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Chapitre 4 Le chasseur de têtes

Lorsque fut terminée la guerre entre l’Espagne et le sous-secrétaire d’État aux Affaires Étrangères des États-Unis, je m’en allai aux Îles Philippines. Là je restai comme correspondant de guerre de mon journal jusqu’à ce que le rédacteur en chef m’eût fait savoir qu’un câblogramme de 800 mots décrivant le chagrin d’un cacatoès à la suite de la mort d’un enfant indigène n’était pas considéré par la Direction comme des nouvelles de guerre. Alors je donnai ma démission et rentrai à la maison.

À bord du cargo qui me ramenait, je fis de profondes réflexions sur les sensations étranges et fantastiques que j’avais éprouvées dans l’archipel de ces petits hommes bruns. Les manœuvres et les escarmouches de cette petite guerre ne m’avaient pas intéressé mais, par contre, j’avais été littéralement sidéré par l’attitude énigmatique et presque irréelle de cette race qui semblait avoir jeté sur nous ses regards sans expression du fond d’un insondable passé.

Durant mon séjour à Mindanao, j’avais été particulièrement fasciné et attiré par cette délicieuse tribu originale de païens connus sous le nom de chasseurs de têtes. Ces petits hommes farouches, cruels, implacables, dont la présence invisible vous faisait frissonner d’une subtile terreur au milieu du jour le plus chaud, suivant la piste de leur proie à travers des forêts inconnues, sur les pentes abruptes de montagnes dangereuses, au fond d’abîmes insondables, au cœur de jungles inhabitables toujours à proximité de leur victime, que menace à chaque instant l’invisible main de la mort, ne trahissant jamais leur poursuite que par les bruits habituels de la forêt, le vol d’un oiseau, la fuite d’une bête, le glissement d’un serpent, le craquement d’une branche dans la terrible obscurité de la jungle humide, une pluie de rosée tombant du feuillage d’un arbre géant, un murmure à la surface de l’eau, un danger de mort à chaque pas et à chaque instant, ils m’amusaient grandement ces petits hommes d’une seule idée.

Lorsqu’on y pense, leur méthode est magnifique et presque comique de simplicité.

Vous possédez une hutte dans laquelle vous habitez et menez la vie qui vous a été assignée par le destin. Un panier d’osier vert tressé est suspendu par un clou au montant de votre porte de bambou. De temps en temps, poussé par l’ennui, ou la vanité, ou l’amour, ou la jalousie ou l’ambition, vous vous glissez dans la forêt avec votre couteau et vous suivez la piste silencieuse. Et bientôt vous en revenez triomphant portant la tête sanglante de votre victime que vous déposez avec une fierté excusable dans le panier. Cela peut être la tête de votre ennemi, de votre ami ou d’un étranger, selon que vous avez été convié au travail par la compétition, la jalousie ou tout simplement la sportivité.

Dans tous les cas votre récompense est certaine. Les gens du village en passant s’arrêtent pour vous féliciter, tout comme votre voisin, dans des régions plus terre à terre, s’arrête pour admirer et louer les bégonias de votre jardin. Votre jeune et brune bonne amie s’attarde, le sein palpitant, à jeter de doux regards de tigre sur la preuve de votre amour pour elle. Vous mâchez du bétel et vous écoutez avec satisfaction tomber une à une les gouttes de sang provenant de votre trophée. Et vous montrez vos dents et grognez comme un buffle (ce qui est votre façon de rire) à la pensée que le corps froid et sans tête formant le complément de votre contribution personnelle à l’architecture ornementale est actuellement repéré par les vautours qui volent en cercle au-dessus des solitudes du Mindanao.

Vraiment la vie du joyeux chasseur de têtes me captiva. Il avait réduit l’art et la philosophie à un simple code : couper la tête de son adversaire, la mettre dans un panier au portail de son château, contempler cette chose morte dont la ruse, le pouvoir et les stratagèmes n’existent plus, y a-t-il un meilleur moyen de déjouer ses complots, de réfuter ses arguments, et d’établir votre supériorité sur son adresse et ses capacités ?

