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Chapitre 11

Le baptême eut lieu ; – Cécile reçut une boîte de dragées. Maria, de plus en plus nerveuse, de plus en plus troublée, passait toutes ses journées à trembler au moindre bruit, craignant la colère de madame Simon. Le lendemain du baptême, Cécile se décida à aborder franchement la question. Lorsque André s’avança vers les deux jeunes filles, dans la rue Pigalle, à la sortie de l’atelier, elle lui dit sans le regarder :

— Vous feriez mieux, monsieur André, de ne plus nous rencontrer le soir, tant que vous ne serez pas mieux décidé : il fait trop jour ; on vous verra nous parler, et cela ne peut occasionner que des ennuis à tout le monde.

— Décidé ? Pensez-vous que je ne sois pas décidé ? demanda le jeune homme interdit : pensez-vous, Maria, que je ne sois pas décidé ?

La jeune fille détourna la tête ; il se pencha pour épier sa réponse, et s’aperçut alors qu’elle était d’une pâleur livide.

— Qu’avez-vous, Maria ? dit-il, tremblant d’angoisse. – Vous êtes fâchée ? Vous êtes malade ?

— Elle a, reprit Cécile d’une voix ferme, que vous la tuez avec vos hésitations : elle ne peut plus y tenir ; la vie vous est facile, à vous ; mais à elle…

— Vous avez raison, fit André redevenu brave tout à coup ; dès ce soir, je parlerai à ma mère… Ce soir, non, elle est au théâtre, et je vais l’y retrouver ; mais demain.

— Faut-il que Maria vienne à l’atelier ? demanda Cécile d’un ton froid.

— Oui, je vous en prie… je serais heureux de ne pas perdre un instant pour lui annoncer notre bonheur…

Un léger frisson secoua le corps de la jeune fiancée ; la pensée de ce bonheur était vraiment au-dessus de ses forces.

— Moi, je lui aurais conseillé de ne pas y aller, fit Cécile.

— Ce sera comme vous voudrez, mademoiselle, répondit le jeune homme ; vous savez que j’ai promis de vous écouter en tout.

— À demain, fit Cécile en pressant le pas. Maria tendit la main à son amoureux, qui la serra vivement, et elles remontèrent la rue d’un pas alerte, pendant qu’immobile à la même place il les regardait s’éloigner.

— Si tu veux m’en croire, dit Cécile en rompant le silence, quand elles furent près de rentrer chez elles, tu n’iras pas à l’atelier. Madame Simon n’est pas commode, et elle pourrait bien ne pas céder du premier coup.

— Je t’en prie, laisse-moi y aller… je ne puis plus attendre…

Pleine de pitié, la jeune fille regarda sa compagne, qui semblait prête à défaillir.

— Tu ne tiens seulement pas sur tes jambes ! tu devrais rester au lit demain ; ça vaudrait mieux !

Maria rougit.

— Y penses-tu, dit-elle, et que dirait mon père ? il ne me permet pas de congés, lui…

— Enfin, ma chérie, tu as la nuit pour réfléchir, mais je crois que tu aurais tort d’y aller.

— À ma place, tu n’irais pas ? fit ingénument Maria.

Ce fut au tour de Cécile à sentir son visage s’empourprer.

— Non, je n’irais pas ! répondit-elle résolument, quoique sa voix fût émue.

— Je t’aime bien, chuchota la jeune fille en l’embrassant ; bonsoir.

Elles se séparèrent, et Maria entra dans la chambre où son père l’attendait.

Cécile resta un instant à regarder par la fenêtre leurs silhouettes se détacher sur le fond clair du papier, puis elle remonta chez elle, le cœur serré, comme dans l’attente d’un malheur.

Le lendemain, un vent de nord-ouest, froid et triste, roulait de gros nuages noirs dans le ciel gris ; la pluie tombait par averses, une vraie pluie d’hiver, comme il en arrive parfois au mois de mai, le plus instable et le plus changeant de tous les mois ; Cécile, en descendant à sept heures et demie, trouva Maria qui l’attendait au bas de l’escalier.

— Alors, tu viens ? dit-elle avec reproche.

Maria lui jeta un regard suppliant et l’entraîna sans répondre. Au bout d’une centaine de pas, elle lui dit à voix basse :

— Voilà trois jours que mon père n’a pas d’ouvrage : il reste à la maison, et si tu savais comme il est de mauvaise humeur ! Vois-tu, j’aimerais mieux tout que de passer la journée d’aujourd’hui seule avec lui !

Cécile n’insista plus, et elles arrivèrent à l’atelier sans avoir échangé d’autres paroles.

Le froid rendait les ouvrières maussades ; ces demoiselles avaient les pieds mouillés, et elles ne se privèrent pas de grogner sur tous les sujets imaginables. Cécile et son amie, absorbées dans une même crainte, travaillaient sans mot dire, laissant tomber les brocards que leur adressaient leurs compagnes ; deux fois, avant midi, madame Simon parut dans l’atelier : la première fois, de mauvaise humeur, avec un corsage à refaire ; la seconde fois, assez souriante, mais l’air préoccupé. Ces deux apparitions avaient épuisé le courage de Maria, et quand l’heure du déjeuner sonna, elle fit signe à Cécile qu’elle ne descendrait pas.

Les deux jeunes filles restèrent seules dans le vaste atelier, plein de rognures de jupes commencées, de garnitures suspendues aux portemanteaux et de sièges en désordre.

