‹ La capture du Mouron RougeChapitre 6 sur 47 · Chapitre 6 L’agent du comité

Chapitre 6 L’agent du comité

C’était une pièce étroite, mal aérée, qui donnait sur la cour par une fenêtre grillagée. Les chandelles grésillantes du flambeau posé sur la table l’éclairaient d’une lumière jaune et dansante. Dans un coin, un petit poêle répandait plus de fumée que de chaleur. Peu de meubles : deux ou trois chaises, une table encombrée de papiers et un buffet d’encoignure dont les portes ouvertes montraient pêle-mêle de la vaisselle, des registres, un pistolet, des bouteilles. À l’âcre fumée du poêle se mêlait une odeur de vieux tabac et de moisi.

Ayant désigné d’un geste une chaise à son visiteur, Héron s’assit devant la table, s’y accouda et replaça dans sa bouche une courte pipe qu’il avait dû poser pour aller ouvrir la porte.

— Alors, de quoi s’agit-il ? demanda-t-il brusquement après avoir tiré quelques bouffées.

Dans l’intervalle, Klagenstein s’était mis aussi à l’aise qu’il était possible de le faire dans une pièce si peu confortable. Son chapeau et son manteau posés sur un tabouret, il avait approché sa chaise du feu et s’était assis les jambes croisées. De sa main grasse, il se caressait le mollet d’un air tranquille qui paraissait fort agacer son hôte.

— Eh bien ! quoi ? reprit celui-ci en frappant du poing sur la table, dites ce qui vous amène et pourquoi vous choisissez cette heure au milieu de la nuit. Pour mieux me compromettre, sans doute, et nous faire tomber tous les deux dans le même filet ? Parlez donc…

— Tout doux, tout doux, fit l’Autrichien sans se troubler, à quoi bon ces paroles désagréables ? Pour quelle raison ai-je coutume de venir vous trouver… Vous n’avez pas à vous plaindre, je pense, que mes visites aient été sans profit pour vous jusqu’ici…

— À l’avenir, il faudra qu’elles soient plus profitables encore, grommela l’autre à travers la table. Mon pouvoir et mon influence ont augmenté.

— Oui, je sais, dit Klagenstein d’un ton bonhomme ; le nouveau décret… À l’avenir, pour pourrez dénoncer qui vous voudrez, arrêter qui vous voudrez, envoyer qui vous voudrez devant le Tribunal sans que le pauvre gibier ait la moindre chance de s’échapper.

— Est-ce pour me raconter ces sornettes que vous êtes venu me déranger à pareille heure ? demanda Héron d’un ton bourru.

— Non, et j’ai choisi cette heure-ci parce que je pensais que dorénavant vous et vos limiers seriez trop occupés le jour par votre travail et n’auriez plus de temps disponible que la nuit. Vous ayant aperçu au théâtre il y a moins d’une couple d’heures, j’ai supposé que je vous trouverais encore debout.

— Que voulez-vous ?

— Disons plutôt, que voulez-vous vous-même, citoyen Héron ? répliqua Klagenstein sans sourciller.

— En échange de quoi ?

— De ma sûreté personnelle en tant qu’elle dépend de vous et de vos subalternes.

Héron recula sa chaise et travers la pièce pour se poster en face de Klagenstein qui, la tête légèrement inclinée, le fixait de ses petits yeux perçants.

Héron était de ces hommes qu’une taille élevée ne fait point paraître grands. Il se tenait en avant, les épaules voûtées et la poitrine creuse, sur des jambes osseuses et légèrement fléchies aux genoux comme celles d’un mauvais cheval. Il avait une tête étroite, des cheveux clairsemés qui retombaient en mèches inégales sur son front. La figure était mince, les joues caves, les yeux proéminents, le menton fuyant. Le dessin mou de la bouche aux grosses lèvres rouges contrastait avec le regard d’acier où, à ce moment même, la convoitise et la cruauté se livraient un combat dont l’issue était difficile à prévoir.

— Je me demande, dit-il lentement, si je vais traiter plus longtemps avec vous. Vous êtes là toute une vermine qui commencez à excéder la patience du Comité de sûreté générale. Il serait assez agréable de vous écraser une fois pour toutes comme on écraserait une mouche importune.

