IV. LE RÉVEILLON. C’EST LA SORCIÈRE. LE BON CURÉ.
Lectrice, commençons mon récit sans prologue,
Quand le sujet abonde à quoi bon l’épilogue ?
L’autre chant je reçus un petit camouflet
Peut-être à celui-ci recevrais-je un soufflet ;
De votre belle main, ce serait sans me plaindre
Que je l’endurerais, même il serait à craindre
Que j’en voulusse encor recevoir. Par malheur,
Je suis très-entêté, paresseux, raisonneur ;
Et jugez d’un seul trait de quoi je suis capable,
Jamais je ne consens à m’avouer coupable.
J’avoue un tort, pourtant, qui me rend malheureux,
C’est d’être trop sensible au charme de vos yeux.
Point de prologue donc, c’est dit : notre criarde
Est sur le toit, entrons dans la maison du garde.
— Ah ça, dépêchons-nous, qu’on allume du feu ;
Ah qu’il fait froid ici ! je suis gelé, bon Dieu !
Ma femme, apportes-tu les boudins, les saucisses ?
Dis-moi ? je ne vois pas où sont mes quatre épices.
— Bon ! nous laisseras-tu souffler quelques momens,
À peine arrivons-nous, et ces pauvres enfans
Tout transis, qu’il nous faut vaquer à la besogne,
De la cave au grenier pendant que Monsieur grogne.
Le mari se tint coi ; pour ne plus dire un mot
Il s’en fut, vrai moyen d’être servi plus tôt.
Chacun s’agite, alors ; bientôt le feu s’allume,
Afin de l’activer on y met du bitume,
Sur les charbons ardens on étale soudain
La fine crépinette et l’aune de boudin.
Il paraît que le tout n’alla pas à sa guise,
Car la mère cria : Eh bien, quelle sottise !
Et quel désordre ici me mets-tu dans mon feu,
Tu vas me renverser le gril au beau milieu.
J’ai bien assez de mal, peut-être, avec la poële.
Oh ! ma mère, écoutez, dit l’enfant toute pâle,
Entendez-vous ces cris, ces lamentables cris ?
C’est sur la cheminée au-dessus du logis.
Voilà donc ce qui fait que le feu n’a pu prendre,
Que trois fois mon boudin a roulé dans la cendre,
Dit la mère : sur nous on a jeté un sort,
O Dominum nostrum, tibi confiteor.
La maman, se signant, pour faire sa prière
Se mit à deux genoux devant la crémaillère ;
Puis se signant encor, elle dit : Sans tarder
Qu’on appelle ton père ; enfant, va le chercher.
— Si tu veux qu’elle y aille, il faudra qu’on l’y porte,
Dit le plus jeune fils, enfant très-résolu,
Ma sœur croit que le diable est derrière la porte.
Eh bien ! moi, moi j’irai, fût-ce un diable velu !
En effet, ce garçon au hardi caractère
Courut dans l’escalier au-devant de son père.
Les deux femmes alors, seules en ce moment,
Entendirent les cris bien plus distinctement,
Frémissans et plaintifs se succédant sans cesse,
Ils portaient dans le cœur le trouble et la tristesse ;
Quelquefois saccadés, convulsifs, irritans
On eut semblé ouïr le râle des mourans.
Le cœur serré, transi, nos pauvres créatures
Demandaient au bon Dieu la fin de leurs tortures,
Toujours sur leurs genoux en fervente oraison.
Tout-à-coup on entend des pas dans la maison,
La peur les prit d’abord, ce fut bientôt le calme
Et la sérénité qui revint en leur âme :
Le garde avait parlé, on entendait sa voix,
Riant avec ses fils, ils remontaient tous trois.
— Cà, que se passe-t-il ? cria-t-il en colère ;
Et que faites-vous donc ? eh, la fille ! eh, la mère !
Mes boudins sont-ils cuits ; où est mon saucisson ?
Morbleu ! nous faisons là un joli réveillon !
Sans souper vous plaît-il que ce soir je me couche ?
