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Chapitre 10

Dans le jour adouci de cinq heures, tamisé par un rideau de perse bleue, le nourrisson de la mère Gardin dormait à poings fermés, les lèvres serrées, les sourcils un peu froncés, comme un bébé qui s’applique de toutes ses forces. Après l’avoir repu de son lait, la nourrice était allée au lavoir, pliant sous un paquet de linge mouillé, essangé de la veille sous la pompe de la cour, et sa dernière parole en fermant la porte avait été : « Surtout fais bien attention au petit. »

Noémi n’avait répondu que par un regard assuré, plein de promesses, et elle était venue s’asseoir auprès du berceau, sur une chaise bien haute pour elle, mais sur laquelle elle savait pourtant se jucher à l’aide des barreaux. Après un instant de contemplation silencieuse, une idée lui était venue, et redescendant de sa haute position, elle avait été droit à certain tiroir de commode, moins bien repoussé que les autres, et plein de linge à raccommoder. L’ouvrir n’était pas très facile ; cependant, en s’arc-boutant des pieds contre le bas du meuble et en tirant à deux mains sur la clef, la fillette était venue à bout de le faire céder. Ici, elle n’avait que l’embarras du choix : petites brassières sans cordons, petites culottes sans boutons, torchons troués, chaussettes béantes, tout appelait les doigts agiles de la ménagère. Après une hésitation bien excusable, Noémi s’adressa à une paire de bas, moins cruellement ravagée que les autres, et la mit par terre à côté d’elle ; puis elle s’efforça de refermer le tiroir. Mais elle avait mal calculée la force de sa poussée, et le poids de son corps, lancé en avant, enfonça si vite le tiroir dans les coulisses que deux doigts de la main gauche se trouvèrent pincés.

Un gémissement lui vint aux lèvres, mais elle tourna instinctivement la tête vers le berceau et garda un silence stoïque. Tirant sur la clef de sa main restée libre, après plusieurs efforts infructueux, elle parvint à élargir un peu l’ouverture, et elle retira alors ses doigts bleuis par la pression. L’angle du bois avait meurtri la chair et marqué, au-dessus de la jointure, une petite raie sanglante. La petite fille tomba assise sur ses talons et pressa silencieusement sur sa poitrine la pauvre menotte à demi broyée.

Ce n’était pas la première fois que Noémi se faisait mal, dans ses tentatives de travaux domestiques ; bien des cicatrices anciennes et récentes avaient écrit sur ses mains l’histoire de son apprentissage de ménagère. Mais si elle parlait peu, la petite fille criait encore moins, et les larmes que la douleur physique amenait dans ses yeux n’avaient jamais roulé sur ses joues.

Cette fois, après un ou deux gestes d’angoisse, elle étendit courageusement ses doigts en avant, s’assura qu’ils fonctionnaient bien, malgré la souffrance qu’ils lui causaient, et se releva en s’appuyant sur sa main saine.

Après un moment de doute, elle se dirigea vers une corbeille à ouvrage en osier, où sa mère jetait pêle-mêle tous les travaux commencés, quittés pour de plus pressés et abandonnés faute de temps ; au fond, tout au fond, non sans se piquer à des aiguilles enfilées, restées aux ouvrages, Noémi trouva un œuf en bois, pour raccommoder les bas ; un autre plongeon lui procura du coton à repriser ; à une chaussette en train, elle prit une longue aiguille, puis elle piqua l’aiguille à son corsage, mit les autres objets dans sa poche et escalada résolument la haute chaise pour la seconde fois.

Parvenue à ce poste d’observation, elle tira de sa poche l’ouvrage conquis au prix de son sang, glissa avec l’œuf de bois la main blessée dans le bas, bien long, trop long, qui lui montait en spirales jusque par-dessus le coude, et, armée de la grande aiguille, elle commença le travail de treillage qui s’appelle une reprise.

Le trou était grand, la main était petite, l’œuf énorme échappait de temps en temps aux petits doigts endoloris, mais Noémi le reprenait bien vite, et, la tête penchée de côté, mordant le bout de sa langue, tant elle s’appliquait, la petite fille faisait passer son aiguille, un fil dessus, un fil dessous, jusqu’à la marge déchirée de sa reprise. Le treillis était lâche, peu régulier ; mais que demander de plus à une fillette de six ans, quand il y a tant de grandes personnes qui ne savent pas raccommoder les bas ?

Deux ou trois fois, le bébé fit un mouvement ; allongeant un peu le bras, Noémi agita doucement le berceau, en chantonnant à demi-voix : Dodo, l’enfant do… et le petit garçon se rendormit aussitôt ; il dormait beaucoup et longtemps à la fois, ce qui n’était pas un mince soulagement pour sa nourrice.

