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Chapitre 45 La chapelle du Saint-Sépulcre

La voix du brigadier la rappela au présent.
L’homme revenait après avoir examiné le petit édifice dont on devinait sur la gauche la forme plus claire.
— La porte est fermée par une forte serrure, citoyen. La clef fonctionne. Aucune ouverture en arrière.

— Pas de trous ? pas de brèches ?

— Non, des murs en pierre pleins et solides.

L’agent du Comité de sûreté générale semblait moins disposé à crier et à tempêter. Marguerite devait même tendre l’oreille pour distinguer ses paroles. Sans doute l’imminence du danger, le sentiment de sa responsabilité avaient-ils rendu à Héron la possession de lui-même. Il donnait maintenant ses ordres avec netteté et concision.

— Tu vas prendre six hommes avec toi et rejoindre le citoyen Chauvelin au château. Laisse les chevaux dans les écuries abandonnées qui sont à l’entrée du parc. Il est préférable que vous alliez à pied pour moins attirer l’attention. Dis à Chauvelin que je me charge des prisonniers. On va enfermer l’Anglais, pieds et poings liés, dans la chapelle, sous la garde de trois hommes. Quant aux otages, je les ramène immédiatement à Montreuil où ils seront fusillés au point du jour. C’est compris ?

— Oui, citoyen.

— Aussitôt arrivé à Montreuil, j’enverrai les renforts nécessaires au citoyen Chauvelin ; mais il ne peut compter les avoir avant le début de la matinée. En attendant, barricadez-vous dans le château. Quinze hommes armés peuvent facilement tenir pendant quelques heures contre une poignée de partisans. Quand vous reviendrez avec les renforts, prenez l’Anglais au passage ; je l’attendrai à Montreuil pour le ramener à Paris.

— C’est compris, citoyen.

— Répète mes ordres.

— J’amène six hommes au citoyen Chauvelin et nous attendons au château les renforts qui arriveront demain matin de Montreuil.

— Bien. Ensuite.

— Au retour, nous reprenons le prisonnier enfermé dans la chapelle et nous retournons à Montreuil où tu dois nous attendre après avoir fait fusiller les deux otages.

— C’est bien cela. Avant de partir, dételez cette voiture et mettez les chevaux aux écuries avec les vôtres. Que cela se fasse rapidement et dans le plus grand silence.

Le brigadier s’éloigna pour transmettre les ordres dont l’exécution suivit aussitôt. Marguerite n’entendit plus que de brefs commandements :

— Tout le monde, pied à terre. Deux hommes pour dételer la voiture… C’est fait ?… Que chaque homme prenne deux chevaux par la bride.

La voix du brigadier se rapprocha :

— Tout est prêt, citoyen.

— Bien. Envoie-moi deux hommes parmi ceux qui restent pour ligoter l’Anglais. Que les autres gardent la voiture des otages. Après cela, pars avec le renfort pour le château.

La consigne fut passée et l’on entendît le brigadier commander :

— En avant, marche !

Les hommes et les chevaux s’éloignèrent dans la nuit.

À l’imagination enfiévrée de Marguerite, il semblait qu’avec le bruit décroissant de leurs pas s’en allait son dernier espoir. Héron avait donné ses ordres. Percy, impuissant, allait être jeté dans cette chapelle obscure, pendant qu’elle-même et Armand reprendraient le chemin de Montreuil où la mort les attendait. Et quand le jour luirait, – ce jour qui ne se lèverait pas pour elle, – Percy serait en route vers Paris… et la guillotine.

C’était la fin : la mort les tenait tous les trois dans son étreinte. Il n’y avait plus rien à faire pour l’éviter : ruses, luttes, supplications, étaient également inutiles. Faisant un violent effort sur elle-même, Marguerite s’efforça – comme l’eût souhaité Percy – d’envisager son sort avec calme pour ne pas donner à Héron le spectacle d’une femme affolée qui se débat vainement contre la fatalité. Mais un désir la dominait, effaçant tout le reste : elle voulait revoir son mari. Elle sentait que si elle pouvait une fois encore contempler ces yeux où avaient brillé avec une telle flamme l’enthousiasme, le dévouement et l’amour, si elle pouvait baiser ces lèvres qui avaient toujours souri devant les pires dangers, ces lèvres qui, elle en était sûre, souriaient jusqu’au bout, elle serait capable d’affronter la mort avec plus de fermeté.

Mue par une impulsion irrésistible, elle saisit la poignée de la portière qu’elle tenta d’ouvrir. Aussitôt une voix rude lui enjoignit de se tenir tranquille. La figure collée à la vitre, elle scruta la nuit ; ses yeux habitués à l’obscurité distinguèrent un groupe d’ombres qui s’agitaient.

— Je crois qu’il a perdu connaissance, prononça une voix.

— C’est bien. Emportez-le.

Deux formes noires se penchèrent comme pour soulever quelque chose et se dirigèrent en trébuchant vers la chapelle, dans l’ombre de laquelle elles disparurent. Quelques mots parvinrent aux oreilles de Marguerite.

— Est-ce fait ?… Vous êtes sûrs qu’il ne peut pas bouger ?… Alors, enfermez-le.