Sa fille lui posa la main devant la bouche :
— Mon père, écoute-moi, écoute jusqu’au bout :
La maudite sorcière est la cause de tout ;
C’est elle en envoyant sa vilaine chouette…
Oui, je n’ai pas voulu l’autre soir faire emplette
D’un sachet, dit la mère. — Ah ! c’est bon à savoir,
Vous allez visiter les sorcières le soir !
— Eh quel mal y a-t-il, elle m’a bien prédit ;
Ce qui m’est arrivé depuis toute ma vie
Était d’elle connu. — Ah çà ! mais à la fin,
Que voulez-vous de moi ? vous m’ennuyez, j’ai faim !
— Nous voulons qu’on lui tue aussitôt sa chouette ;
— Et que ne parliez-vous, la chose serait faite !
— Allez donc ! par après nous ne craindrons plus rien,
Car la chouette a tout son esprit dans le sien,
C’est connu. — C’est connu ? ce qui reste à connaître,
Et qui, j’en répondrais, ne pourra jamais l’être,
Ce sera de trouver deux folles comme vous.
Allons, finissons-en, convenons entre nous
Que vous ne parlerez de semblables sornettes,
Me laisserez tranquille avecque vos chouettes ;
Je tuerai celle-ci, mais à condition
Que vous allez me faire un joli réveillon :
Du boudin, du jambon, du vin, de la saucisse.
Faites vite surtout, et que Dieu vous bénisse.
Le garde ce disant, retira son fusil
Soigneusement couvert d’un fourreau de coutil,
Après l’avoir chargé descendit dans la rue,
Vers le faîte du toit il dirigea sa vue,
Tout d’abord il ne put rien distinguer, rien voir,
Le temps était brumeux et le ciel était noir ;
Mais à l’obscurité sa vue accoutumée,
Lui fit apercevoir enfin la cheminée.
Il fixa son regard sur ce point culminant,
La chouette ayant fait un cri en cet instant,
Ce cri, ce cri fatal de notre infortunée,
Décida de la vie et de la destinée ;
À l’instant en effet la détente partit,
Le coup répercuté dans les airs retentit,
Et la nuit succédant à ce feu peu durable,
L’obscurité devint bien plus impénétrable.
Lors le garde incertain du succès de son coup,
Croyait n’avoir rien fait qu’effrayer le hibou.
Quand soudain une plume effilée, légère,
Se balançant au vent lui frôla la visière ;
D’autres plumes tombant, il vit à ces lambeaux,
Qu’il n’avait pas tiré sa poudre à des moineaux.
Il n’était que trop vrai, la chouette modèle,
Atteinte d’un gros plomb qui vint lui briser l’aile,
Étourdie à ce coup culbuta tout d’abord
Depuis le haut du toit jusques à la gouttière,
Puis machinalement à l’aide de l’essor
De son autre aile intacte, elle glissa par terre,
Là, confuse, abattue et prévoyant son sort,
Tremblante, consternée, elle attendait la mort.
La pauvrette bien que trouvant la vie amère
Frémissait en pensant à la porte-cochère,
Connaissant des humains l’impitoyable cœur,
Elle tremblait d’avance et songeait à sa sœur ;
Sans espoir, cependant l’instinct de la nature,
(Surtout voulant de l’homme éviter la souillure)
Lui fit apercevoir un asile assez sûr
Parmi quelques fagots rangés le long du mur,
Elle s’y dirigea vivement, non sans crainte,
Dans les pattes n’ayant reçu aucune atteinte ;
Elle put y courir, s’y blottit, s’y tint coi
En soutenant son aile à un fétu de bois :
Le garde cependant cria : holà, la mère !
Qu’on descende et qu’on porte ici de la lumière,
Dépêchons-nous, morbleu ! et tâchons une fois
D’en finir ; si j’ai chaud, je veux que l’on me berne
Ainsi disant, à force il soufflait dans ses doigts.
Son cadet l’Éveillé descendit la lanterne ;
Tous deux aux alentours se mirent à chercher,
Réjouis qu’ils étaient par l’odeur agréable
De boudins et d’oignons qu’on venait de hacher.