Le vaisseau qui me ramenait à la maison était commandé par un Suédois vagabond, qui, cédant à un caprice soudain, changea sa direction et me déposa avec une authentique compassion sur la côte du Pacifique, dans une petite ville de l’une des Républiques d’Amérique Centrale, à quelques centaines de milles au Sud du port où il s’était engagé à me transporter. Mais j’en avais assez du mouvement et des fantaisies exotiques, c’est pourquoi je sautai avec satisfaction sur les sables fermes du village de Mojada, persuadé que je trouverais là le repos auquel j’aspirais. Après tout, ne valait-il pas mieux demeurer là, pensai-je, bercé par le murmure apaisant des vagues et le froufrou des palmiers que de rester assis sur le sofa en crin de cheval de la maison familiale, dans l’Est, et là, gonflé de gâteaux et de sirop de cassis et tarabusté par des parents imbéciles, balbutier devant des voisins ébahis de mornes histoires relatives à la mort de gouverneurs coloniaux ?

Lorsque je vis pour la première fois Chloé Greene, elle était debout, tout en blanc, sur le seuil de la maison paternelle construite en pisé, et coiffée de tuiles rouges. Elle était en train de nettoyer une coupe d’argent avec un chiffon et elle avait l’air d’une perle couchée sur un fond de velours noir. Elle jeta sur moi un regard flatteusement prolongé mais empreint d’une certaine langueur désapprobatrice, puis elle disparut à l’intérieur en chantonnant un petit air pour indiquer le cas qu’elle faisait de mon existence.

Rien d’étonnant à cela : car le docteur Stamford (le plus méprisable praticien qui existât entre Juneau et Valparaiso) et moi-même, approchions en zigzaguant dans les rues herbeuses et en chantant d’une voix fausse les paroles de « Grand-maman m’a dit un soir » sur l’air de « Muzzer est un p’tit négro noir comme charbon ». Nous sortions de la fabrique de glace, qui était le lieu de perdition de Mojada, où nous avions joué au billard et ouvert des bouteilles noires, blanches de givre, que nous tirions avec des ficelles des glacières du vieux Sandoval.

Redevenu d’un seul coup aussi sobre que le bedeau d’une cathédrale, je me tournai d’un air furieux vers le docteur Stamford ; je venais de me rendre compte brusquement que nous n’étions tous les deux que des porcs vautrés devant une perle.

— Espèce de brute, dis-je, c’est vous qui êtes en partie la cause de cela ! Et pour le reste, c’est la faute de ce damné pays. J’aurais préféré retourner dans mon village de l’Est, en Amérique, et mourir d’une indigestion de gâteaux et de sirop de cassis, plutôt que d’avoir participé à cette scène honteuse.

Stamford emplit la rue déserte de son rire tonitruant :

— Vous aussi ! s’écria-t-il. Et aussi vite qu’un bouchon qui saute par-dessus le marché ! Eh bien, en effet, elle paraît produire une impression agréable sur la rétine ! Mais ne vous brûlez pas les doigts. Tout le monde à Mojada vous dira que Louis Devoe est son homme.

— Nous verrons ça, répondis-je. Nous verrons s’il est un homme aussi bien que son homme.

Je me mis aussitôt à la recherche de Louis Devoe. Je n’eus pas de peine à le trouver, car la colonie étrangère à Mojada se composait à peine d’une douzaine de personnes ; et ils se réunissaient quotidiennement dans un hôtel à moitié convenable tenu par un Turc, où ils s’efforçaient de recoudre ensemble ce qui leur restait des haillons flottants de la patrie et de la civilisation. Je recherchai Devoe, avant de revoir ma petite Perle Blanche, parce que j’avais appris un peu le jeu de la guerre et n’étais plus assez naïf pour courir après le butin avant d’avoir tâté la force de l’ennemi.

