Chapitre 5 Charybde et Scylla
J’ai souvent prétendu, et j’ai même parfois affirmé, que la femme n’est pas un mystère, que l’homme est parfaitement capable de la comprendre, de la deviner, de la subjuguer et de l’interpréter. C’est elle-même qui s’efforce de se faire passer pour un mystère aux yeux du naïf et crédule sexe masculin. Nous allons voir si j’ai tort ou raison. Comme l’annonçait autrefois le Harper’s Drawer, « l’excellente histoire suivante est de Miss A…, M. B…, M. C… ; et M. D… Nous passerons sous silence l’Évêque X… et le Révérend Z…, car ils ne sont pas dans le ton. »
À cette époque Paloma n’était qu’une ville naissante sur la ligne du Southern Pacific. Un reporter l’aurait appelée « ville champignon », – à tort d’ailleurs, à moins qu’il n’eût ajouté « vénéneux ».
Le train s’y arrêtait vers midi pour faire boire la locomotive et restaurer les passagers. On y voyait un hôtel en pitchpin, un entrepôt de laine et environ trois douzaines de résidences xylologiques. Le reste de la « ville » se composait de tentes, de mustangs, de boue noire et visqueuse, et de fromagers, le tout bordé d’horizons. Paloma était une ville « en gestation ». Les maisons représentaient la foi, les tentes l’espoir, et le train bi-diurnal, grâce auquel vous aviez toujours la ressource de vous évader, jouait d’une façon assez satisfaisante le rôle de la charité.
Le Restaurant Parisien occupait l’endroit à la fois le plus boueux et le plus torride de la cité, selon la condition des intempéries. Il était exploité, possédé et perpétré par un citoyen connu sous le nom du « vieux Hinkle », qui était arrivé de l’Indiana pour faire fortune en ce pays de lait condensé et de sorgho. Sa famille habitait dans une maison en bois à quatre pièces, aux murs bruts sans peinture. La cuisine se prolongeait par une sorte de hangar couvert en chaume, sous lequel s’étendait une longue table de vingt pieds, flanquée de deux bancs, produits de l’industrie locale des bois et charpentes. C’est là que l’on servait le rôti de mouton, les haricots, les compotes, puddings, fromages ou desserts de menu parisien.
La mère Hinkle officiait au laboratoire culinaire en compagnie d’une nommée Betty, que personne n’avait jamais vue. Le père Hinkle servait lui-même, de ses mains incombustibles, les viandes fumantes. Aux moments de « presse », il se faisait aider par un jeune Mexicain, dont la principale occupation entre temps, était de rouler et de fumer des cigarettes.
Selon l’usage traditionnel des banquets parisiens, j’ai gardé pour la fin le doux entremets de ma dissertation gastrologique : Hélène Hinkle.
Hélène !… Non, la mère Hinkle ne s’appelait pas Léda ; et on ne connaissait pas de Castor ni de Pollux dans la famille, exception faite pour les deux vieux serviteurs noirs de la tante Adèle en Virginie. Mais c’était le véritable article Ménélaïque tout de même.
Hélène était la fille de la maison, en même temps que la première caissière qui eut envahi le territoire situé au sud d’une ligne passant par Galveston et Del Rio. Elle trônait sur une estrade – ou bien était-ce un autel ? – en pin brut, à la porte même de la cuisine. Devant elle se dressait un grillage en fil barbelé, muni d’une petite ouverture pour passer la monnaie. En fil barbelé ! Dieu sait pourquoi ! Car il n’y avait pas un des clients du Restaurant Parisien qui n’eut donné sa vie pour elle. Ses fonctions n’étaient pas compliquées : chaque repas coûtait un dollar ; vous le glissiez par l’ouverture et elle le prenait.
Tout d’abord j’avais l’intention de vous combler d’une description ad hoc d’Hélène Hinkle. Mais réflexion faite, je préfère vous renvoyer à l’ouvrage d’Edmund Burke intitulé « Une Enquête Philosophique sur les Origines de nos Idées du Beau et du Sublime. » C’est un traité capital, qui épuise le sujet. Il débute par l’exposé des conceptions primitives de la beauté, lesquelles, d’après Burke, seraient la rondeur et la douceur. Voilà qui est bien dit. La rondeur est un charme palpable. Quant à la douceur d’une femme, elle augmente en même temps que le nombre de ses rides. Mais Burke ne nous dit pas si c’est à l’âge ou aux crèmes de beauté qu’elle la doit.
