Chapitre 8 Un marché
— Voilà comment nous menons nos affaires, déclara Héron lorsqu’il se retrouva dans son bureau avec son visiteur. Vous pourrez dire ce que vous avez vu à tous les agités en mal de conspiration de votre entourage, et je pense que cela suffira à leur ôter toute envie de comploter l’enlèvement du jeune Capet. Vous avez pu constater qu’il était bien traité. Il mange son content, il est chaudement vêtu. C’est plus qu’on en peut dire pour des milliers d’enfants qui n’ont cependant pas à expier les crimes d’un père despote.
Son regard, en prononçant ces mots, était si farouche que Klagenstein comprit que tout l’or de l’univers ne suffirait pas pour acheter à cet homme la liberté du fils de Louis XVI. La haine pour tout ce qui portait le nom de Bourbon parlait plus haut chez lui que la cupidité.
— Je me débarrasserai des Simon, poursuivit-il d’une voix coupante. Il y a dans la figure de la femme quelque chose qui ne me revient pas. Ils partiront aussitôt que j’aurai mis la main sur quelqu’un capable de les remplacer.
— Vous ne pouvez pourtant pas les accuser de ne pas accomplir consciencieusement leur répugnante besogne, remarqua Klagenstein.
Héron eut un rire sardonique :
— Ils font ce qu’ils ont à faire, rien de plus. Nous désirons que le môme devienne un républicain et un patriote, et nous voulons effacer en lui jusqu’au souvenir de ses premières années.
Sa pipe s’était éteinte ; il vida les cendres sur son bureau et se mit à la bourrer.
— Oui, reprit-il, si ce jeune vaurien s’échappait, ma vie ne vaudrait pas plus que celle d’un de ces chiens d’aristocrates ! Vous trouvez que je suis un oiseau de nuit, citoyen ? Savez-vous que c’est à peine si je dors, tant la responsabilité qui pèse sur moi me préoccupe ? Je n’ai jamais eu confiance dans les Simon. Il me semble vous avoir vu échanger des coups d’œil avec la femme, ajouta-t-il d’un air soupçonneux. Si je savais que vous…
Klagenstein jugea bon de tâter la poche intérieure de son habit.
— Notre marché est conclu à la condition que je vous ai dite, reprit Héron d’une voix rauque. Si vous essayez de toucher à Capet, je vous traîne au Tribunal de mes propres mains.
Il ralluma sa pipe et en tira quelques bouffées d’un air rageur.
— Voyons, vous vous agitez bien inutilement, répondit Klagenstein toujours calme, et vous risquez avec vos soupçons ridicules de vous priver d’une somme coquette en échange de laquelle je vous demande simplement de me laisser en paix. Je n’ai pas l’intention de m’occuper de votre prisonnier.
— C’est ce que vous avez de mieux à faire, gronda Héron.
— Parfaitement, vous l’avez déjà dit. Mais, au lieu de concentrer toute votre attention sur mon indigne personne, vous feriez peut-être mieux d’en diriger une partie vers quelqu’un que vous avez, ce me semble, bien plus sujet de craindre.
— Qui donc ?
— L’Anglais.
— L’Anglais ?… Vous voulez dire l’individu qu’on nomme le Mouron Rouge ?
— Lui-même. N’avez-vous jamais eu à souffrir de l’activité de ce mystérieux personnage ? Les députés Chauvelin et Collot d’Herbois se sont mesurés avec lui l’automne dernier, et gardent, m’a-t-on dit, de l’aventure un assez mauvais souvenir.
— On aurait dû les guillotiner tous les deux pour s’être laissé jouer aussi sottement.
— Ils avaient affaire à forte partie. Prenez garde de ne pas prêter bientôt à la même critique.
— Peuh ! je ne crains pas cet épouvantail.
— Vous avez tort. Le Mouron Rouge est actuellement à Paris.
— Le diable l’emporte ! Que vient-il y faire ?
Il y eut une pause pendant laquelle Klagenstein parut prendre une détermination.
— J’ai toute raison de croire, dit-il lentement, qu’il s’intéresse à votre jeune prisonnier.
— Comment le savez-vous ? demanda vivement Héron.
— Je l’ai deviné. J’ai vu ce soir un homme, au Théâtre national…
— Et alors ?
— Cet homme est membre de la ligue du Mouron Rouge.
— Qui est-il ? Où puis-je le trouver ?
— Signez-moi d’abord un reçu pour les trois mille cinq cents francs que je ne demande qu’à vous remettre et je vous dirai ensuite ce que je sais.
— Où est l’argent ?
— Dans ma poche.
Sans rien ajouter, Héron attira vers lui l’encrier, saisit une plume, une feuille de papier, et griffonna quelques lignes tortueuses. Il versa du sable sur la feuille et la tendit à Klagenstein en disant :
— Ceci fait votre affaire ?
L’autre lut avec soin.
— Je vois que vous m’accordez seulement quinze jours, remarqua-t-il.
— C’est suffisant pour la somme. Si vous voulez plus, vous paierez davantage.
— Soit, dit froidement Klagenstein en pliant le papier. En somme, par le temps qui court, une quinzaine de sécurité, en France, ce n’est pas à dédaigner. Et puis, j’aime mieux rester en contact avec vous. Je reviendrai vous voir dans quinze jours.
Il sortit un portefeuille de sa poche, en tira un paquet d’assignats qu’il posa devant Héron, mit à la place des billets le reçu et rempocha le portefeuille.
— Bien, fit Héron après s’être assuré que le compte était exact. Maintenant parlez-moi de l’individu en question. Qu’en savez-vous ?
— Il débarque d’Angleterre et je sais qu’il fait partie de la bande.
— Où loge-t-il ?
— Je l’ignore ; c’est à vous de le découvrir. Je l’ai vu ce soir à la représentation, puis au foyer où il présentait ses hommages à la citoyenne Lange. Je l’ai entendu solliciter la permission de lui rendre visite demain après-midi.
Il regarda Héron tracer rapidement quelques mots sur un carnet ; puis il se leva et remit son manteau. N’ayant rien de plus à dire, il avait hâte de partir. Héron l’escorta en silence jusqu’au palier et appela une sentinelle qui se tenait à l’extrémité du corridor.
— Ramène le citoyen au guichet, dit-il.
Un instant après, l’Autrichien se retrouvait rue du Temple, entre les murs de l’ancienne Commanderie et ceux du couvent des Madelonnettes. Déjà son esprit inventif était au travail. Au cours de la soirée, quelques petits détails lui avaient semblé propices à ses desseins ; mais ce qui l’ennuyait, c’était le départ des Simon, car la femme lui paraissait devoir être assez facile à gagner. Enfin, il aviserait d’après les circonstances ; ce n’étaient point les menaces de Héron qui le feraient renoncer à l’entreprise dont la réussite devait lui rendre, et au-delà, la fortune qu’il avait perdue.
En tout cas, il avait la conviction qu’il avait écarté pour l’instant un rival dangereux.
« À partir de demain, ce brouillon d’Anglais va se trouver avec assez d’occupations sur les bras pour ne pas intervenir dans mes affaires d’ici quelque temps », conclut-il froidement, en reprenant le chemin de son logis.
Il y a de telles contradictions dans la nature humaine, que Klagenstein, oublieux du rôle qu’il venait de jouer, pensait maintenant à l’agent du Comité de sûreté générale avec horreur et au cordonnier Simon avec dégoût.
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