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Chapitre 12

Le vieux phalanstérien lisait son livre favori : De l’organisation du travail. Les sourcils froncés, le menton appuyé sur la paume de sa main, il creusait dans son esprit tous les problèmes soulevés par l’économiste ; misères réelles, remèdes proposés, aussi brillants qu’inutiles, vœux insensés, réalités inexorables, tous ces fantômes de l’ouvrier mal instruit, qui croit comprendre et ne comprend qu’à demi, flottaient dans la tête du vieillard avec les douleurs et les souvenirs de sa propre existence.

Ce qu’il voyait de plus clair dans ses lectures incomplètes, le résultat pour lui de toutes ces questions philosophiques mal digérées, c’était la lutte éternelle et sans cesse renaissante des gros et des petits, des oppresseurs et des opprimés. Tous ceux qui sont en haut sont des bourreaux, tous ceux qui sont en bas sont des victimes : voilà ce que l’expérience de soixante ans lui avait appris, et il ne voulait voir ni les consolations de ceux d’en bas, ni les souffrances de ceux d’en haut, car la vie rétablit souvent l’équilibre des joies dans cette balance inégale des fortunes ; il ne voyait que des gens à blâmer : les riches ; que des gens à plaindre : les pauvres. Et, partant de là pour établir une théorie sociale, ce chimérique rêveur, semblable à la plupart des utopistes, fondait dans sa tête une république où pour toute égalité les anciens maîtres deviendraient les serviteurs. N’avaient-ils pas régné assez longtemps ?

Ceux qui, dans la paix de leur conscience, fixent dans un volume le résultat de vingt ans de travaux ne se doutent guère des idées fausses que la lecture de leurs ouvrages fait naître et se développer dans les cerveaux mal éclairés ; s’ils le savaient, leur quiétude en serait peut-être troublée. Le père de Maria était un de ces redoutables rêveurs ignorants de tout, sauf sur quelque point où ils ont acquis de bric et de broc des notions incomplètes, qu’ils croient poussées jusqu’au plus entier développement. Partant de là, d’autant plus confiants en eux-mêmes que le doute est l’apanage des vrais savants, ils se lancent tête baissée contre les murailles de la vieille forteresse et retombent sanglants, brisés, non sans avoir fait souvent autant de mal à autrui qu’à eux-mêmes.

Beaudoin était dans une de ses heures noires. Il avait lu et mal compris, comme à son habitude, et sa vieille haine contre les riches s’était encore accrue d’une pensée de rancune, ainsi qu’il faisait toujours au bout de ses méditations.

L’atelier sans travail, fermé depuis trois jours, pour ne rouvrir que la semaine suivante, cet atelier qu’il maudissait quand il devait s’y rendre et qu’il maudissait encore davantage aujourd’hui qu’il était fermé, lui donnait un souci de plus que de coutume. Poussant un soupir, harcelé par mille pensées douloureuses et amères, il repoussa le livre et appuya ses deux yeux fatigués sur ses poings fermés.

Soudain la porte s’ouvrit et se referma brusquement ; il leva la tête et vit sa fille, qui s’appuyait contre le mur et qui le regardait avec des yeux étrangement dilatés. Elle respirait avec effort, la rapidité de sa course avait retiré tout le sang de son visage ; très pâle, les mains pendantes et agitées par un tremblement fébrile, elle restait debout, le dos à la muraille, et ses lèvres entrouvertes murmuraient des paroles que son gosier refusait d’articuler.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit le père d’un ton irrité. Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Et pourquoi rentres-tu avant la fin de ta journée ?

Maria remua deux ou trois fois les lèvres avec effort ; parvenant enfin à s’exprimer :

— Je suis déshonorée ! dit-elle d’une voix très douce, très lente, et comme endormie.

— Hein ! cria le père en bondissant sur ses pieds et en repoussant la table avec fureur ; tu dis ?

Sans changer de posture, Maria hocha la tête et répéta de la même voix étouffée :

— Je suis déshonorée !

— Et tu viens me le dire ? tonna le père en levant au ciel ses deux bras et en marchant sur sa fille comme s’il voulait l’abattre à ses pieds.

Il s’arrêta court à deux pas devant elle, et avec un geste de dégoût inexprimable :

— Misère ! fit-il en détournant la tête, c’est trop indigne ! Après la mère, la fille !

Maria, qui n’avait pas bougé, répéta doucement d’une voix lassée :

— Après la mère, la fille ! madame Simon l’a dit.

Effrayé, hors de lui, devinant enfin quelque mystère, Beaudoin prit Maria par le bras et la tira violemment.

— Diras-tu ce qu’il y a ? fit-il d’une voix rauque.

Sa fille le regarda avec étonnement, comme si elle le voyait réellement pour la première fois depuis son entrée ; puis un frisson violent la secoua de la tête aux pieds ; une lueur d’intelligence passa dans ses yeux, son visage rougit subitement, et ses veines se gonflèrent au cou et aux tempes, partout où l’on pouvait les voir.