Hélène était un produit intégralement végétarien, garanti par la Loi de l’Année de la Chute d’Adam sur la protection de l’Ambroisie et du Baume de la Mecque : une blonde toute en fruits, fraises, pêches, cerises, etc. Ses yeux étaient à une distance suffisante l’un de l’autre et elle possédait le calme précurseur d’une tempête qui jamais ne se déchaînait. Mais à quoi bon gaspiller ses paroles en de vains efforts pour décrire la beauté ? Celle-ci, comme l’Amour, « éclot dans les yeux de l’homme ».
Il y a trois sortes de beautés : la première… (non, ne craignez rien : je n’ai pas copié ça dans Burke et ça va être fini tout de suite), la première est cette jeune fille aux taches de rousseur et au nez en trompette que vous aimez. La seconde est la Venus de Milo. Et la troisième est celle qui apparaît dans les magazines avec cette allusion : « Voilà ce que vous deviendrez après avoir fait usage de la crème Cololine. »
Hélène Hinkle était la quatrième. C’était un agglomérat parfait des trois types « aux bras blancs », « aux yeux pers » et « sortant de l’onde ». Une combinaison supérieure de la Reine des Halles avec Miss Guerre de Troie et le Prix Aphrodite.
Le Restaurant Parisien était le centre d’un cercle vers lequel convergeaient une foule de Pâris brûlant de soutirer un sourire à la Reine de Paloma. Ils le soutiraient au tarif. Un repas – un sourire – un dollar. Impartialement. Cependant je dois reconnaître qu’Hélène semblait montrer une certaine préférence pour trois de ses admirateurs. Selon les règles de la civilité puérile, et honnête, je me présenterai le dernier.
La « tête de liste » était un produit artificiel connu sous le nom de Bryan Jacks ; un patronyme annonciateur de divers envers et revers. Jacks émergeait des rues pavées de cent cités. C’était un petit homme composé d’une sorte de matière qui ressemblerait à du granit flexible. Des cheveux de la couleur d’une langouste à l’américaine, des yeux noirs comme des grains de cassis, et une bouche exactement conforme à l’entrée d’une boîte aux lettres.
Cet homme connaissait toutes les villes d’Amérique, depuis Bangor jusqu’à San Francisco, Portland et 83∘ de longitude ouest en Floride. Il était passé maître dans tous les arts et métiers, sports, professions et réjouissances du monde. Depuis l’âge de cinq ans, il n’avait pas raté un seul des événements sensationnels qui s’étaient déroulés entre les deux océans, sauf les rares fois où il était arrivé en retard. Vous n’aviez qu’à ouvrir un atlas, poser votre doigt au hasard sur la carte, et Jacks vous avait mitraillé avec les noms des principaux notables du pays avant que vous ayez eu le temps de chercher un hôtel. Il parlait sur un ton protecteur, et parfois irrespectueux, de Broadway, de Beacon Hill, de Michigan, d’Euclide et des Cinquièmes Avenues, et même de l’Opéra de Hannetonville. En matière de cosmopolitisme, le Juif Errant lui-même, à côté de Jacks, eût fait l’effet d’un ermite. Il avait appris tout ce que l’Univers avait à lui enseigner, et il ne se gênait pas pour vous le transfuser.