Une sorte de consternation glaciale, quelque chose qui ressemblait à de la peur, s’empara de moi lorsque j’eus apprécié l’homme. Je trouvai quelqu’un de si parfaitement posé, si charmant, si profondément versé dans les usages du monde, si plein de tact, de courtoisie et d’hospitalité, si parfaitement doué de grâce, d’aisance et d’une sorte de puissance insouciante et hautaine, que je fus sur le point de dépasser les limites en le mettant à l’épreuve, en le retournant sur la broche pour trouver le point faible que je désirais tant découvrir en lui. Mais mon enquête le laissa absolument intact. Et je dus m’avouer avec amertume que Louis Devoe était un gentleman digne de mes coups les plus rudes, et je me jurai de les lui asséner. C’était un grand commerçant du pays, un importateur et exportateur florissant. Il passait de longues et monotones journées dans son bureau qu’il avait orné d’œuvres d’art et de témoignages de sa haute culture, dirigeant ses affaires aussi bien par la fenêtre qu’à l’intérieur de sa maison.

Physiquement, il était mince et de taille moyenne. Sa tête petite et bien formée était couverte d’une chevelure brune, épaisse, coupée court et il portait une petite barbe brune et drue, également coupée court et parfaitement taillée. Ses manières étaient impeccables.

Je ne tardai pas à visiter régulièrement la maison des Greene où j’étais reçu cordialement. Je me débarrassai de mes mœurs désordonnées comme d’un vieux manteau. Je m’entraînai pour le conflit avec le soin d’un boxeur et le désintéressement d’un Brahmine.

Quant à Chloé Greene, je ne vous ennuierai pas avec des sonnets perpétrés en l’honneur de son visage. C’était une jeune fille splendidement féminine, aussi saine qu’une pomme reinette et pas plus mystérieuse qu’un carreau de fenêtre. Elle avait des petites théories fantaisistes qu’elle avait déduites de l’expérience, et qui s’adaptaient aux maximes d’Épictète comme des robes de princesse. Je me demande après tout si ce vieux barbon n’était pas dans le vrai !

Chloé avait un père, le révérend Homer Greene et une mère intermittente qui présidait parfois avec pâleur à un thé crépusculaire. Le Révérend Homer était un homme bourru, affligé d’un labeur éternel. Il s’était mis à composer un Index des Écritures Saintes et il était arrivé ainsi jusqu’aux Rois. Considéré par lui comme un prétendant à la main de sa fille, il m’avait pris pour cible de ses dévergondages littéraires. Il m’enfonça dans la tête l’arbre généalogique d’Israël si profondément que je m’écriais parfois tout haut dans mon sommeil : « Et Aminadab engendra. Je… Je… Je… richo ! » et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il eût entrepris un nouveau livre. Je calculai un jour que l’Index du Révérend Homer parviendrait aux Sept Flacons mentionnés dans les Révélations, à peu près le troisième jour après leur ouverture.

Louis Devoe, aussi bien que moi, était un ami intime des Greene, qu’il venait voir presque tous les jours. C’était là que je le rencontrais le plus souvent et je n’ai jamais de ma vie détesté un homme plus agréable et plus accompli.

Heureusement, ou malheureusement, j’en vins à être considéré comme un adolescent. J’avais certainement l’air très jeune, et je suppose que je possédais également cet air d’orphelin implorant qui attire toujours l’instinct maternel des femmes ainsi que les maudites théories et les « dadas » du père de famille.

Chloé m’appelait Tommy et prenait des attitudes de sœur pour se moquer de mes airs de soupirant. Avec Devoe, elle était beaucoup plus réservée. Il représentait pour elle l’homme romanesque, l’homme capable de susciter ses plus profonds sentiments et d’exciter son imagination si elle se sentait le moins du monde attirée par lui. J’étais en quelque sorte plus près d’elle, mais je n’avais point d’éclat ; il me fallait la conquérir « à l’américaine », avec loyauté, avec courage, avec des efforts quotidiens pour briser les barrières de l’amitié qui nous séparaient ; et la ravir en plein jour, si j’en étais capable, en renonçant aux moyens de séduction habituels, tels que le clair de lune, la musique et les stratagèmes étrangers.

