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Chapitre 9

Le cœur plein de joie, Louise courut chercher son petit châle, et, cinq minutes après, ils étaient sur la butte, regardant Paris.
Un voile de vapeurs, encore très léger, s’élevait lentement dans Paris et dessinait des plans visibles dans la masse grise, aux contours flottants. Qui peut dire où finit la ville dans ce cirque immense que ferment à l’œil de tous côtés les collines vertes et boisées ? Sur les hauteurs de Châtillon, juste en face de la butte Montmartre, se découpait une rangée d’arbres bordant une route ; ils apparaissaient comme une dentelle noire sur le gris exquis de l’horizon. À droite, le Mont-Valérien, grossi par la brume, tout à fait imposant, formait une masse presque noire, et le ciel rouge, rayé de nuages foncés, représentait au-dessus la flamme et la fumée d’un Vésuve fantastique doux et lointain, comme les choses que l’on voit dans les rêves.

Paris lui-même avait un aspect bizarre, presque immatériel. Çà et là quelques monuments énormes surgissaient au milieu du brouillard croissant et formaient des masses distinctes : Notre-Dame, Saint-Eustache, le Louvre ; plus loin, le Panthéon, Saint-Sulpice, et, plus à droite, le dôme des Invalides, qui retenait une paillette brillante sur une de ses faces dorées ; puis les masses sombres et comme endormies des Champs-Élysées et du bois de Boulogne, sortes d’oasis d’où la poussière ne montait pas, où l’œil se reposait sur la verdure aux tons éteints par les vapeurs flottantes. Tout cela adouci, atténué par une paix étrange, celle du jour mourant, à cette heure fugitive où l’obscurité, déjà assez forte pour noyer les détails, lutte encore assez avec le jour pour empêcher la lueur du gaz de monter dans le ciel bleu de lin.

Les jeunes gens s’étaient assis tout en haut de la butte, au-dessous de l’endroit où un spéculateur habile avait entouré de murs de terre une lunette d’approche, destinée à faire voir, d’un seul œil, aux badauds ce qu’ils voyaient tout aussi bien des deux yeux sans ce concours qui coûtait deux sous. C’était dans l’heureux temps où ce point de vue unique appartenait à tout le monde, où, pour repaître ses yeux et son esprit de ce spectacle merveilleux, il suffisait de gravir la rude montée de la colline. On s’asseyait en haut sur une herbe obstinée, qui voulait repousser et qui repoussait malgré les outrages répétés des pieds d’enfants, acharnés à la détruire tous les jours, à la sortie de l’école. On s’asseyait, et suivant les caprices du vent et du soleil le poète pouvait rêver à des batailles, à des épopées, à d’humbles idylles, à tout ce que fait naître dans l’esprit la vue d’une cité qui, par sa gloire et par ses malheurs, peut désormais lutter avec Rome.

Là, sur ce terre-plein, qui ne mesurait pas dix mètres de largeur, entre une escalade et l’autre, se réunissait tous les soirs la population laborieuse de Montmartre. On n’y voyait point ceux qui n’ont rien à faire ; pour ceux-là, toute heure du jour est bonne ; mais les mères chargées de famille, les ouvriers au retour de l’atelier, les ouvrières, après la rude journée du fer à repasser ou du travail d’aiguille, venaient détirer leurs membres engourdis et rêver d’air pur, dans un vaste horizon. À ce lieu même où plusieurs générations de travailleurs ont étendu leurs corps lassés sur l’herbe clémente, qui, ployée sous leur poids, se redressait à la fraîcheur de l’aube, là où tous les enfants des deux communes avaient établi leurs jeux et remplissaient leurs poumons d’air et de rire, une laide palissade renferme des travaux immenses, souterrains, inutiles, qui, s’ils produisent jamais quelque chose au grand jour, n’en auront pas moins eu pour résultat de priver tout un quartier de son lieu de promenade et de repos. On veut y faire une église, de beaux escaliers, des jardins bien entretenus, le tout à l’usage des riches ; et les pauvres, quand ils veulent s’asseoir et se reposer à l’air, doivent désormais aller au nord, exposés à d’aigres bises en toute saison et, quand souffle le vent d’est, à d’odieuses émanations. Quels chants sacrés vaudront jamais les cris joyeux des enfants en liesse, quand ils escaladaient jadis la pente escarpée, jouant à la bataille et simulant l’assaut d’un fort ? Quel encens vaudra les soupirs de soulagement qui s’exhalaient de ces poitrines fatiguées ? Il y avait là, par les chaudes soirées d’été, un élan de reconnaissance vers le ciel bleu, vers les étoiles, que les cérémonies du culte ne remplaceront pas ! Si jamais une injustice fut commise, c’est le jour où les laides clôtures du Sacré-Cœur volèrent le soleil et l’air respirable à la population laborieuse de Montmartre !