— Agréable, peut-être, mais peu avantageux, répartit l’autre froidement, car vous toucheriez seulement trente-cinq livres en échange de ma tête, alors que, pour l’épargner, je vous en offre infiniment plus.

— Oui, oui, c’est entendu ; mais le jeu devient trop dangereux.

— Oh ! je suis modeste et ne demande pas grand-chose ; simplement que vous détourniez vos limiers de ma piste.

— Vous avez trop de damnés acolytes autour de vous.

— À chacun de se débrouiller ; il n’est question que de moi pour l’instant. Je vous propose trois mille cinq cents livres contre l’engagement formel de fermer les yeux sur mes faits et gestes pendant trois semaines.

— Trois mille cinq cents livres ! s’exclama involontairement Héron.

Cette fois ses yeux, perdant leur regard dur, n’exprimèrent plus que la convoitise.

— Deux petits zéros ajoutés aux trente-cinq livres qui seraient votre seul profit si vous décidiez de me livrer à votre damné Tribunal, observa Klagenstein, tandis que d’un geste innocent il tâtait de sa main droite la poche intérieure de son habit. Donnez-moi un sauf-conduit pour trois semaines, et l’argent est à vous, conclut-il d’un air persuasif.

Le silence se fit dans la pièce. Se glissant à travers les barreaux de la fenêtre, les rayons argentés de la lune luttaient avec la lumière jaune des bougies.

— Eh bien ! est-ce accepté ? reprit au bout d’un instant Klagenstein de sa voix tranquille en tirant à demi de sa poche une liasse d’assignats tentateurs. Vous n’avez qu’à me délivrer le reçu ordinaire et cet argent est à vous.

Héron grommela :

— Le jeu est dangereux, je le répète. Ce reçu, s’il tombait dans des mains indiscrètes…

— Ce reçu ne tomberait dans des mains indiscrètes que s’il m’arrivait d’être arrêté, coupa Klagenstein, et encore il tomberait fatalement dans les mains du principal agent du Comité de sûreté générale, qui se nomme Héron. On n’a rien sans risques, citoyen. J’en cours quelques-uns, moi aussi. Nous sommes entre les mains l’un de l’autre ; le marché est équitable.

Héron continuait d’hésiter. L’autre, tout en le considérant d’un air attentif, paraissait attendre sa détermination avec tranquillité. Il avait éprouvé le désintéressement d’un certain nombre de ces « patriotes intègres » ; il avait pesé leur patriotisme avec de l’or autrichien et n’avait jamais trouvé l’or trop léger.

— Bien, fit soudain le policier d’un ton décidé, je prends l’argent, mais à une condition.

— Laquelle ?

— C’est que vous laisserez le petit Capet tranquille.

— Le dauphin ?

— Appelez-le comme vous voudrez, dit Héron, s’approchant de Klagenstein et lui enfonçant dans les yeux un regard menaçant. Nommez ce jeune démon à votre guise, mais laisse-nous libres d’en faire ce que nous voulons.

— Eh ! comment pourrais-je vous en empêcher, mon cher ?

— Vous et votre clique êtes toujours en train de comploter pour vous emparer de lui. Je le sais. J’en ai assez. Je ne le supporterai pas davantage. Tenez-vous-le pour dit.

Il avait l’air si féroce, qu’en dépit de son sang-froid, Klagenstein frissonna légèrement. De son pas lourd, Héron, maintenant, arpentait la pièce ; son ombre, tantôt s’allongeait le long de la muraille, tantôt se recroquevillait sur le plancher sans tapis.

Soudain Klagenstein sentit une main lui agripper l’épaule ; il sursauta, étouffant une exclamation, ce qui provoqua chez Héron un ricanement satisfait.

— C’est l’heure à laquelle je fais ma tournée de nuit, dit-il. Venez avec moi. Vous verrez…

Déjà il était dans le vestibule et prenait la lanterne. En se demandant ce que cette visite nocturne allait lui révéler, Klagenstein se leva et sortit à sa suite.

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