La joyeuse Chloé n’accordait apparemment sa préférence à aucun de nous deux. Mais un jour elle me laissa entrevoir les qualités qu’elle préférait dans un homme. C’était terriblement intéressant pour moi, mais cela ne me donnait aucun éclaircissement sur la façon pratique d’utiliser ces renseignements.

C’était au moins la douzième fois que je la torturais en lui récitant le catalogue des sentiments que j’éprouvais pour elle.

— Tommy, dit-elle, je ne voudrais pas d’un homme dont l’amour se manifesterait en conduisant une armée contre un autre pays et en faisant sauter les gens avec des canons.

— Si vous faites comme toutes les femmes, répondis-je, et si vous dites le contraire de ce que vous pensez, je vais voir ce que je peux faire. Les journaux sont remplis de cette bagarre diplomatique russo-je-ne-sais-pas-quoi. Mes parents connaissent quelques pontifes à Washington, qui sont très liés avec les chefs de l’armée et je pourrais par exemple m’engager dans l’artillerie et…

— Non ! fit Chloé, je ne suis pas comme ça. Je dis toujours ce que je pense. Ce qui compte avec les femmes, Tommy, ce ne sont pas les grandes choses qui sont accomplies sur la terre. Au temps où les chevaliers couverts de leurs armures chevauchaient à travers le monde pour tuer des dragons, il arriva souvent à un petit page qui était resté à la maison de conquérir la main d’une dame solitaire, tout simplement parce qu’il était là pour ramasser son gant et l’envelopper promptement de son manteau lorsque le vent soufflait. L’homme que j’aimerai le mieux, quel qu’il soit, devra me prouver son amour par de petits détails et il ne devra jamais oublier, une fois qu’il l’aura appris, que je n’aime pas, par exemple, avoir quelqu’un à ma gauche pour me promener ; que je déteste les cravates aux couleurs voyantes ; que je préfère tourner le dos à la lumière ; que j’aime les violettes confites dans le sucre ; qu’il ne faut pas me parler lorsque je regarde le clair de lune sur l’eau et que j’adore littéralement les dattes fourrées à la pistache.

— Frivolités ! dis-je en fronçant les sourcils. N’importe quel serviteur bien dressé pourrait se plier à de tels petits détails.

— Et il ne devra pas manquer, continua Chloé, de me rappeler ce que je désire lorsque je l’aurai oublié moi-même.

— Ah ! cette fois, dis-je, vous avez monté d’un échelon ! Ce qu’il vous faut, apparemment, c’est un devin de première classe.

— Et si je dis que je meurs d’envie d’entendre une sonate de Beethoven, et si je trépigne en le disant, il devra reconnaître immédiatement qu’à ce moment-là, mon âme est altérée d’amandes salées et il faudra qu’il en ait dans sa poche.

— Cette fois, dis-je, je suis dérouté. Je ne sais vraiment plus si votre âme-sœur doit être un impresario ou un commis épicier.

Chloé m’adressa l’un de ses sourires les plus perlés.

— Considérez comme une plaisanterie la moitié de ce que je viens de vous dire. Et ne prenez pas trop à la légère les petites choses, jeune homme ; soyez un paladin si c’est votre vocation mais prenez garde que ça ne se voie pas trop. La plupart des femmes ne sont que de très grands enfants et la plupart des hommes n’en sont que de tout petits. Plaisez-nous, n’essayez pas de nous subjuguer. Si nous avons besoin d’un héros, nous pouvons en faire un, même d’un simple commis épicier, la troisième fois qu’il attrape au vol notre mouchoir avant qu’il soit tombé par terre.

Le soir même, je fus terrassé par un accès de fièvre pernicieuse. C’est une espèce de fièvre paludéenne avec des perfectionnements et des accessoires de haut style. Votre température monte au-dessus de 40∘ et reste là, ricanant dédaigneusement et fiévreusement à la vue des cachets de quinine et des dérivés médicamenteux du goudron de houille. La fièvre pernicieuse concerne plutôt un simple mathématicien qu’un docteur. Elle se réduit à la formule suivante : Vitalité – plus le désir de vivre, – moins la durée de la fièvre, – égale le résultat.