Au bruit de la porte qui retombait lourdement, Marguerite poussa un cri perçant et secoua la portière de toutes ses forces.

— Armand ! Armand ! vas-y !… gémit-elle, incapable de se maîtriser davantage. Au nom du Ciel, je veux le revoir !

— Qu’on fasse taire cette femme ! cria Héron, et qu’on l’immobilise ainsi que l’autre otage.

Mais, avec l’énergie du désespoir, Armand, d’une poussée violente, avait ouvert l’autre portière, renversant l’homme qui la gardait, et s’était élancé tête baissée hors de la voiture. Les soldats, un instant interdits, n’attendirent pas d’ordres pour se jeter à sa poursuite ; l’un d’eux tira son sabre.

Mais déjà Armand avait atteint l’entrée de la chapelle, trouvé à tâtons la serrure et secouait la porte pour l’ouvrir. Celle-ci cédant à ses efforts s’entrouvrait en grinçant sur ses gonds rouillés, lorsque les soldats le rejoignirent. Il fut aussitôt saisi à bras-le-corps et immobilisé ; cependant, malgré les coups qui pleuvaient sur ses doigts et le filet tiède qui coulait de son front, il continuait à se cramponner à la serrure, n’ayant qu’une seule pensée, qu’un seul désir : revoir l’ami qui gisait là, inconscient, abandonné, mort peut-être.

— Tonnerre, fit Héron, personne ne peut donc venir à bout de ce fou furieux ?

Au même instant un vigoureux coup de poing fit tomber Armand sur les genoux, des mains plus fortes que les siennes l’obligèrent à lâcher prise et le renversèrent par terre. Il se sentit traîner sur le sol comme une masse inerte, emporter loin du chef qu’il eût voulu secourir au prix de sa vie.

Prisonnière dans sa voiture, Marguerite avait tout entendu, tout suivi : la poursuite, la lutte, le cliquetis des armes. À présent, des pas lourds se rapprochaient, la portière s’ouvrit et, sans mot dire, deux hommes hissèrent à côté d’elle Armand inanimé, un autre lui saisit les mains et les immobilisa dans des menottes, puis la portière se referma en claquant.

Armand poussa un gémissement. Au-dehors, comme pour lui répondre, s’éleva tout proche le cri d’un oiseau de mer, égaré sans doute par la tempête. Il se répéta deux ou trois fois et fut suivi d’autres plus lointains.

— Si un des otages bouge encore, proféra Héron qui était resté auprès de la chapelle, ses gardiens me le paieront cher.

Dans le calme revenu, on n’entendit plus que des demandes et des réponses rapides.

— La clef tourne-t-elle dans la serrure ?

— Oui, citoyen.

— Le prisonnier ne bouge pas ?

— Non. Il gémit.

— Qu’il continue… Laissons ici la voiture dételée ; le citoyen Chauvelin en aura besoin demain matin.

— Armand, dit tout bas Marguerite, as-tu vu Percy ?

— Il faisait si sombre ! murmura Armand d’une voix faible. Je l’ai entendu gémir… Oh ! mon Dieu !

— Chut, mon ami. Nous ne pouvons plus rien. La seule chose qui nous reste à faire, c’est de mourir bravement, comme il a vécu, – en pensant à lui.

— Citoyen, reprit une voix, le conducteur s’est foulé le poignet en transportant l’otage.

— La peste soit du maladroit ! qu’il reste avec vous pour garder le prisonnier. Je conduirai la voiture. Combien reste-t-il d’hommes ?

— Deux seulement, citoyen, si le conducteur reste ici.

— Deux me suffisent ; l’un montera en voiture près des otages et l’autre marchera en avant pour guider les chevaux, tandis que vous n’êtes pas trop de quatre pour surveiller l’Anglais. C’est un ennemi de la République, et vous en répondrez devant la Nation tout entière.

Là-dessus la portière s’ouvrit, un soldat entra dans la voiture et s’assit en face de Marguerite et d’Armand, pendant que Héron grimpait sur le siège. Marguerite l’entendit pester à demi-voix tandis qu’il rassemblait les rênes à tâtons. Enfin, la voiture démarra et tourna péniblement en faisant crier ses ressorts. La secousse fit glisser la forme inerte d’Armand qui s’affaissa, la tête sur l’épaule de sa sœur.

— Armand, mon chéri, souffres-tu ? demanda-t-elle doucement.

Pas de réponse. Elle comprit qu’il avait perdu connaissance. Tant mieux, les dernières heures d’angoisse seraient abrégées pour lui.

Marguerite aurait donné beaucoup pour apercevoir une fois encore la petite chapelle qui contenait ce qu’elle avait de plus cher au monde, mais la voiture avait tourné, les menottes qui lui serraient les poignets l’empêchaient de changer de place. Les chevaux gourmandés par le conducteur allongèrent le pas.

Le silence était complet, on n’entendait plus les chouettes, ni les bêtes sauvages, le vent s’était tu : la forêt dormait. Seul un grincement rythmé marquait chaque tour de roue qui éloignait davantage Marguerite de celui qui gisait sur les dalles glacées de la chapelle du Saint-Sépulcre.

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