Les bas enfin raccommodés, Noémi rentra leurs pieds en dedans et les roula sur eux-mêmes, pour indiquer qu’on pouvait les mettre ; puis, au lieu de quitter sa haute chaise, elle déposa son travail dans le berceau et regarda longuement l’enfant endormi. Que se passait-il dans cette petite tête ? Quel mystérieux travail se faisait dans cet esprit déjà soucieux, inquiet du lendemain, à l’âge où les autres ne pensant encore qu’à aujourd’hui et ne se souviennent pas encore d’hier ? Les yeux de la fillette s’attachaient tendrement sur ce petit être confié à sa garde, et dans lequel elle voyait une sorte de propriété.

Six semaines avant, quand on lui avait parlé en plaisantant de raccommoder les vêtements du petit garçon, elle avait aussitôt formulé l’objection : Mais je ne sais pas ! Depuis, elle avait appris. Seule, volontairement, elle avait pris une aiguille et regardé comment faisait sa mère ; le jeudi était pour elle le vrai jour de fête, parce que sa mère lui laissait la garde du petit, pendant qu’elle allait au lavoir faire quelques savonnages, et c’est le jeudi que Noémi s’exerçait à ces grands travaux de couture. Elle n’avait rien demandé, étudiant seule ; une sorte de fausse honte, où se mêlait peut-être la crainte d’être grondée pour toucher à tout, l’empêchait de montrer à sa mère le fruit de ses travaux, et son père ignorait que les chaussettes qu’il avait aux pieds avaient été reprisées, tant bien que mal, par les petites mains de sa fillette.

Mais ce n’est plus à son ouvrage qu’elle pensait en regardant le berceau. Elle se rappelait la douleur sauvage de sa mère quand son petit frère était mort ; ses caresses repoussées, les dures paroles qu’elle avait entendues, lui avaient laissé dans le cœur une blessure encore mal fermée. Ce n’était pas elle que voulait la pauvre mère dans ce moment-là ; tout ce qui n’était pas l’enfant mort lui était importun. Puis était venue la grande crainte causée par les paroles imprudentes des voisins : si son lait lui montait à la tête ? C’est qu’on en meurt, vous savez ? On en devient folle, quelquefois, et ça n’en vaut guère mieux ! Il faudrait lui tirer du lait. Il n’y a pas d’enfant ici… sa petite fille, essayez de lui présenter la petite.

Madame Gardin avait repoussé d’un geste d’horreur la pauvre petite qui s’avançait tremblante, prête à faire tout ce qu’on voudrait pour sauver sa maman, et Noémi reculant jusqu’au mur était restée immobile, les yeux fixés sur sa mère qui allait mourir de son lait, puisqu’elle ne voulait pas se le laisser tirer.

C’est alors, après des heures d’angoisses, qui avaient semblé à l’enfant des siècles d’obscurité et de souffrance, que Cécile était venue, portant le bébé dans ses bras, et la petite fille, avec un soulagement inexprimable, avait vu les lèvres du nourrisson s’attacher au sein de la nourrice. Des larmes de joie avaient ruisselé silencieusement sur ses joues, et elle avait joint les mains comme pour une prière dans l’élan de sa reconnaissance. Elle ne savait pas pourquoi, elle n’y comprenait rien, mais elle sentait que sa mère était sauvée.

Voilà pourquoi, dans le jour décroissant, au fond de la chambre déjà assombrie, Noémi regardait le bébé endormi avec une tendresse de mère. C’était pour elle la joie vivante du logis, et son cœur enfantin se gonflait d’émotion en pensant à tout ce qu’elle devait à ce cher petit être.

La porte s’ouvrit, et madame Gardin entra, suivie par Linot, courbé sous le poids d’un énorme paquet de linge, ruisselant d’eau. Elle prépara en hâte un tabouret dans la cuisine. Le brave homme l’y suivit, se débarrassa de son fardeau, s’essuya le visage et revint dans la première pièce.

— C’est tout de même heureux, madame Gardin, dit-il, que je sois passé devant le lavoir au moment où vous en sortiez ; je ne sais pas comment vous auriez fait pour monter ça jusqu’ici. Vous en prenez trop à la fois aussi !

— Que voulez-vous, – c’est le linge de quinze jours ; si vous croyez que votre fils n’en use point ! Il ne veut pas seulement rester mouillé, ce beau monsieur-là !

Tout en grondant, elle souriait et levait dans ses bras le marmot, qui avait le réveil aimable. Le père le regarda avec amour et voulut le prendre ; mais la nourrice, déjà assise sur une chaise basse, démaillotait le petit, qui agitait bras et jambes, dans sa joie d’être libre.

— Voyez-vous le petit coquin ! Il ne veut pas qu’on le remmaillote, fit la mère Gardin en appliquant de petites tapes maternelles sur les rondeurs satinées du bébé, qui vagissait d’aise et se démenait.