Je me mis au lit dans la paillote à deux pièces où j’avais été confortablement installé et j’envoyai chercher un gallon de rhum. Ça n’était pas pour moi. Mais Stamford, une fois saoul, était le meilleur docteur qui existât entre les Andes et le Pacifique. Il arriva, s’assit à côté de mon lit et commença immédiatement à se mettre en condition.

— Mon garçon, dit-il, après avoir bu environ un demi-litre de rhum, mon jeune, lilial et vertueux Roméo, la médecine ne peut rien faire pour vous. Mais je vais vous donner de la quinine, qui par son amertume fera naître en vous la haine et la colère, deux stimulants qui ajouteront environ 10% à vos chances. Vous êtes aussi fort qu’un veau de Caribou et vous vous en tirerez si toutefois la fièvre ne vous terrasse pas par un uppercut inattendu lorsque vous ne serez pas sur vos gardes.

Pendant quinze jours, je restai couché sur le dos, à peu près aussi confortable qu’une veuve hindoue sur son bûcher. La vieille Atasca, une infirmière indienne, sans diplôme, restait assise près de la porte comme une statue pétrifiée représentant très exactement l’expression : « À quoi ça sert ? » Mais elle faisait quand même ponctuellement son service qui consistait principalement à veiller au déroulement du cours du temps sans qu’il sautât une seconde. Parfois je m’imaginais que j’étais encore dans les Philippines, ou bien, quand ça allait tout à fait mal, que je tombais du sofa en crin de la maison familiale.

Un après-midi j’ordonnai à Atasca de ficher le camp, puis je me levai et m’habillai soigneusement. Je pris ma température et fus tout heureux de voir qu’elle n’était plus que de 39∘ 9. Je pris un soin tout particulier de mes vêtements et choisis avec sollicitude une cravate d’une teinte sombre et terne. Mon miroir me montra que la maladie n’avait pas beaucoup altéré mes traits. La fièvre, au contraire, donnait du brillant à mes yeux et de la couleur à mon visage. Et tandis que je regardais mon image, mes couleurs disparaissaient puis revenaient tandis que je pensais à Chloé Greene et au million de siècles qui s’était écoulé depuis la dernière fois où je l’avais vue, et aussi à Louis Devoe et aux jours où il m’avait distancé.

Je me rendis directement chez Chloé. J’avais l’impression de flotter plutôt que de marcher ; c’est à peine si je sentais le sol sous mes pieds et je me disais que la fièvre pernicieuse ne pouvait être qu’une fée bienfaisante puisqu’elle vous donnait une telle impression de force et de légèreté.

Je trouvai Chloé et Louis Devoe assis sous l’auvent devant la maison. Elle se leva d’un bond, s’avança vers moi et me serra les deux mains.

— Je suis si heureuse, si heureuse de vous revoir ! s’exclama-t-elle et ses paroles me faisaient l’effet d’un collier de perles. Vous êtes rétabli Tommy, ou, en tout cas, vous vous sentez mieux, bien entendu. Je voulais aller vous voir, mais on ne me l’a pas permis.

— Oh ! oui, dis-je négligemment, ce n’était rien. Simplement un peu de fièvre. Me voici de nouveau debout, comme vous voyez.

Nous nous assîmes tous les trois et causâmes pendant environ une demi-heure. Puis, Chloé jeta un coup d’œil languissant et presque pitoyable sur l’Océan. Je distinguai dans ses yeux bleu-de-mer une sorte de désir profond et intense. Et Devoe, que le diable l’emporte, le distingua aussi.

— Qu’est-ce que c’est ? demandâmes-nous ensemble.

— Pudding à la noix de coco ! fit Chloé d’une voix pathétique. Il y a deux jours que j’en ai une envie folle. C’est plus qu’un désir, c’est une obsession !

— La saison des noix de coco est passée, dit Devoe de cette voix chaude qui savait communiquer un intérêt pénétrant à ses plus simples paroles. Je ne pense pas que l’on puisse en trouver une seule à Mojada. Les indigènes ne les utilisent que lorsqu’elles sont vertes et que le lait est frais. Ils vendent toutes celles qui sont mûres aux fruitiers.