— Je n’ai rien fait de mal, cria-t-elle avec un accent désespéré. Oh ! mon père, je vous jure que je n’ai rien fait ! La méchante, méchante, méchante femme !

Elle porta les mains à son front, où, sous l’influence du vertige, tournoyait un monde de figures étranges, et elle tomba tout d’une masse aux pieds de son père avec les symptômes d’une congestion cérébrale.

Beaudoin regarda la pauvre enfant avec colère, avec dédain, avec rancune ; un moment il eut envie de donner un coup de pied à cette créature déshonorée, qui jetait une tache de plus sur son nom, déjà voué à la honte ; puis tout à coup une pitié profonde le saisit, il se pencha sur sa fille et la prit par la main.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit, madame Simon ? qu’est-ce qu’elle t’a fait ? dit-il avec une émotion qu’il voulait maîtriser.

Cécile entra vivement sans frapper et courut à la pauvre fille qui ne donnait plus d’autre signe de vie qu’une respiration rauque et bruyante comme un soufflet de forge.

— Qu’est-ce qu’elle a fait, madame Simon ? répéta machinalement le vieil ouvrier.

— Elle a tué votre fille avec une calomnie, dit Cécile, et vous, vous l’avez achevée avec vos injures !

Le vieillard se baissa et releva d’un geste nerveux Maria qui se laissait faire. Sans reprendre haleine, enfonçant d’un coup de pied la porte de la pièce voisine, il porta la jeune fille sur son lit, pauvre petit lit blanc, étroite et dure couchette, visitée seulement par les rêves d’avenir heureux et purs de la petite ouvrière.

— Un médecin ! dit brièvement Cécile. Beaudoin se dirigeait déjà vers la porte ; un soupçon l’arrêta, et il se retourna vers la jeune fille.

— Vous me jurez qu’elle est innocente ? Elle était toujours avec vous ?

Cécile, qui déshabillait à la hâte le corps insensible de Maria, tourna à peine la tête vers lui.

— Vous voulez mettre des fleurs d’oranger sur sa tombe ? Allez donc ! est-ce qu’elle serait frappée à mort si elle était coupable ! Les filles coupables ne meurent pas d’un reproche !

Elle ne dit plus rien, et courut prier le concierge d’aller chercher le docteur.

La consultation du docteur finissait au moment où le message lui parvint ; il prit aussitôt sa canne, boutonna son léger pardessus et gravit les rues roides comme des échelles, sans se préoccuper de son asthme, qui lui rendait souvent la montée pénible.

Tout Montmartre a connu le docteur Régnier ; pendant douze ans, cet homme de bien a visité toutes les maisons, tous les bouges de la butte ; à toute heure du jour et de la nuit, on l’a vu arpenter les rues, sous le soleil ou sous la neige ; il est entré partout sans répugnance, visible, du moins, et partout il a laissé une consolation. Là où la mort devait faire sa terrible besogne, il avertissait doucement, sans donner d’angoisses inutiles pourtant, et c’est seulement en face de la funèbre réalité qu’on se rappelait que le docteur l’avait dit.

Quand il revenait le lendemain, certain de ne plus retrouver vivant celui qu’il avait quitté la veille, c’est à ceux qui restaient que s’adressaient ses conseils, et jamais cette visite, qui sauvait parfois les parents ou les amis d’une maladie longue et pénible, jamais ces conseils, donnés en ami, n’étaient portés sur la note, toujours si modique ! qu’il envoyait à la fin de l’année. Ceux-là seuls qu’il a obligés peuvent dire combien de fois il a oublié une pièce blanche sur le coin de la cheminée, combien de remèdes ont été envoyés gratis aux familles nécessiteuses. C’est lui qui savait dire à la mère de l’enfant riche qu’un enfant pauvre souffrait du même mal dans la mansarde d’en face ; c’est lui qui provoquait la pitié des gens réchappés de la mort en faveur de ceux qui avaient perdu le chef de famille. Si jamais des anges sont descendus sur terre pour devenir asthmatiques, le docteur était un de ces anges.

Quand il entra dans la cité, bon nombre des habitants, attirés dans la cour par la nouvelle d’une catastrophe inattendue, le saluèrent d’un bonjour empressé ; tous ils avaient quelque raison de lui savoir gré, les uns pour le passé, d’autres chargés d’enfants pour l’avenir, et ceux qui n’avaient pas besoin de lui le saluaient pour sa bonté envers leurs voisins ou leurs amis. Il répondit d’un seul geste à toutes les marques de sympathie, et chacun se crut payé de sa politesse ; puis il passa rapidement dans le logement de Beaudoin.

Quelques questions brèves, adressées à Cécile, un regard plein de compassion pour la jeune malade, qui ne reconnaissait plus personne, des avis sévères donnés au père dont la brusquerie n’était un secret pour personne, et le docteur écrivit une ordonnance de sa grande écriture lâche et irrégulière.

— Beaucoup d’exactitude dans les soins, dit-il, c’est très grave.

— Mais enfin, monsieur, qu’est-ce qu’elle a ? demanda le père en frappant de la main d’un air irrité sur le pied du lit de Maria.