Je déteste – et vous aussi sans doute – que l’on me rappelle l’ouvrage de Pollock intitulé « Le Cours du Temps ». Mais chaque fois que j’apercevais Jacks, je ne pouvais m’empêcher de penser à la description que donne Pollock d’un autre poète nommé G. G. Byron, qui, dit-il, « buvait toujours, buvait profondément, buvait des gorgées qui auraient étanché des millions de soifs vulgaires ; – et qui mourut de soif parce qu’il n’y avait plus rien à boire ! »
C’était tout à fait Jacks ; – sauf que, n’étant pas poète, il vint à Paloma au lieu de mourir. Et après tout la différence n’était pas grande. Il exerçait la profession de chef – de – gare – homme – d’équipe – télégraphiste, à 75 dollars par mois. Je n’ai jamais pu comprendre qu’un jeune homme imprégné de si multiples connaissances et capacités pût se contenter d’une occupation aussi obscure et courante ; – bien qu’il m’eût laissé entendre un jour qu’il l’avait acceptée uniquement pour rendre un service personnel au président et aux actionnaires du S. P. Railway.
Encore une petite retouche au portrait, et je vous remets l’épreuve définitive. Jacks portait un costume d’un bleu éclatant, des souliers jaunes et une cravate taillée dans le même tissu que sa chemise.
Mon rival N∘ 2 était Bud Cunningham, dont les fonctions, rétribuées par un ranch voisin de Paloma, consistaient à maintenir dans les limites de l’ordre et du décorum un tas de bétail indiscipliné. Bud est, à ma connaissance, le seul vrai cow-boy qui ait jamais ressemblé à ceux que l’on voit au cinéma : il portait le sombrero, les culottes en peau de mouton et le foulard noué derrière le cou.
Deux fois par semaine Bud venait du Val Verde ranch pour dîner au Restaurant Parisien. Il arrivait au sextuple galop sur un fringant cheval du Kentucky, qu’il arrêtait brusquement juste à l’entrée du hangar, forçant la noble bête à freiner des quatre sabots à la fois, en traçant de profonds sillons dans la boue.
Quant à Jacks et à moi-même, nous étions naturellement des clients assidus de l’officine parisienne.
Le « salon » des Hinkle était bien la plus charmante bonbonnière que l’on pût trouver à cinq cents kilomètres à la ronde. Rien n’y manquait, ni les fauteuils en rotin, ni les chemins de table tricotés à la maison, ni les albums photographiques, ni les coquillages roses bien alignés par ordre de grandeur. Il y avait même un petit piano droit dans un coin.
C’est là que Jacks, Bud et moi-même, parfois seulement deux d’entre nous, ou même un seul – selon notre chance – venions « rendre visite » le soir à Miss Hinkle, quand le flux des affaires s’était apaisé.
Hélène appartenait à l’espèce de femme « qui a des idées ». Elle était certainement destinée à quelque chose de plus capital que la simple perception de pièces d’un dollar à travers un grillage en fil de fer barbelé, si toutefois il existe quelque chose de plus capital que cela. Elle avait lu, écouté et médité. Sa beauté seule eût suffi à faire la fortune d’une femme ambitieuse ; mais elle avait des visées plus hautes et c’est pourquoi elle s’efforçait de maintenir une sorte de salon « à la Rambouillet », le seul qui existât à Paloma.
— N’est pas que Shakespeare est un grand écrivain ? demandait-elle avec un de ces adorables froncements de sourcils qui eussent convaincu Voltaire lui-même.
Elle estimait aussi que « Boston était plus cultivé que Chicago » ; que « le cinéma était un art neuf et plein de promesses esthétiques » ; que « la civilisation des Nordistes était supérieure à celle des Sudistes » ; que « Londres était une ville pleine de brouillards » ; et que « la Californie devait être superbe au printemps ». Ainsi chérissait-elle une foule de jugements disséminés, qui révélaient le contact étroit qu’elle gardait avec l’opinion universelle.
En dehors de ces fruits de l’étude et de l’expérience, Hélène possédait en propre quelques théories bien personnelles. L’une de celles-ci, qu’elle ne cessait de nous asséner inlassablement, était son horreur de la flatterie. Franchise et sincérité, en paroles comme en actions, tels étaient, déclarait-elle, les principaux ornements intellectuels de l’homme et de la femme. Aussi ne pourrait-elle jamais aimer quelqu’un qui ne possédât point à fond ces deux qualités essentielles.
— Vraiment, nous dit-elle un soir, à l’une de ses réceptions Rambolitaines, je suis excédée des compliments que l’on me fait sur ma beauté. Je sais que je ne suis pas belle.