— Est-ce qu’un homard mayonnaise ou un toast au fromage ne ferait pas aussi bien l’affaire ? demandai-je avec l’imbécillité souriante d’un convalescent de la fièvre pernicieuse.

Chloé fut sur le point de perturber sa gracieuse humeur et son pur profil par une moue capricieuse.

Le Révérend Homer passa son visage bordé d’hermine à travers la porte entrebâillée et ajouta un « index » à la conversation.

— Parfois, dit-il, le vieux Campos conserve quelques noix sèches dans sa petite boutique sur le coteau. Mais il vaudrait beaucoup mieux, ma fille, réprimer tes désirs anormaux et te contenter avec gratitude des plats quotidiens que le Seigneur a placés devant nous.

— Bafouillage ! dis-je.

— Quoi ? demanda le Révérend Homer brusquement.

— Je dis que c’est dommage que Miss Greene puisse être privée d’un plat qu’elle désire. Une simple petite chose comme un pudding au stuc ! Peut-être, continuai-je avec sollicitude, pourrait-on remplacer cela par des noix confites ou une fricassée d’olives fourrées aux amandes ?

Tout le monde me regarda avec un certain air de curiosité.

Louis Devoe se leva, fit ses adieux et s’éloigna, de sa démarche lente et imposante. Je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il eut tourné le coin de la rue pour s’engager dans la voie perpendiculaire qui conduisait à son magasin et à son grand entrepôt. Chloé s’excusa et entra dans la maison pour terminer quelques préparatifs concernant le dîner de 7 heures. C’était une maîtresse de maison consommée. J’avais goûté avec béatitude ses puddings et ses gâteaux.

Lorsque tout le monde fut parti, je me tournai vers l’extérieur et aperçus un panier d’osier vert tressé suspendu par un clou au montant de la porte de bambou. D’un seul coup, avec une violence qui fit battre précipitamment les artères de mes tempes brûlantes, surgit dans mon esprit le souvenir des chasseurs de têtes, ces petits hommes farouches, cruels, implacables, dont la présence invisible vous faisait frissonner d’une subtile terreur au milieu du jour le plus chaud... De temps en temps poussé par l’ennui, ou la vanité, ou l’amour, ou la jalousie, ou l’ambition, vous vous glissez dans la forêt avec votre couteau et vous suivez la piste silencieuse... Et bientôt vous revenez triomphant, portant la tête sanglante de votre victime... Votre jeune et brune bonne amie s’attarde, le sein palpitant, à jeter de doux regards de tigre sur la preuve de votre amour pour elle...

Je m’éloignai furtivement de la maison et retournai dans ma hutte. Accroché au mur se trouvait un machete aussi lourd qu’un couperet de boucher et aussi tranchant qu’un rasoir de sûreté. Je me mis à ricaner silencieusement et me dirigeai vers les bureaux privés, importants et monotones de M. Louis Devoe, prétendant usurpatoire à la main de la Perle du Pacifique.

Devoe avait toujours eu des réflexes rapides. Il jeta un coup d’œil sur mon visage et un autre sur l’arme que j’avais à la main en entrant chez lui et puis il me sembla qu’il s’était évanoui dans l’atmosphère. Je courus à la porte de derrière, l’ouvris d’un coup de pied et l’aperçus qui bondissait comme un chevreuil sur la route conduisant à la forêt que l’on apercevait à environ 200 mètres de là. Je poussai un cri et me mis à sa poursuite. J’entendis les enfants et les femmes hurler et je les vis s’écarter de la route à toute vitesse.

Devoe était agile, mais je courais plus fort que lui. Au bout d’un mille je l’avais presque rattrapé. Tout à coup, il fit un brusque écart et se jeta dans un fourré qui se perdait dans un petit cañon. Je me précipitai derrière lui et cinq minutes plus tard, je l’avais coincé dans l’angle de deux falaises infranchissables. Là, l’instinct de la conservation lui rendit quelque fermeté, comme il arrive souvent chez les animaux aux abois. Il se tourna vers moi très calme, avec un sourire livide :

— Oh ! Rayburn ! dit-il en faisant un tel et terrible effort pour paraître à l’aise que je fus assez impoli pour lui rire grossièrement au nez. Oh ! Rayburn, dit-il, allons ! Terminons-en avec cette absurdité ! Bien entendu je sais que c’est la fièvre qui est cause de tout cela et que vous n’êtes pas vous-même ; mais reprenez-vous mon ami ; donnez-moi cette arme ridicule et revenez à la maison pour parler de tout cela.