Linot enchanté examina son enfant sur toutes les faces, le déclara superbe, ajouta que la nourriture lui convenait, le prit dans ses bras, une fois remmailloté, puis ne sachant qu’en faire, après l’avoir embrassé et piqué avec sa barbe de quatre jours, il le rendit à la nourrice, qui le passa immédiatement à Noémi.

Celle-ci reçut son précieux fardeau et s’assit sur la chaise basse, avec le bébé étendu sur les genoux.

— À la petite ? Il n’y a pas de danger ? demanda le père inquiet.

— Vous pouvez être tranquille, allez – elle en a l’habitude. Il est aussi bien avec elle qu’avec moi. Elle a un talent comme ça pour soigner les bébés.

Noémi regarda sa mère avec des yeux pleins de reconnaissance et d’orgueil, puis elle se pencha sur la petite figure et l’embrassa délicatement ; le père la regardait indécis : une idée lui venait sans trop se presser ; quand il l’eut tout à fait, il se retourna vers madame Gardin.

— Savez-vous, dit-il, qu’il serait temps de baptiser ce citoyen-là ? Comme je me suis tout à fait brouillé avec ma belle-mère, nous n’avons pas à nous occuper d’elle ; qu’est-ce que vous diriez si je demandais votre fille pour marraine ?

— Quelle drôle d’idée ! fit la mère Gardin, très flattée dans sa vanité, mais décidée à ne pas le laisser voir. Vous feriez mieux de demander mademoiselle Cécile.

— J’y avais pensé ; mais si votre petite aime tant mon petit, ce serait peut-être plus gentil.

— Parlez-en à mademoiselle Cécile, et vous verrez ce qu’elle vous dira.

Noémi, après avoir posé délicatement l’enfant dans le berceau, avait quitté la chambre depuis une seconde ; pendant que sa mère et Linot s’occupaient de divers détails, elle courut jusqu’au haut de l’escalier et frappa timidement à la porte de Cécile.

— Que veux-tu ? dit celle-ci en ouvrant.

— Oh ! mademoiselle, si vous vouliez refuser d’être marraine du petit, je serais si contente !

La jeune fille ne comprit pas tout de suite, mais elle descendit tout de même en tenant Noémi par la main. Au moment de pousser la porte, celle-ci lui dit tout bas, en la tirant vers elle :

— Ne dites pas que je suis venue vous chercher, on me gronderait.

Cécile entra, et sa venue précipita la demande que madame Gardin avait sur les lèvres.

— Pourquoi ne prenez-vous Noémi à ma place ? dit la bonne créature, que sollicitait doucement la main de la petite fille restée dans la sienne.

— Dame, fit le père, c’est de peur de vous faire de la peine, mademoiselle Cécile !

— Cela me fera plaisir de voir Noémi prendre ma place, et à elle aussi, n’est-ce pas, petite ?

La menotte répondit beaucoup plus éloquemment que les lèvres, qui se bornèrent à un timide :

— Oui, mademoiselle.

On décida qu’un ami de Linot serait parrain, et Noémi se trouva investie du grade de marraine ; la cérémonie fixée au dimanche suivant, on se sépara. Madame Gardin allait et venait dans la chambre, préparant le repas du soir ; sa fille berçait doucement le bébé très éveillé qui jasait à sa façon à tous les meubles du logis.

— Qu’est-ce que tu as à la main gauche ? fit la mère en s’arrêtant brusquement.

— Ce n’est rien : en ouvrant, je me suis pincée au tiroir de la commode.

— Qu’est-ce que tu allais faire dans la commode, petite touche-à-tout ?

— Voici mon ouvrage, maman, répondit Noémi sans se laisser déconcerter.

Sa mère prit la paire de bas que lui présentait l’enfant, la déroula vivement et vit qu’elle était raccommodée.

— Ce n’est pas toi qui as fait cela ? dit-elle en rougissant de satisfaction.

— Pardon, maman, c’est moi.

Madame Gardin plongea dans les yeux innocents de sa fille, puis examina attentivement l’ouvrage et réprima une violente envie d’embrasser la petite.

— Ça n’est pas fameux, dit-elle ; mais pour une première fois, il n’y a trop rien à dire.

Noémi continuait à lire sur le visage de sa mère, et elle comprit parfaitement la joie et l’orgueil qu’elle lui causait en ce moment. Elles échangèrent un regard qui valait cent paroles et autant de baisers.

— Allons, dépêche-toi de préparer le couvert, dit madame Gardin.

La fillette obéit, heureuse au fond de son âme et ne demandant pas d’autre récompense.

C’est ainsi qu’elle avait appris à être stoïque et à adorer sa mère.

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