Heureusement pour nos amis, ils ignoraient alors quel triste sort était réservé à ce lieu de repos : toutes les familles de la cité Ménard et bien d’autres s’y trouvaient réunies. Les femmes tenaient salon dans un coin et se racontaient les événements du jour ; les hommes causaient entre eux par petits groupes, la plupart à portée de leurs familles qui s’étendaient auprès, comme les rayons autour d’un centre, afin de pouvoir surveiller chacun leurs enfants, qui décrivaient autour d’eux des cercles joyeux, avec de petits cris, comme les hirondelles attardées qui tournoyaient encore une ou deux fois autour des grands arbres et de la tour Malakof. Il y avait là, tout contre la tour, une masure étrange, percée de deux ou trois fenêtres irrégulières et bizarres. Le jour, en plein soleil, un mur blanchâtre, avec ses trous noirs, semblait une vieille maison italienne, comme on en voit dans les villes du Midi ; jamais personne n’a su combien d’hirondelles nichaient sous ce vieux toit. La maison est démolie, les hirondelles se sont envolées ; il est peu probable qu’elles reviennent en ces lieux hospitaliers : avec elles, la gaieté du terrain a disparu pour jamais.

Madame Gardin était là, son nourrisson sur les genoux. Noémi courait à droite et à gauche, avec les autres enfants de la cité, et Dieu sait si la bande était nombreuse. Cécile et sa tante Angèle arrivèrent un peu après, et madame Gardin se recula pour leur faire une place entre elle et une ménagère grincheuse, qui racontait un peu trop haut sa dernière scène avec son mari ; tous les jours c’était la dernière, et pas la même, car dans la monotonie de l’existence journalière, la digne femme apportait une variété de querelles vraiment surprenante.

Les jeunes gens pressés l’un contre l’autre écoutaient et regardaient avec étonnement ce spectacle nouveau pour eux. Ce qui frappait Henri, plus fait que sa compagne à la vie ouvrière, c’était la décence réelle de ce monde, pourtant si mêlé. Il arrivait par-ci par-là qu’une parole grossière éclatait comme un pétard ; mais si c’était un gros mot, ce n’était pas une indécence : ces gens-là ne pensaient point à mal ; l’endroit était trop public pour des rendez-vous, et trop de mères y accompagnaient leurs enfants pour que les gens malintentionnés pussent y récolter leur butin malhonnête. Cette population d’ouvriers eût précipité du haut en bas de la butte celui qui eût fait pousser un cri d’effroi à la pudeur d’une jeune fille.

Les gardiens de la paix se tenaient à l’écart, sachant qu’il n’y avait rien à faire ; les bras croisés, deux ensemble, à l’entrée de la rue Ramey, comme au bout de la rue Chappe, ils devisaient paisiblement, prêts à accourir s’il en était besoin ; mais on ne les dérangeait jamais. Au milieu de la gaieté paisible, la sonnette du marchand de coco et la claquette de la marchande de plaisirs étaient les bruits dominants ; à leur approche, de groupe en groupe, les enfants allaient fouiller dans la poche de leurs mères ; souvent rebutés, mais décidés à revenir à la charge, ils finissaient presque toujours par emporter le sou ambitionné, et leur troupe joyeuse, assiégeant alors la boîte à plaisirs, houspillait la vieille marchande, que trente ans de pratique n’avaient point rassurée sur l’honnêteté scrupuleuse d’une bande de cinquante gamins.

— Voilà le plaisir, mesdames ! voilà le plaisir, mes petits cocos ! cria la marchande après avoir vigoureusement secoué sa claquette. Qui est-ce qui veut du plaisir ?

Les mamans détournèrent la tête, les enfants vinrent quémander leur petit sou, mais vainement ; rebutés, après avoir boudé un quart de minute, ils se mirent à descendre pour remonter la pente roide, exercice à la mode dans tous les temps, depuis Sisyphe qui ne l’avait pas inventé, puisque les dieux l’estimaient avant lui pour une punition sérieuse, jusqu’à toute la foule de nos jours, qui se rue à la Bourse, aux honneurs publics et à mille autres pentes non moins escarpées ; la seule différence entre les enfants de la butte et ces grimpeurs passionnés est que ceux-ci, quand ils dégringolent, ne le font pas exprès.

— Voilà le plaisir, mesdames !

