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Chapitre 7 Le fils de Louis XVI

Quelques instants plus tard, ayant fait en sens inverse le chemin qu’il avait déjà parcouru pour aller chez Héron, Klagenstein se retrouva avec son compagnon devant la loge du concierge.
Héron frappa à la porte avec un trousseau de clefs qu’il avait à la main, et comme celle-ci ne s’ouvrait pas tout de suite il la poussa du pied.

— Le concierge, où est-il donc ? demanda-t-il d’un ton rude.

Du fond de la pièce s’éleva un grognement :

— Parti se coucher, quoi !

L’homme qui avait mené Klagenstein chez Héron apparut sur le seuil tenant une botte dans une main, une brosse dans l’autre.

— Prends la lanterne, alors, et viens, commanda Héron. Comment se fait-il que tu sois encore ici, Dupont ? ajouta-t-il comme frappé après coup par une réflexion.

— Le citoyen concierge n’était pas satisfait de la façon dont j’avais ciré ses bottes. Il fait son aristo, bougonna l’homme d’un ton mauvais. Sale métier, tout de même ; balayer toute la journée des corridors, et brosser la nuit des chaussures du concierge et de messieurs les commissaires quand ça leur chante. C’est-il du travail pour un homme libre ?

— Dis donc, l’ami, si tu n’es pas content, tu n’as qu’à laisser la place à d’autres. Il n’en manquerait pas pour la prendre, riposta Héron sèchement.

— Ah ouiche ! Qui se soucie de travailler dix-neuf heures par jour pour dix-neuf sous, continua l’autre entre ses dents. Il y a quinze jours que je fais cette besogne de forçat…

Héron, sans lui prêter plus d’attention, avisa un groupe de gardes qui stationnait dans la cour.

— Ici, caporal, ordonna-t-il. Prends quatre hommes ; nous allons à la Tour.

La petite procession se forma. En avant, le porteur de lanterne, le dos voûté, traînait le pas ; puis venaient le caporal et deux de ses hommes, puis Héron et Klagenstein, et finalement les deux autres soldats.

Ce qui frappait Klagenstein dans cette promenade nocturne, c’était le nombre de soldats qui veillaient dans tous les coins de cet immense enclos dont l’ensemble se nommait le Temple. Il y avait des sentinelles devant chaque porte, des postes de gardes nationaux à l’entrée de chaque corridor. Les uns marchaient de long en large l’arme au bras ; d’autres, assis sur des marches d’escaliers ou sur de vieilles caisses, fumaient et jouaient aux cartes à la lueur d’une lanterne. Tous veillaient. Ils reconnaissaient Héron au passage et si, en ces jours d’égalité, aucun ne lui présentait les armes, ils se rangeaient avec empressement pour faire place à l’agent tout-puissant du redoutable Comité.

Cette vue et celle de patrouilles parcourant les jardins au milieu desquels se dressait la Tour fit une profonde impression sur Klagenstein. Que d’or à répandre, que de courage et d’ingéniosité à dépenser pour surmonter tant d’obstacles, tant de barrières dressées autour de la frêle existence enfermée à l’intérieur de cette forteresse !

Un appel impatient de Héron le tira de ses pensées ; on arrivait au but. Héron donna le trousseau de clefs au citoyen Dupont qui ouvrit la porte de la Tour et la referma après avoir laissé passer les autres. Ils s’engagèrent dans un escalier tournant aux marches de pierre et atteignirent un palier où ils s’arrêtèrent devant une porte épaisse garnie de ferrures.

Héron, tirant une clef de sa poche, ouvrit lui-même la porte et donna l’ordre d’entrer à Klagenstein et au porteur de lanterne ; il les suivit et referma la porte à clef, laissant la patrouille monter la garde sur le palier.

Les trois hommes se trouvaient dans une antichambre carrée humide et sombre où il n’y avait, en fait de meubles, qu’un grand buffet qui occupait tout un pan de mur. Les autres murs étaient recouverts d’un papier gris taché qui pendait par places en lambeaux moisis.

Héron, traversant l’antichambre, frappa du poing à une petite porte en criant :

— Eh ! Simon, tu es là ?

On parlait à l’intérieur de la pièce. Au coup frappé par Héron, il y eut un bruit de pas, de meubles heurtés, puis la porte s’ouvrit et une voix rude pria les visiteurs d’entrer.