(Bud Cunningham m’avoua plus tard qu’il eut toutes les peines du monde à se retenir de la traiter de menteuse en entendant ce blasphème).
— Je ne suis qu’une petite fille du Middle West, continue Hélène, qui ne demande qu’à paraître simple et nette, et qui essaie d’aider son vieux papa à gagner sa petite vie.
(Le vieux Hinkle envoyait tous les mois à une banque de San-Antonio mille pièces d’un dollar, représentant le bénéfice périodique du Hangar Parisien.)
Bud se tortille sur sa chaise, et abaisse le bord du sombrero que personne n’a jamais pu réussir à lui faire enlever, même en présence d’une dame. Il ne sait pas si Hélène est sincère en demandant qu’on ne lui dise pas franchement la vérité, ou si elle n’est pas franche en affirmant qu’il faut lui infliger sincèrement des mensonges. Bien des hommes plus expérimentés que Bud eussent hésité à sa place. Bud se décide néanmoins.
— Heu ! miss Hélène, fait-il, la beauté, comme vous dites, n’est pas tout. Bien sûr que vous n’avez pas été oubliée à la distribution, mais, comme vous dites, ce que j’admire le plus en vous, c’est la façon si aimable et si gentille dont vous traitez votre maman et votre papa. Une fille qui est bonne pour ses parents et qui est, comme vous dites, une femme d’intérieur, n’a pas besoin d’être jolie.
Hélène lui décoche un de ses plus doux sourires.
— Merci monsieur Cunningham, dit-elle. Voilà l’un des plus beaux compliments que l’on m’ait faits depuis longtemps. Combien je préfère cela à toutes les fadaises que l’on débite sur mes yeux et mes cheveux ! Je suis heureuse de voir que vous me croyez quand je dis que je n’aime pas la flatterie.
Bud semble avoir trouvé le joint, et nous ne sommes pas longs à saisir la balle au bond. Jacks est le premier à s’en emparer et à développer le thème.
— Pas d’erreur, Miss Hélène, dit-il, c’est pas toujours les plus belles qui gagnent le coqu’tier. C’est pas qu’vous soyez moche, bien sûr que non ! Mais comme on dit, c’est pas la peau qui fait l’orange. J’ai connu autrefois à Debuque une fille avec une face de noix de coco qui faisait deux fois de suite le grand élan à la barre fixe sans toucher par terre. Y a des prix de beauté qui seraient pas capables d’en faire autant. J’en ai vu – heu – des plus tartes que vous, Miss Hélène, sûr ! Mais c’que j’aime en vous, c’est cette manière « business » que vous avez de faire les choses. Froide et sage. Voilà c’qui m’plaît dans une femme. M. Hinkle me disait l’autre jour qu’on n’avait encore jamais réussi à vous refiler un faux dollar depuis que vous êtes à la caisse. Voilà ce qui fait les filles de première qualité, voilà c’qui m’séduit en elles !
Jacks a droit au sourire, lui aussi.
— Merci M. Jacks, dit Hélène. Si vous saviez combien je suis heureuse de rencontrer des gens qui ne sont pas flatteurs ! Je suis si lasse de m’entendre dire que je suis jolie ! Quel bonheur d’avoir des amis qui vous disent la vérité !
Alors il me semble discerner, dans les regards qu’Hélène dirige sur moi, une certaine lueur expectante. Je me sens sur le point de défier le destin, de lui crier que, de tous les magnifiques produits du Grand Fournisseur d’Èves en tous genres, elle est le plus adorable, qu’elle est une perle immaculée, pure et sereine, étincelant sur un écrin de mottes de gazon, – qu’elle est la Reine des Hangars, Miss Univers et Mademoiselle Firmament, – que, pour moi, ça m’est égal qu’elle se conduise comme une teigne avec ses parents, ou qu’elle ne soit pas capable de distinguer un faux dollar d’une médaille de vertu, pourvu que je puisse chanter, louer, glorifier, vénérer et adorer son incomparable et miraculeuse beauté !