L’heure du déjeuner leur parut bien longue ; enfin, une à une, les ouvrières rentrèrent et se mirent à l’ouvrage avec nombre de propos saugrenus. Les deux amies attendaient toujours, et Cécile se demandait si ce jour allait être pareil à tous les autres, quand, à l’extrémité de l’appartement, un grand bruit se fit entendre à travers les murailles, un bruit de chaises renversées, de portes jetées avec fureur ; des pas pressés retentirent dans la chambre voisine, et madame Simon se précipita dans l’atelier en refermant brusquement la porte.

Une main tenta de l’ouvrir derrière elle, elle la maintint solidement et donna un tour de clef ; après quoi elle resta immobile, fouillant du regard la vaste pièce où toutes les ouvrières pétrifiées levaient la tête vers elle, avec des regards effarés.

— Maria !… dit madame Simon d’une voix stridente. Maria !… répéta-t-elle plus haut avec une colère contenue.

— Madame ? répondit la jeune fille si faiblement qu’on eût dit un souffle. Tous les regards s’étaient tournés vers elle.

— Venez ici, qu’on vous voie.

Maria se leva, chancelante, et s’appuyant aux chaises qu’elle trouvait sur son passage, elle arriva jusque devant la redoutable patronne, qui la toisa de la tête aux pieds avec un inexprimable mépris.

— C’est vous, Maria ? Voyez-vous ça ! Mademoiselle Maria ! La belle fille que ça fait ! il faut que vous soyez rudement effrontée pour séduire des fils de famille ! Vous vous êtes figuré que, parce que mon fils est riche et que vous n’avez pas le sou, vous feriez une bonne affaire en l’épousant ? Vous n’avez pas de honte de détourner un fils de ses devoirs ? Il faut des fils de famille à mademoiselle, pour ses amants ! Vous, la boue des rues ?

— Madame, s’écria Cécile qui écoutait immobile, les tempes battantes, les dents serrées, c’est un mensonge, elle n’a pas d’amant.

Madame Simon haussa les épaules. La porte s’agitait violemment derrière elle, mais malheureusement la serrure était bonne.

— Une rien du tout, reprit-elle, une rien du tout, dont les hommes ne veulent plus ! Mon fils m’a chargée de vous dire qu’il a bien voulu de vous pour maîtresse, mais qu’il n’en veut pas pour sa femme. Vous êtes pis qu’une voleuse. Vous volez les fils à leurs mères… Je vous chasse, petite ordure ! Voilà ce que je vous dis de sa part.

La porte frémissait plus que jamais sous les efforts faits pour l’ouvrir, et on entendait derrière les éclats de la voix d’André ; mais on ne pouvait distinguer aucune parole.

Maria poussa un cri, se couvrit le visage de ses mains, tourna deux fois sur elle-même, chancela et se retint à la table ; toutes les ouvrières s’étaient levées en grand tumulte, et la plus voisine de la jeune fille lui tendit les bras pour la secourir.

— Je vous défends de la toucher, fit madame Simon, exaspérée par l’attitude de l’atelier ; la première qui lui tend la main sera chassée comme elle.

Cécile était déjà auprès de la porte.

— Vous avez menti, madame, dit-elle de sa voix claire, en insultant une enfant innocente… c’est une mauvaise action.

— À la porte ! cria madame Simon d’une voix rauque, à la porte les demoiselles à tout faire, chassez-moi ces deux filles… Ah ! Maria, vous pouvez aller dire à votre père que vous êtes déshonorée, ça va lui faire plaisir ; après la mère, la fille !

La malheureuse enfant regarda autour d’elle sans voir, fit un geste désespéré et, courant à travers l’atelier, se précipita au dehors, sans que Cécile pût la retenir, au moment où l’autre porte, enfoncée d’un coup de pied, tombait en dedans, menaçant d’écraser madame Simon et laissant voir André, pâle d’horreur. Cécile avait suivi Maria.

— Madame, dit le jeune homme à sa mère, vous avez déshonoré mon nom et le vôtre par une calomnie infâme. Devant Dieu et devant les hommes, vous êtes responsable de ce qui suivra ceci.

Il traversa l’atelier à grands pas et sortit. Madame Simon abasourdie, vaincue pour la première fois de sa vie, se donna le luxe d’une véritable attaque de nerfs.

Quelques ouvrières s’empressèrent autour d’elle ; d’autres, personnellement blessées par les expressions dont madame Simon s’était servie, s’étaient groupées dans un coin et finirent par s’en aller, laissant l’ouvrage interrompu.

Maria courait si vite en montant vers Montmartre, que Cécile hors d’haleine la perdit de vue au bout de quelques instants. Elle continua à marcher aussi rapidement que ses forces le lui permettaient, mais elle désespéra de rejoindre la jeune fille avant que celle-ci se retrouvât en présence de son père.

Après quelques centaines de pas, elle vit André se ranger à côté d’elle : il l’avait vue de loin et s’était efforcé de la rattraper. Ils marchèrent silencieux pendant quelque temps, trop essoufflés par la rapidité de leur allure, pour pouvoir échanger des paroles. Obligés de s’arrêter en haut de la montée, ils se regardèrent en reprenant haleine.

— Que va-t-il arriver ? demanda André les yeux hagards.

— Si son père ne la tue pas, elle en mourra, répondit Cécile.

— Je n’ose pas entrer, fit-il en reculant.

— Attendez ici, dit la jeune fille en indiquant une borne sous une porte condamnée. Il s’assit, comme un homme qui a reçu son arrêt de mort, inclina la tête sur sa poitrine et attendit.

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