Ah çà, permettez-vous, ô lecteur trop aimable,
Pardon, c’est à regret, il m’est fort déplaisant
D’interrompre un passage aussi intéressant ;
Mais cependant qu’ils cherchent et se mettent en quête,
Sans trop vous déranger veuillez tourner la tête,
Voyez-vous s’approcher un nouvel arrivant ?
Oui, bien ! ce personnage à l’air doux, bienveillant,
Se reconnaît assez, c’est l’abbé l’Espinasse,
Par la grâce de Dieu, curé de la paroisse.
Il venait d’assister, au hameau de Vilbond,
À ses derniers momens un pauvre moribond.
Que faites-vous donc là avec votre chandelle ?
Dit-il. Ah tiens ! c’est vous, curé, quelle nouvelle ?
Venez, et aidez-nous s’il vous plaît à chercher,
Une chouette ici qu’on ne peut dénicher ;
Mes femmes en avaient la cervelle tournée,
De l’entendre crier dessus la cheminée,
Je crois qu’elle a du plomb, sinon je suis déçu,
Car sans elle au logis je serais mal reçu.
Le curé complaisant se mit donc de la quête,
Et Dieu voulut qu’à peine il eut baissé la tête
Il surprit tout d’un coup la chouette, tous deux
Tels que chiens en arrêt se regardant aux yeux.
Le curé allongea la main, voulut la prendre,
Elle se débattit au milieu des fagots,
Jurant, claquant du bec et poussant des sanglots
Tant et plus, à la fin il lui fallut se rendre ;
La pauvrette ignorait en voulant s’esquiver,
Qu’elle échappait aux mains qui devaient la sauver.
Le curé relevant un pli de sa soutane,
L’y posa doucement, puis il reprit sa canne
Qu’il avait pour l’instant mise contre le mur,
L’abbé, lui dit le garde, il fait encor obscur,
Venez vous reposer là-haut dans notre chambre,
Dam ! si vous n’y flairez pas l’ambre,
Ce que vous sentirez, je crois, sera meilleur
Pour l’appétit d’un voyageur.
Qu’en dites-vous, que vous en semble ?
Faites-moi cet honneur, que nous soupions ensemble,
Ma femme a préparé un petit réveillon,
Auquel tout en donnant la bénédiction
Vous donnerez aussi votre coup de fourchette.
— Ce serait grand plaisir, et vraiment je regrette,
Répondit le curé, d’en user pour si peu ;
Je voudrais seulement me mettre auprès du feu,
Car le froid de la nuit… Quand à ce que je mange
Je ne puis, vous savez… — Si cela vous arrange,
Lui dit le garde, alors c’est comme il vous plaira,
Et vous ferez en tout ce qui vous conviendra ;
Montez : allons, enfans, que l’on fasse une place,
Et vite, auprès du feu, à Monsieur l’Espinasse
Dit le garde en entrant, et puis attablons-nous,
Nous l’avons bien gagné, ma foi, qu’en dites-vous ?
Et posant son fusil contre l’espagnolette :
Voudriez-vous, l’abbé, garder cette chouette ?
Dit-il au bon curé, donnez-la à l’enfant,
Demain avec son arc il tirera au blanc.
— Il tirera au blanc, dites-vous ? vous, son père !
Au lieu de lui donner une leçon sévère,
Vous l’excitez vous-même à ce jeu si cruel.
Si Dieu nous a donné sur un être mortel
Le droit d’en disposer pour notre subsistance,
Sachez que de nous faire un jeu de sa souffrance,
Est un crime commis envers l’humanité.
Je me propose donc sur cette vérité,
De vous faire un sermon que vous viendrez entendre,
Pas plus tard que demain, car vous devez comprendre
Que ce n’est pas ici le moment ni le lieu,
D’expliquer sur ce point la volonté de Dieu.
Là le curé se tut ; l’œil fixé sur la chaise
Où il mit la chouette, et les pieds sur la braise
Il parut absorbé dans ses réflexions,
Sans doute songeait-il à ses dévotions.