Héron s’avança suivi de Klagenstein. Le citoyen Dupont, peu intéressé sans doute par un spectacle devenu familier, posa sa lanterne sur le sol et s’assit par terre dans un coin de l’antichambre avec un grognement de satisfaction.

L’atmosphère de la pièce était si épaisse que Klagenstein n’eut d’abord conscience que des mauvaises odeurs qui y régnaient : fumée de tabac, de charbon, de chandelle, relents de cuisine et, dominant le tout, une forte odeur d’eau-de-vie. L’Autrichien promena ses regards autour de lui avec une vive curiosité mêlée de quelque répulsion.

La salle était très grande, mais on ne pouvait se rendre compte de ses dimensions tant elle était encombrée de meubles les plus divers. Il y avait dans un coin un lit de bois monumental ; dans un autre, un vaste sofa. Une grande table entourée de quatre fauteuils occupait le centre de la pièce et, tout autour, étaient rangés au petit bonheur tabourets, bahuts, armoires, malles et caisses qui donnaient à cet endroit l’aspect d’un véritable débarras.

Au milieu de ce bric-à-brac se tenaient deux personnes, un homme et une femme qui s’étaient levés pour accueillir les arrivants. L’homme, âgé de cinquante-cinq à soixante ans, était grand, plutôt robuste, avec une chevelure grise et des yeux un peu écarquillés qui ne parlaient pas en faveur de son intelligence. La femme paraissait beaucoup plus jeune, mais sa corpulence et son teint blafard témoignaient d’un mauvais état de santé aggravé par une vie trop sédentaire.

Dans le mouvement qu’elle fit pour avancer des sièges, elle laissa voir un coin de la salle que sa forme massive avait caché tout d’abord. Là, dans la pénombre, se dressait la forme frêle d’un enfant.

— Comment se fait-il que Capet ne soit pas encore au lit ? demanda Héron en l’apercevant.

— Il ne voulait pas dire ses prières ce soir, dit Simon, avec un gros rire, et il ne voulait pas boire sa drogue. C’est qu’il n’est pas toujours facile à mener, ce gamin ! Sacrebleu ! je ne sais si je pourrai continuer longtemps ce métier-là, et alors, ces messieurs du gouvernement verront s’il est facile de me remplacer.

Héron sourit d’un air entendu. Quant à l’enfant, il paraissait ne pas prêter attention aux paroles de son gardien. Il restait debout, calme et silencieux, plus intéressé, semblait-il, par Klagenstein qui était un inconnu pour lui que par les trois autres.

On ne pouvait dire qu’il eût l’air d’un enfant martyr ; Klagenstein remarqua qu’il paraissait bien nourri et qu’il était chaudement vêtu d’une chemise de laine, d’une veste et d’une culotte de drap et chaussé de gros bas gris et de bons souliers. Mais il vit aussi que la propreté de sa figure et de ses mains laissait à désirer. Les boucles dorées qu’une reine se plaisait jadis à enrouler autour de ses doigts fins pendaient maintenant en désordre autour de la petite figure dont les traits avaient perdu leur noblesse.

Pendant que son mari causait avec Héron, Mme Simon fit signe à l’enfant de venir près d’elle et celui-ci s’approcha aussitôt sans manifester d’appréhension. Elle prit un coin de son gros tablier pour en essuyer la figure et les mains du petit garçon et dit, comme pour s’excuser, en regardant le visiteur inconnu :

— J’ai beau le débarbouiller, je n’arrive pas à le tenir propre.

Puis, s’adressant à l’enfant :

— Là, bois gentiment et récite ta leçon pour faire plaisir à maman. Après, tu iras te coucher.

Elle saisit sur la table un verre de petite taille rempli d’un liquide transparent que Klagenstein prit d’abord pour de l’eau et le porta aux lèvres de l’enfant. Celui-ci détourna la tête et se mit à pleurer.

— Cette drogue est-elle si mauvaise ? demanda Klagenstein.

— Mais non ! citoyen, s’exclama la femme Simon, c’est de la bonne eau-de-vie, la meilleure qu’on puisse trouver. Capet l’aime bien d’habitude. C’est fortifiant, cela ragaillardit. N’est-ce pas, Capet, que tu l’as trouvée bonne, hier, et que tu t’es vite endormi ? Allons, bois maintenant, chuchota-t-elle en voyant que Héron et son mari étaient toujours en grande conversation. Tu sais que papa se met en colère si tu n’en bois pas au moins un demi-verre avant d’aller te coucher.