Mais je me contiens. Je crains de passer pour un flatteur. J’ai été témoin du ravissement qu’ont fait naître en elle les paroles subtiles et discrètes de Bud et de Jacks. Non ! Miss Hinkle n’est pas de celles que peut duper la langue perfide et mielleuse d’un flagorneur ! C’est pourquoi je m’empresse de m’enrôler sous la bannière de la sincérité pure et simple ; aussitôt je me sens devenir fourbe et didactique.
— À toutes les époques, Misse Hinkle, dis-je, si poétiques et romantiques fussent-elles, l’on a plus admiré chez la femme l’intelligence que la beauté. Cléopâtre elle-même charmait beaucoup plus les hommes par son divin esprit que par ses attraits physiques…
— Ça ne m’étonne pas ! dit Hélène. J’ai vu des portraits d’elle, ça n’a rien de renversant. Elle avait un horrible grand nez…
— Si j’ose ainsi m’exprimer, Miss Hélène, dis-je poursuivant mon idée, vous me rappelez Cléopâtre…
— Mais je n’ai pas un grand nez ! s’écrie-t-elle en ouvrant les yeux à deux battants et en promenant sa main potelée sur le délicat appendice dont il est question.
— Heu !… dis-je. Je veux – je parle – je fais allusion uniquement à ses séductions intellectuelles !
— Oh ! dit-elle. Et je récolte mon sourire, tout comme Bud et Jacks.
— Je vous remercie tous les trois, fait-elle d’une voix d’hydromel, de vous être montrés aussi francs et sincères avec moi. Voilà comme je voudrais vous voir toujours. Dites-moi simplement et honnêtement ce que vous pensez et nous serons les meilleurs amis du monde. Et maintenant puisque vous avez été si bons pour moi, et comprenez si bien à quel point je déteste les gens qui m’accablent de compliments exagérés, je vais vous jouer et vous chanter quelque chose.
Naturellement nous poussons des cris de joie et de reconnaissance, bien qu’au fond nous eussions préféré de beaucoup qu’Hélène restât tranquillement assise dans son rocking-chair en osier et se contentât de se laisser contempler par nous. Car j’aime autant vous dire tout de suite que son système musico-vibratoire tout entier ne valait pas la millième partie d’une seule corde vocale d’Adelina Patti. Elle avait une petite voix ronronnante et roucoulante de tourterelle qui fait la coquette au printemps, et c’est tout juste si on l’entendait à l’autre bout du salon, à la condition que toutes les ouvertures fussent fermées et que Betty ne fut pas en train de fourgonner dans la cuisinière. Quant à son registre, je l’évalue à environ la largeur d’une main d’élève de septième sur le piano. Et ses trilles faisaient irrésistiblement songer à la chanson d’une lessiveuse lorsque l’eau passe par-dessus le couvercle. Croyez-moi : il fallait qu’elle fût rudement belle pour que nous pussions prendre ça pour de la musique ! Hélène avait des goûts parfaitement réguliers en ce qui concerne l’art d’Euterpe. Elle épuisait, une par une, la pile de chansons qui se trouvaient sur le côté gauche du piano, et, après les avoir assassinées, les déposait pieusement sur le côté droit. Le lendemain elle chantait de droite à gauche. Ses favoris étaient Mendelssohn et les duettistes « Bloch et Miloche ». Sur demande elle terminait invariablement par « Douces violettes » et « Quand les Feuilles commencent à tourner ».
Quand nous partions le soir, à dix heures, nous nous rendions tous les trois à la petite gare en bois de Jacks, et nous asseyions sur le quai en balançant nos jambes et en nous efforçant de deviner lequel des Trois Mousquetaires semblait l’emporter dans le cœur de notre Malibran. Telles sont les mœurs des rivaux ; ils ne se fuient ni ne s’entre-dévorent, mais se recherchent, s’apostrophent et se prospectent, et tâchent ainsi, par des moyens diplomatiques et gouvernementaux, d’estimer la force de l’ennemi.