— Je reviendrai à la maison, dis-je entre mes dents, en emportant votre tête. Nous verrons avec quel charme elle pourra parler de tout cela quand elle sera suspendue dans le panier à la porte de Chloé.

— Allons, allons ! dit-il d’un ton persuasif. J’ai trop bonne opinion de vous pour supposer que vous faites tout ça pour vous amuser de moi. Mais même les errements d’un lunatique enfiévré doivent avoir des limites. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de tête et de panier ? Voyons ! reprenez-vous et jetez-moi cet absurde coupe-coupe. Qu’est-ce que Miss Greene penserait de vous si elle vous voyait ? ajouta-t-il avec le ton doux et caressant que l’on emploie envers les enfants capricieux.

— Écoutez, dis-je, vous avez enfin mis le doigt sur la bonne touche. Qu’est-ce qu’elle penserait de moi ? Écoutez, je vais vous le dire.

« Il y a des femmes, dis-je, qui regardent avec écœurement les sofas rembourrés en crin de cheval, le sirop de cassis et les gâteaux. Pour celles-là, même les modulations calculées de votre élégante conversation n’ont pas plus de charme que le bruit des prunes pourries qui tombent d’un arbre pendant la nuit. Ce sont les jeunes filles qui se promènent dans les villages et regardent avec mépris les paniers vides qui sont suspendus à la porte des jeunes gens qui les courtisent. L’une de celles-là, dis-je, attend. Il n’y a qu’un imbécile qui pourrait essayer de conquérir une femme en radotant d’un air pompeux sur le seuil de sa porte ou en satisfaisant ses caprices comme un valet. Elles sont toutes des filles d’Hérodias, et pour gagner leur cœur il faut poser devant elles, de ses propres mains, les têtes de leurs ennemis. Et maintenant, baissez la tête, Louis Devoe. Vous qui savez si bien bavarder auprès d’une tasse de thé, c’est le moment de ne pas vous montrer un lâche.

— Allons, allons ! dit Devoe d’une voix mourante, vous me connaissez pourtant, Rayburn ?

— Oh ! oui, dis-je, je vous connais, je vous connais, je vous connais ! Mais le panier est vide ; les vieillards et les jeunes gens du village et les jeunes filles brunes et celles aussi qui sont blanches comme des perles, se promènent et constatent qu’il est vide. Voulez-vous vous agenouiller maintenant, ou bien faudra-t-il nous battre ? Ça ne conviendrait pas à votre genre de beauté d’en venir à une bagarre. Mais le panier attend votre tête.

À ces mots, il perdit tout à fait contenance. Je l’attrapai au moment où il essayait de se sauver à quatre pattes comme un lapin effrayé. Je l’étendis par terre, lui mis un pied sur la poitrine, mais il se tortillait comme un ver malgré mes appels répétés à son sentiment du décorum qui lui faisait un devoir d’accepter la chose comme un gentleman et sans tapage.

Mais à la fin il me donna une chance et je brandis le machete.

Ce fut un travail assez facile. Il gigota comme un poulet, tandis que je lui assénais six ou sept coups pour lui couper la tête ; mais finalement il resta immobile et j’attachai sa tête dans mon mouchoir. Ses yeux s’ouvrirent et se fermèrent trois fois pendant les premiers cent mètres. J’étais rouge de sang depuis la tête jusqu’aux pieds, mais qu’est-ce que ça pouvait bien faire ? Je sentais avec délices sous mes mains le contact de ses cheveux drus et courts et de sa barbe bien taillée.

