancer.
Un arrêt la tira brusquement de ce cauchemar.
— Qu’y a-t-il ? demanda Héron en passant la tête par la portière.
— Citoyen, il fait si noir, répondit la voix du brigadier, que les conducteurs ne voient plus bien leur chemin. Ils demandent s’ils peuvent allumer les lanternes.
— Pas de lanternes ici, trancha Héron. On ne sait pas quels malandrins peuvent rôder derrière ces arbres, et je ne tiens pas à leur servir de cible. Que les conducteurs mènent leurs bêtes par la bride et qu’on remplace les hommes d’avant-garde par deux cavaliers montant des chevaux gris ; on les suivra plus facilement dans cette diable d’obscurité.
Pendant qu’on exécutait ses ordres, il demanda :
— Et cette maudite chapelle, en sommes-nous encore loin ?
— Je ne crois pas. Nous avons fait bien près d’une lieue depuis que nous sommes sous bois.
— Chut ! commanda soudain Héron. Qu’est-ce qu’on entend là ?… Silence, que diable !
Les hommes ne bougèrent plus et tendirent l’oreille, mais les chevaux impatients qui s’agitaient en faisant sonner leur harnachement empêchaient d’entendre. Or, dans les brefs intervalles de silence, il semblait qu’un mystérieux écho renvoyât des bruits identiques : renâclements, piétinements dans un sol mou, tintements de mors et de gourmettes.
— C’est le citoyen Chauvelin qui s’éloigne avec sa patrouille, dit le brigadier à voix basse.
— Silence !… Écoutez !… commanda de nouveau Héron.
Les hommes, serrant les genoux, tirant sur les rênes, maintinrent leurs bêtes du mieux qu’ils purent ; et, de nouveau, à travers la nuit, leur parvinrent, atténués par la distance, les mêmes bruits qui indiquaient la présence d’autres chevaux dans les bois.
— Oui, ce doit être Chauvelin, finit par dire Héron.
Mais le ton inquiet de sa voix laissait deviner qu’il n’en était pas pleinement convaincu.
— À l’heure qu’il est, je pensais qu’il avait atteint déjà le château.
— La nuit a dû lui faire ralentir le pas, observa le brigadier.
— En route ! Plus tôt nous le rejoindrons, mieux cela vaudra.
Les voitures s’ébranlèrent en faisant crier leurs ressorts, et les lourds véhicules recommencèrent à écraser le sol feutré de feuilles mortes.
Armand et Marguerite, frémissants, avaient tout entendu. Pressant la main de son frère, Marguerite murmura :
— C’est Lord Hastings…
— Que veux-tu dire ? demanda tout bas Armand surpris et inquiet.
— Oui, ce doit être Lord Hastings, reprit-elle avec agitation. Percy lui avait envoyé par mon entremise un message pour le convoquer ici. Rassure-toi, Armand, je ne perds pas la tête, ajouta-t-elle d’un ton plus calme. Sir Andrew lui a porté cette lettre le jour même où nous sommes partis de Paris.
— Mon Dieu ! s’exclama sourdement Armand en entourant Marguerite de son bras dans un geste de protection instinctif, mais alors, s’il attaque Chauvelin…
— Oui, reprit-elle en maîtrisant sa voix, s’il attaque Chauvelin ou s’il tente de défendre le château, nous serons fusillés tous les deux, Armand… devant Percy…
— Défendre le château, pourquoi ? le dauphin n’y est pas.
— Non, c’est vrai… mais que peut faire Hastings ? Quand Percy a écrit cette lettre, il ne s’imaginait pas que nous serions emmenés tous deux comme otages ; il a pu penser qu’une attaque soudaine, dans l’obscurité, lui fournirait une chance de salut. Mais maintenant que nous sommes là, tous les deux, si cette chance s’offrait, il n’en profiterait même pas… Ah ! c’est horrible !
— Écoutons ! interrompit Armand en lui saisissant le poignet.
— Halte ! commanda aussitôt la voix du brigadier.
Il n’y avait pas à se méprendre ; un appel, d’abord distant, se répétait plus proche, et l’on entendait de plus en plus net un bruit de pas précipités.
— Qu’y a-t-il ? demanda Héron.