Un jour, Paloma voit débarquer un outsider, un jeune avocat qui effectue aussitôt sur les eaux locales le lancement spectaculaire de sa personnalité. Il s’appelle C. Vincent Vesey. Un simple coup d’œil suffit pour vous apprendre qu’il est tout frais émoulu d’une École de droit du Sud-Ouest : sa redingote noire, son pantalon à rayures, son chapeau de feutre à larges bords, sa petite cravate blanche proclament son origine mieux qu’aucun diplôme ne pourrait le faire. Vesey est un amalgame du Beau Brummell, de Lord Chesterfield, du juge de Las Solitas (Californie) et du préposé à l’étalage du premier tailleur de l’Arizona. Son arrivée provoque un « boom » à Paloma : dès le lendemain la ville met en vente un nouveau lotissement.
Naturellement Vesey, pour étayer ses débuts professionnels, est obligé de prendre contact avec les habitants et banlieusards de Paloma ; en particulier avec la jeunesse dorée de l’endroit. C’est ainsi que Jacks, Bud et moi avons l’honneur de faire sa connaissance.
La doctrine de la prédestination eût été discréditée si Vesey, après avoir jeté les yeux sur Hélène Hinkle, ne fût pas entré en lice à son tour. En homme somptueux il prenait pension à l’hôtel du Pitchpin ; mais cela ne l’empêcha pas de devenir, avec une promptitude foudroyante, le plus formidable envahisseur, pilier, conquérant, et haut-parleur du premier et unique salon de Paloma. Sa compétition se révéla si dangereuse que Bud fut littéralement à court d’imprécations, pour la première fois de son existence, et que Jacks, ditto, ditto, ne fut pas fichu de se rappeler ce qu’il avait fait dans une circonstance analogue à Little Rockett (Oklahoma). Quant à moi, j’étais englué de la plus sombre mélancolie.
Car Vesey possédait la rhétorique. Les mots coulaient de ses lèvres comme l’eau d’une gargouille. L’hyperbole, le compliment, la louange, l’appréciation, le miel de la galanterie, l’or du langage, la quintessence du panégyrique et de la chrysostomie en général se disputaient la préséance dans la conversation de C. Vincent Vesey. Nous avions peu d’espoir en vérité qu’Hélène pût résister à tant d’éloquence et de redingote.
Mais un jour quelque chose nous rendit le courage. Ce soir-là j’étais assis sous la véranda, devant le salon, en attendant Hélène, quand j’entendis des voix à l’intérieur. Le vieux Hinkle s’adressait à sa fille. J’avais déjà remarqué qu’il ne manquait ni de finesse ni d’une certaine philosophie.
— Hélène, dit-il, je vois qu’il y a trois ou quatre jeunes gens qui viennent te rendre visite régulièrement depuis quelque temps. Est-ce qu’il n’y en a pas un que tu préfères aux autres ?
— Oh ! p’pa, répond-elle, je les aime bien tous. Je pense que M. Cunningham et M. Jacks et M. Harris sont très gentils. Ils sont si francs et si sincères avec moi ! Je ne connais pas M. Vesey depuis longtemps mais je crois qu’il est aussi très gentil. Et il y a tant de franchise et de sincérité dans tout ce qu’il me dit !
— Ah ! justement, dit le vieux Hinkle, c’est là où je voulais en venir. Tu répètes tout le temps que tu aimes les gens qui disent la vérité, et qui ne cherchent pas à t’en mettre plein la vue avec des louanges et des boniments. Eh bien, si tu les mettais à l’épreuve une bonne fois, pour voir celui qui sera le plus sincère ?
— Mais comment ça, papa ?
— Attends, j’allais te le dire. Tu sais que tu chantes un petit brin, Hélène. Tu as pris des leçons de musique pendant deux ans à Logansport. Ce n’était pas grand-chose, mais on ne pouvait pas faire mieux à l’époque. Et ton professeur disait que tu n’avais pas de voix, et que ce serait gâcher de l’argent que de continuer les leçons. Eh bien, si tu demandais aux jeunes gens ce qu’ils pensent de ta voix, hein ? Celui qui osera te dire la vérité, il faudra qu’il ait un sacré cran, et il aura bien mérité le numéro gagnant à la loterie conjugale. Qu’est-ce que tu penses de mon plan ?