La voix de la vieille femme s’éteignit dans un silence trop profond pour n’être pas volontaire. Elle secoua la tête, soupira, renvoya en arrière d’un geste pénible sa boîte aux plaisirs et s’apprêtait à rebrousser chemin, quand Henri l’appela. Elle s’approcha sur-le-champ et posa à terre son fonds de commerce, dont elle ôta le couvercle.

— Ça ne va pas fort ? lui dit le jeune homme, pendant qu’elle retirait délicatement les deux cornets d’oublies, légers et fragiles.

— Ça ne va jamais le vendredi, monsieur, répondit la marchande avec un soupir ; c’est le samedi la paie, voyez-vous, et il y a beaucoup de braves gens ici qui n’ont dans leur poche que bien juste de quoi manger jusqu’à demain soir : ce n’est pas le moment de se payer des friandises.

Henri regarda cette femme, si bien au courant de l’économie politique du quartier.

C’était une petite vieille très propre, très soignée, presque coquette dans sa simplicité paysanne ; une robe d’indienne claire, très ancienne, aux bouquets fanés, mais d’une propreté extraordinaire, un fichu de percale imprimée, épinglé sur les plis de son corsage, un petit bonnet blanc noué sous le menton, et, dessous, deux bandeaux de cheveux blancs obstinés à friser malgré tout, puis deux yeux bleus très doux… Henri fut pris de pitié pour cette vieillesse inquiète qui ne pouvait obtenir le pain quotidien qu’en cheminant la moitié de la nuit.

— Gagnez-vous beaucoup ? demanda-t-il avec un intérêt soudain.

— Ça dépend, monsieur, ça dépend. Quand ça va bien, je gagne dix sous, quinze sous dans ma soirée ; quand ça ne va pas, eh bien, je ne gagne rien, comme ce soir ; je vous remercie tout de même, mon bon monsieur.

Elle allait remettre le couvercle sur la boîte, le jeune homme l’arrêta.

— Pour combien en avez-vous là-dedans ? dit-il.

— Pour une pièce de quatre francs environ, monsieur, quand tout sera vendu ; mais ce ne sera pas ce soir.

Elle soupira par habitude, sans doute.

— Voilà cent sous, dit le jeune homme souriant de sa propre idée ; donnez-moi votre fonds, je vous l’achète en bloc.

— Ça ne vaut pas tant que ça, monsieur, dit la vieille, effarée, – et puis, qu’est-ce que vous allez en faire ?

— Vous allez voir ! répondit Henri ; faites marcher votre claquette. Je vais appeler les enfants.

La claquette résonna bruyamment dans l’air du soir ; la nuit était tombée, et les lumières de Paris faisaient maintenant une auréole à la grande ville : on y voyait assez sur la butte pour distinguer les objets et les figures, sinon les traits. Deux garçons s’aventurèrent du côté de la claquette, et Louise surprit le regard de Noémi, qui, cachée derrière sa mère, regardait d’un air intrigué ce colloque étonnamment long entre la marchande de plaisirs et ce beau jeune homme. Louise se leva, prit la petite fille par la main, mit deux oublies dans son tablier et lui dit :

— Va raconter aux autres que le monsieur donne des plaisirs aux enfants sages.

Ce fut une traînée de poudre. En un clin d’œil, cinquante têtes et cents mains se dressèrent autour de cet homme généreux. Ces mains se multiplièrent si bien que Henri arriva au bout de ses richesses sans avoir satisfait tout le monde, à ce qui paraissait. Mais c’était un garçon avisé, et il ne se troubla point.

— J’ai eu beaucoup trop de mains pour si peu de têtes, dit-il ; ceux qui ont eu quatre mains n’auront rien la prochaine fois ; je les ai regardés et je les reconnaîtrai bien.

Tous ceux qui avaient eu quatre mains s’évaporèrent comme un brouillard au matin, et il ne resta plus autour des jeunes gens que les gros bébés convaincus, incapables de malice, qui mordaient dans leurs oublies avec un joli bruit de papier feuilleté.

— Je vous remercie, madame, dit la mère Gardin, s’adressant instinctivement à la jeune femme.

Une dizaine de voix maternelles firent écho ; pour se dérober à leur triomphe, Henri prit le bras de la jeune femme, et ils s’éloignèrent, salués par tout le monde, même par les pères grincheux, qui ne voulaient pas remercier, mais qui soulevèrent néanmoins leur casquette, quand les jeunes gens passèrent. La marchande de plaisirs resta pour faire leur éloge.

— Ils m’ont payé plus que ça ne valait, disait-elle ; mais si je savais où ils demeurent, je leur porterais dimanche une douzaine de macarons.

— Comme nous, cité Ménard, fit la douce voix de Cécile qui se levait pour rentrer.

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