J’atteignis la maison des Greene et jetai la tête de Louis Devoe dans le panier qui était toujours suspendu par un clou au montant de la porte. Je m’assis sur une chaise sous l’auvent et attendis. Le soleil en avait encore pour deux bonnes heures avant de se coucher. Chloé sortit de la maison et parut surprise.

— Où êtes-vous allé, Tommy ? demanda-t-elle. Vous étiez parti tout à l’heure lorsque je suis ressortie.

— Regardez le panier, dis-je en me levant.

Elle regarda et poussa un petit cri – un cri de ravissement, remarquai-je avec plaisir.

— Oh ! Tommy, dit-elle, c’est exactement ce que j’attendais de vous. Elle fuit un peu, mais ça n’a pas d’importance. Est-ce que je ne vous l’avais pas dit ? Ce sont les petits détails qui comptent. Et vous n’avez pas oublié !

Les petits détails ! Elle tenait dans son tablier blanc la tête ensanglantée de Louis Devoe. De petits filets rouges traversaient le tablier et tombaient sur le sol. Son visage était tendre et souriant.

— Les petits détails en vérité ! pensai-je de nouveau. Les coupeurs de têtes ont raison. Voilà les choses que les femmes aiment que l’on fasse pour elles.

Chloé s’approcha de moi. Il n’y avait personne autour de nous. Elle leva sur moi ses yeux couleur bleu-de-mer qui disaient des choses qu’ils n’avaient jamais dites encore.

— Vous pensez à moi, dit-elle ; vous êtes l’homme que je vous ai décrit. Vous pensez aux petits détails et ce sont eux qui nous rendent le monde habitable. L’homme qui voudra me conquérir devra satisfaire mes plus petits désirs et me rendre heureuse de mille petites manières. Il devra m’apporter des petites pêches rouges en décembre si j’en ai envie, et alors je l’aimerai jusqu’en juin. Je ne veux pas de chevalier armé de pied en cap qui tue ses rivaux ou massacre des dragons à cause de moi. Vous me plaisez beaucoup, Tommy.

Je me baissai et lui donnai un baiser. Puis mon front se mit à suinter abondamment et je sentis que j’allais perdre connaissance. Je vis disparaître les taches rouges qui ensanglantaient le tablier de Chloé et la tête de Louis Devoe se transformer en une noix de coco sèche et brune.

— Il y aura du pudding à la noix de coco pour le dîner, Tommy, mon garçon, dit Chloé gaiement. Ne manquez pas de venir. Il faut que je rentre pendant quelques instants.

Elle disparut au milieu d’un froufrou délicieux.

Le docteur Stamford s’avança rapidement. Il attrapa mon pouls comme si c’était sa propriété personnelle et que je me fusse enfui après le lui avoir dérobé.

— Vous êtes le plus grand imbécile qui se soit jamais échappé d’un asile ! dit-il d’une voix irritée. Pourquoi vous êtes-vous levé ? Et toutes les choses idiotes que vous avez faites ! Ce qui d’ailleurs n’est pas étonnant avec un pouls qui bat comme un marteau pilon !

— Quelles choses ? demandai-je. Citez m’en quelques-unes.

— C’est Devoe qui m’a fait prévenir, répondit Stamford. Il vous a vu de sa fenêtre courir à la boutique du vieux Campos et lui donner la chasse jusqu’en haut du coteau avec son propre bâton, puis revenir et vous en aller après vous être emparé de sa plus grosse noix de coco.

— Ce sont les petits détails qui comptent après tout, dis-je.

— Pour le moment, dit le docteur, c’est surtout votre petit lit qui compte pour vous. Venez avec moi tout de suite ou je renonce à vous soigner. Vous êtes plus dingo que le dernier des dingos !

Ainsi je ne mangeai pas de pudding à la noix de coco ce soir-là, mais je conçus une certaine méfiance à l’égard de la valeur de la méthode des chasseurs de têtes. Peut-être après tout les jeunes filles des villages qui, depuis des siècles, contemplaient d’un air rêveur les têtes suspendues dans les paniers accrochés aux portes de bambou, peut-être désiraient-elles secrètement autre chose ?…

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