— Épatant, papa, dit Hélène. Bonne idée. Je vais le faire.
Là-dessus tous deux se retirent par la porte intérieure. Je décampe aussitôt sans me faire voir et galope vers la gare. Jacks est assis devant le télégraphe, attendant qu’il soit huit heures. Bud ne tarde pas à arriver et dès qu’il est entré je leur répète à tous les deux la conversation que j’ai surprise. Je suis loyal envers mes rivaux, comme le sont tous les fidèles admirateurs de toutes les Hélènes de Troie et du Texas.
Subitement nous sommes frappés tous les trois de la même enivrante idée. Sans aucun doute cette épreuve va éliminer Vesey de la compétition. Lui et son onctueuse flagornerie vont être rayés de la liste ! Car nous n’avons pas oublié l’amour d’Hélène pour la vérité toute nue, sa prédilection pour la franchise et la sincérité, son horreur du courtisan et du thuriféraire.
Faunesquement enlacés, nous donnons sur le quai une grotesque exhibition de la « Danse du Plaisir » exécutée le jour du 45e hymen du Sultan de Ouatoumoutou, en chantant à tue-tête : « Toutes les femmes en veu-eulent, De ma p’tite gueu-gueule ! »
Quelques instants plus tard, après dîner, Miss Hinkle et ses Quatre Voltigeurs se balancent dans les rocking-chairs en rotin du salon. Trois d’entre nous attendent avec une excitation contenue l’exécution de l’épreuve. C’est par Bud que ça commence.
— Monsieur Cunningham, dit Hélène ; avec un sourire ensorceleur, après avoir chanté : « Quand les Feuilles commencent à tourner », franchement et honnêtement (comme toujours n’est-ce pas ?) qu’est-ce que vous pensez de ma voix ?
Bud se redresse sur sa chaise pour mieux étaler la sincérité intégrale qu’il sait que l’on attend de lui.
— Pour dire vrai, Miss Hinkle, fait-il sérieusement, vous n’avez pas beaucoup plus de voix qu’une belette – un tout petit filet comme ça, vous savez – pfuittt !… Bien entendu nous aimons tous vous entendre chanter, car après tout ça ne fait pas de mal, et c’est reposant. Et puis, vous faites aussi bien, vue de dos, sur le tabouret du piano, que de l’autre côté dans le « rocker ». Mais pour ce qui est de savoir chanter, on ne peut pas dire que vous soyez le véritable article.
Je scrute attentivement le visage d’Hélène pendant le discours de Bud, pour tâcher de deviner si la dose de franchise n’a pas été trop forte. Mais son sourire satisfait et ses remerciements émis d’une voix fluide me confirment dans la conviction que nous sommes sur la bonne piste.
— Et qu’en pense M. Jacks ? demande maintenant Hélène.
— Oh ! moi, fait Jacks, v’là mon boniment : n’ayez pas peur que l’impresario vous engage comme prima donna, Miss Hélène ! Je les ai entendues gazouiller dans toutes les villes des États-Unis et j’peux vous l’dire, pour c’qu’est d’la vocalise, vous n’êtes pas sur l’programme. Bien sûr, pour ce qu’est du physique, vous tapez toute la troupe du Grand Opéra de dix longueurs ; ces grandes goualeuses ont généralement une touche de boniche. Mais pour c’qu’est du gosier, vous n’pouvez pas y faire. C’est la faute à vos amygdales, qui valent que dale !
Hélène salue d’un rire joyeux l’amusante critique de Jacks et me lance un coup d’œil inquisiteur.
J’avoue que j’hésitai un peu. Est-ce que trop de franchise ne nuirait pas ? Peut-être fus-je enclin à compromettre partiellement, dans mon verdict, avec une certaine faiblesse, mais je restai néanmoins dans le camp des critiques.