Sur ce, le verre en main, le coude sur la table,
Le garde avec ses fils, prenant un air capable
Leur fit à sa façon un commentaire en l’air,
Des dires du curé résumé très-peu clair,
Se ressentant du vin qui brouillait sa cervelle,
Notre homme à la bouteille avait souvent recours,
Et de petit vin blanc humectait son discours,
Mons l’Éveillé mit une épingle à la chandelle,
Et mes deux garnemens se riaient sans pudeur
De leur père aviné qui faisait le docteur ;
De ne pas se moquer il eût été plus sage
Car le rouge déjà lui montant au visage,
Il saisit par le cou son plus jeune garçon,
Et allait le traiter d’une rude façon.
La mère s’aperçut de cette fâcherie,
Et vint fort à propos arrêter sa furie ;
Le prenant par le bras lui montra le curé,
Le conjurant des yeux d’être plus modéré.
Le garde dans le fond était bonne personne.
Sinon qu’un peu brutal ; allez, je vous pardonne,
Dit-il, sans le curé vous l’auriez payé cher.
Sus la fille arriva tremblante dans sa chair :
Oh ! ma mère, dit-elle, oh ! j’en aurai les fièvres,
Regardez le curé qui agite ses lèvres,
Le voilà maintenant qui marmotte en ses dents,
La chouette et puis lui se parlent en dedans.
C’est bon, dit la maman, eh bien, laisse-le faire,
Il vaincra le démon, — Ainsi soit-il, ma mère !
Pour sûr il a commerce avec tous les sorciers,
Il ne s’aperçoit pas qu’il brûle ses souliers.
Je n’ose l’avertir. — Garde-t’en bien, ma chère,
Si tu faisais cela, tu romprais le mystère,
Sous le lit la chouette irait droit se cacher,
Et là ce n’est pas moi qui viendrais l’y chercher ;
Ne dis rien à ton père, il faut nous en défendre,
Tu le connais, bien sûr il ferait de l’esclandre ;
Mais très-heureusement il ne nous entend point,
Car le voilà là-bas qui ronfle dans un coin.
Tout-à-coup le curé se leva. Je vous laisse,
Je dois être chez moi pour l’heure de la messe.
Il est grand temps, dit-il, déjà le jour a lui.
Il sortit emportant la chouette avec lui.
Quand il tourna le dos un grand éclat de rire
Partit. C’était du fait du plus jeune garçon,
Son père s’éveillant, s’approcha sans rien dire,
Et vous le souffleta de la bonne façon ;
Là, dit-il en pleurant, mais qu’y a-t-il, mon père ?
De rire du curé je n’ai pu m’empêcher
En pensant que tantôt vous étiez à prêcher
Comme lui. Je n’ai fait pis que je n’ai vu faire.
— Ma fille, éclaire donc monsieur notre curé !
Que dites-vous, maman ? plus souvent que j’irai,
Il est dans l’escalier avecque la chouette,
Écoutez donc, j’ai peur ! — Tu as raison, fillette.
Ne vous en inquiétez, dit le fils beau plaisant,
Ils pourront s’éclairer l’un l’autre sûrement :
Le curé a l’esprit tout rempli de lumières,
Et la chouette en a dans la tête deux fières.
— Joli ! — Nous avons tous bien besoin du sermon,
C’est demain, iras-tu, dis, papa ? — Ma foi non !
Çà, dit le garde, enfin, il est bien temps qu’on aille
Se coucher, de dormir j’ai grand besoin, je baille !
Eh bien, allez-y donc et taisez-vous, dormeur,
Voilà que vous avez endormi mon lecteur !
— C’est vous, plutôt ! — C’est moi ! voyez-vous l’insolence !
— Oui, parbleu, j’en appelle à toute l’assistance
Qui saura bien vous dire où est notre endormeur ?
Il est sous votre nez ? — Se taira-t-il ? — Lecteur !
Lecteur ! réveillez-vous, mon cher, sur ma parole
Tout est bientôt fini, lisez, ce sera drôle.
Ah bon ! je vois son œil qui commence à s’ouvrir,
Vous verrez qu’avec moi promettre c’est tenir.