— Un homme qui accourt vers nous, sur la droite.
— Sur la droite ?… Mille tonnerres ! c’est la direction du château. Chauvelin a été attaqué… Les otages !… qu’on entoure les otages… Vite, brigadier, si tu tiens à ta peau !
La fin de son apostrophe se perdit dans une exclamation furibonde d’une telle violence que les chevaux déjà nerveux prirent peur, hennirent, se cabrèrent, et qu’un désordre indescriptible s’ensuivit. Ce fut seulement au bout d’un instant que les hommes réussirent à maîtriser leurs bêtes. Alors, se conformant aux ordres de Héron, plusieurs soldats vinrent se poster autour de la voiture où Armand et Marguerite se serraient l’un contre l’autre.
— Voilà un citoyen qui sait hurler, marmotta un des hommes. Un de ces jours, il y perdra la voix !
Cependant, le coureur arrivait.
— Qui va là ? cria le brigadier.
— Ami ! répondit l’homme hors d’haleine. Le citoyen Héron… où est-il ?
— Ici, rugit une voix enrouée. Arrive, que diable !
— Une lanterne ? proposa le conducteur.
— Non, pas de lumière ! – Parle, toi. Qui t’envoie ?
— Le citoyen Chauvelin…, commença le coureur d’une voix haletante. Nous sommes arrivés au château… Il y est entré… Le prisonnier qu’il cherchait… il ne l’a pas trouvé.
— Pas trouvé ?…
Ici, une bordée de jurons exprima avec éloquence la fureur de Héron.
— Le citoyen Chauvelin a frappé. Un vieux bonhomme est venu ouvrir, disant qu’il vivait là tout seul. Nous avons parcouru des pièces vides. Le château semble vraiment désert, mais…
— Mais quoi ?… Allons, parle !…
— Mais le parc ne l’est pas. En le traversant nous avons eu l’impression que nous étions observés et suivis ; on entendait des pas de chevaux, des branches cassées, mais pas un son de voix. À l’instant, comme je revenais en courant, j’ai entendu encore les mêmes bruits. Nous ne sommes pas seuls dans la forêt, citoyen, il y en a d’autres…
— Ah ! il y en a d’autres ! gronda Héron. Mais sont-ils nombreux ? N’as-tu rien aperçu ?
— Absolument rien : la nuit est trop sombre.
— Où est le citoyen Chauvelin ?
— Dans le château, avec quatre hommes ; les autres gardent l’entrée. Il demande qu’on lui envoie en renfort tous les hommes disponibles.
— Sommes-nous encore loin du château ?
— Non. La grille du parc s’ouvre à quelques pas d’ici.
Tandis que le soldat parlait, il semblait à tous que la forêt s’animait de présences invisibles, insaisissables, et d’autant plus troublantes.
— Brigadier, appela Héron d’un ton plus calme, nous devons être tout près de la chapelle.
— En effet ; je la distingue à gauche, au milieu des arbres.
— Va voir si elle peut s’ouvrir.
Il y eut un instant de silence pendant lequel les bruits mystérieux se poursuivirent dans le lointain.
Marguerite et Armand écoutaient, immobiles, haletants, ne sachant que penser ou que souhaiter. Entre Marguerite et son mari, cependant si proche, toute communication, même muette, même détournée, était impossible ; la nuit étendait entre eux son voile, et la surveillance de Héron leur opposait une barrière infranchissable. Il semblait même à Marguerite que le voisinage de l’odieux personnage l’empêchait de sentir la présence de Percy. Cette impression était si forte qu’elle fut soudain assaillie par la crainte qu’il ne fût plus là. Peut-être avait-il succombé aux fatigues et aux privations… ou bien, si la mort ne l’avait pas pris, peut-être s’était-il évanoui… Elle se rappela le cri de rage que Héron avait poussé un instant auparavant : dans sa colère, la brute s’était-elle vengée sur le prisonnier sans défense ?
L’imagination de Marguerite travaillait éperdument. Lorsqu’elle se représentait Percy gisant inanimé à côté de son ennemi, son cœur saignait ; et pourtant, une sorte de soulagement lui venait à la pensée qu’ainsi, la douleur d’assister impuissant à la catastrophe inévitable lui serait du moins épargnée.
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