— Je ne suis pas un as en technique musicale, Miss Hinkle, dis-je ; mais franchement je n’apprécie pas outre mesure la voix que la nature vous a donnée. On a souvent dit qu’une grande cantatrice chante comme un oiseau. Eh bien – heu – il y a oiseau et oiseau. Votre voix – comment dirai-je – me rappelle – heu – celle de… de l’alouette, gutturale et pas très puissante, mais – heu – beaucoup de douceur – heu – manque un peu – heu – de volume… variété – heu – heu – cependant – heu…
— Merci, monsieur Harris ! fait Miss Hinkle, abrégeant mon supplice. Je savais que je pouvais compter sur votre franchise et votre sincérité.
Et alors C. Vincent Vesey, d’un geste olympien de son bras droit, fait jaillir de sa manche une manchette aussi blanche et glacée qu’un iceberg, et lâche les écluses.
Ma mémoire est incapable de rendre justice à ce chef-d’œuvre du panégyrique, à cet hosanna triomphal que profère C. V. V. à la gloire de ce précieux, de cet inestimable et divin trésor : la voix d’Hélène Hinkle. Il la décrit en des termes tels que, s’ils s’étaient adressés au chœur des étoiles lorsqu’elles chantent le matin dans le firmament, ils eussent fait éclater ces dernières en une voie lactée de ravissement météorique !…
Il passe en revue toutes les plus grandes cantatrices du monde, depuis Ève jusqu’à Jenny Lind, pour le seul plaisir de dénigrer leurs dons. Il parle du larynx, de contre-uts, de diction, de trilles, d’arpèges et autres étranges accessoires de l’art glottique. Il reconnaît, du bout des lèvres, que Jenny Lind a peut-être une ou deux notes de plus dans le haut registre, mais il ajoute qu’avec un peu de pratique et quelques leçons, Miss Hinkle ne saurait tarder à la dépasser ! ! !
Et en guise de péroraison, il prédit – solennellement – à la « future étoile du Sud-Ouest, dont notre grand vieux Texas peut à bon droit se montrer fier », une brillante carrière artistique et vocale, telle qu’on n’en connaît pas d’exemple dans les annales de la musique !
À dix heures nous partons, après avoir reçu d’Hélène tous les quatre, comme chaque soir, une chaude et cordiale poignée de main, un sourire enchanteur et une invitation pour un de ces jours. Impossible de discerner la moindre marque de faveur pour l’un quelconque de nous quatre, mais nous sommes trois à savoir. Ha ha !
Nous savons que la franchise et la sincérité ont remporté la victoire et qu’il y a un rival d’évincé.
À la gare, Jacks extirpe une bouteille ad hoc, et nous célébrons la déconfiture de l’Intrus à la Grande Gueule.
Puis quatre jours se passent, mais rien d’important ne se passe dans les quatre jours. Le soir du cinquième, Jacks et moi, en pénétrant dans le Hangar Parisien, jetons comme à chaque fois des regards avides sur la caisse, où trône habituellement la déesse aux cheveux pers et aux yeux sortant de l’onde, et nous recevons un uppercut au cœur : là, sous nos yeux, derrière le grillage, siège aujourd’hui… le jeune Mexicain !
Nous nous ruons vers la cuisine, et télescopons sur le seuil même Papa Hinkle, qui transporte deux tasses de café bouillant.
— Où est Hélène ? nous écrions-nous ensemble.
Papa Hinkle est un brave type. Il a un sourire compatissant.
— Ah ! messieurs, dit-il gentiment, ça l’a prise tout d’un coup. P’t-être bien que ça va coûter un peu cher, mais à présent je n’pouvais pas lui refuser ça. Elle est partie pour quatre ans, oui, pour faire ses études de chant dans un obser… un conservatoire, je crois, qu’elle a dit. Maintenant, laissez-moi passer, car ce café me brûle les doigts.
Ce soir-là, nous sommes quatre, au lieu de trois, assis sur le quai de la gare et balançant nos jambes. C. Vincent Vesey est avec nous. Et nous discutons le coup ; tandis que les chiens hurlent à la lune, qui dresse, au-dessus des champs de cactus, sa grosse face paisible et, semble-t-il, légèrement ironique.
Et le thème de notre logomachie est le suivant : entre mentir à une femme et lui dire la vérité, quelle alternative est la pire ?
Comme nous étions tous jeunes à l’époque, la question ne fut pas résolue.
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