L’enfant hésita encore un instant avec une grimace de dégoût. Enfin, jugeant sans doute plus sage de céder, il prit le verre des mains de la femme et l’absorba presque d’un trait.

Écœuré, Klagenstein tourna la tête.

Simon avait observé cette petite scène avec une satisfaction évidente. Il ricana tout haut en voyant boire l’enfant et attira sur lui l’attention de Héron.

— Et maintenant, mon petit, fit-il d’un air jovial, dis tes prières devant les citoyens.

Il cligna de l’œil en regardant Klagenstein comme pour l’avertir qu’il allait s’amuser ; puis, d’un coffre où s’entassaient toutes sortes de choses, il tira un bonnet rouge orné de la cocarde tricolore et un vieil étendard jadis blanc où se distinguaient encore des fleurs de lys brodées. Il enfonça le bonnet sur la tête de l’enfant et jeta l’étendard par terre.

— Allons, Capet, ta prière, répéta-t-il en ricanant.

Devant cet homme rude et vulgaire, cette pièce en désordre, Klagenstein évoqua instinctivement le silence parfumé des appartements de Versailles où des dames d’honneur hautement nées entouraient de soins et d’attentions un petit prince vêtu de velours et de drap fin.

Docilement, machinalement, semblait-il, l’enfant piétina le drapeau que Henri IV avait suivi à Ivry et que le Roi-Soleil avait fait flotter à la face de toutes les armées de l’Europe. Le descendant des Bourbons dansa sur l’étendard de ses ancêtres et frotta ses souliers à ses plis tachés. Alors, d’une petite voix aiguë, il se mit à chanter la Carmagnole, puis le Ça ira, tandis que Klagenstein, bouleversé, faisait effort pour ne pas se boucher les oreilles.

La danse avait donné un peu de couleur à ses joues pâles, ses yeux brillaient d’un éclat dû au breuvage excitant qu’il venait d’absorber. Pour terminer, il souleva de sa petite main son bonnet à cocarde tricolore et cria :

— Vive la République !

Mme Simon, qui le regardait avec un orgueil évident, battit des mains. Simon guettait l’approbation de Héron qui murmura quelques mots satisfaits.

— Eh bien ! citoyen, demanda l’agent du Comité à Klagenstein qui avait détourné la tête, n’es-tu pas content de ce que tu vois ?

— Peut-être le citoyen voudrait-il voir le jeune Capet assis sur un fauteuil en or et ma femme et moi à genoux devant lui, insinua Simon. Allons, mon fils, ajouta-t-il en saisissant le dauphin par le bras, va te coucher ; tu es assez ivre pour satisfaire les bons patriotes.

Par manière de caresse il lui pinça l’oreille et lui envoya une bourrade dans le dos, évidemment heureux et fier du spectacle donné par son élève au visiteur inconnu.

Quant au petit garçon, l’excitation passagère qui s’était emparée de lui fut suivie aussitôt par une envie de dormir insurmontable. Sans aucun préliminaire de toilette, sans même se déshabiller il s’affala sur le sofa. Mme Simon lui glissa un oreiller sous la tête avec sollicitude, et l’instant d’après il était profondément endormi.

— C’est bien, citoyen, prononça Héron en se dirigeant vers la porte. Je ferai sur toi un rapport favorable. Mais la citoyenne ton épouse me paraît portée aux gâteries inutiles. C’est seulement par une éducation à l’antique que nous pourrons venir à bout des dispositions vicieuses que ce jeune tyran doit à ses pères et au milieu corrompu où il a grandi, et lui remplir l’âme des vertus d’un bon républicain. Ce sont des sabots et non des escarpins que je voudrais voir à ses pieds ; et pourquoi cet oreiller ? Beaucoup de bons patriotes n’ont pas d’oreiller à se mettre sous la tête.

La femme Simon ne répondit point. Un regard de son mari arrêta sur ses lèvres la riposte toute prête. Brusque dans ses paroles, mais obséquieux dans ses manières, Simon se mit en devoir de reconduire ses visiteurs jusqu’à la porte.

Avant de sortir, Klagenstein jeta un dernier regard sur l’enfant endormi. Le descendant de saint Louis, le petit roi de France sans couronne dormait du lourd sommeil de l’ivresse, veillé par la femme d’un savetier qu’il appelait du doux nom de maman.

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