Le docteur retira doucement la main qui donnait à la malade une secousse inutile.

— Une fièvre cérébrale, dit-il.

— C’est sérieux ?

— Très sérieux.

— Mais, docteur, on en revient ? murmura Cécile devenue toute pâle.

— Pas toujours. Venez avec moi chez le pharmacien.

Il sortit, laissant Maria à la garde de son père, qui la regardait avec une colère sourde. Le vieillard en voulait à sa fille de lui donner tout ce souci ; il la plaignait sans doute, mais qu’avait-elle à faire avec le fils de sa patronne ?

En deux mots, Cécile lui avait raconté la courte et triste histoire de ces amours innocentes, et il ne pouvait pardonner à sa fille d’avoir aimé au-dessus de sa position et se trouvait si humilié de cette faiblesse, qu’il était prêt à se fâcher contre celle qui lui causait tant de peine. Il resta là, assis sur une chaise, repassant dans son esprit tous ses chagrins et jugeant qu’il n’avait pas besoin de celui-ci pour combler la mesure.

— Racontez-moi toute l’histoire, dit le docteur à Cécile, aussitôt qu’ils eurent dépassé la grille de la cité.

Au lieu de répondre, la jeune fille indiqua du doigt André Simon, qui depuis deux heures, resté à la même place, ne sentait pas le vent d’est traverser son veston.

— Monsieur, implora le jeune homme, en s’approchant du médecin, elle n’est pas dangereusement malade, n’est-ce pas ?

Il avait tant souffert depuis que Cécile l’avait quitté ! N’avait-il pas droit à quelque commisération ? Un enfant qui jouait devant la porte lui avait dit que Maria était bien malade, qu’elle avait perdu connaissance, qu’on était allé chercher le médecin… et lui, en voyant Cécile avec le docteur, il avait deviné tout de suite que si elle quittait son amie, c’était pour aller chercher du secours.

— Elle n’en mourra pas, dites, monsieur ? insista le jeune homme qui tremblait de froid et d’angoisse.

— J’espère que non, répondit le médecin ; mais ce sera long et dangereux dans tous les cas.

— Elle pourrait en mourir, alors ? dit André d’une voix faible.

— Cela se peut, mais nous allons bien la soigner, ajouta le bon Régnier, incapable de laisser souffrir inutilement un être humain.

André fit un geste vague et reprit le chemin de la rue Pigalle comme un homme ivre ou ébloui.

En quelques mots, Cécile mit le docteur au fait de ce triste roman. Quand elle eut fini, le brave homme hocha deux ou trois fois la tête et garda le silence. La jeune fille attendit quelque temps, puis voyant qu’il se taisait, elle lui dit d’un ton timide :

— Il y a donc bien peu d’espoir ?

Le docteur connaissait Cécile pour une fille énergique et courageuse.

— Voyez-vous, lui dit-il, si elle se réveille, qu’elle ait le délire, qu’elle crie et qu’elle se débatte, il y a un peu d’espoir. Si elle ne se réveille pas…

— Eh bien ? fit Cécile haletante.

— Elle est perdue. Et j’ai peur qu’elle ne se réveille pas. Elle ne souffrira pas beaucoup, se hâta-t-il d’ajouter, voyant que la jeune fille baissait la tête et gardait le silence.

— Que peut-on faire pour elle ? demanda-t-elle enfin.

— Employer les révulsifs que je vais vous faire donner…

— Oh ! monsieur, employez-les vous-même, fit Cécile en joignant les mains ; nous autres, nous ne savons pas !…

Régnier regarda sa montre. Il avait des visites à faire, mais celles-là pouvaient attendre ; il entra chez le pharmacien, se fit donner les substances nécessaires et remonta avec Cécile vers la cité Ménard.

Pendant deux heures, il tortura le pauvre corps frêle et charmant de la jeune ouvrière ; il employa toutes les ressources que la science peut indiquer, et, quand il quitta la place, c’est qu’il sentait la médecine impuissante. Le père, toujours sombre et taciturne, Cécile, comprenant que tout était fini, le laissèrent partir sans insister davantage.

La nuit fut longue pour tous les deux ; au lever du soleil, la respiration rauque de Maria s’éteignit peu à peu, et elle cessa de souffrir, sans avoir eu conscience de son mal.

Quand ce fut bien fini, Cécile remonta le drap jusqu’au menton et croisa les mains de la jeune morte par-dessus.

— Qu’est-ce que vous faites ? demanda le père.

— Elle est partie, répondit Cécile ; ce monde ne lui a pas été bon, elle est allée voir ailleurs si on n’y était pas moins malheureux.

L’ouvrier regarda d’un air sombre le cadavre qui ressemblait étonnamment à la mère disparue et ne dit rien. Cécile quitta la chambre aussitôt. Quand il fut seul et sûr de n’être pas vu, il s’approcha du lit et posa sa main noueuse sur le front déjà refroidi.

— Ce n’est pas ma faute, Maria, dit-il avec un sanglot ; ce n’est pas ma faute ; je croyais bien faire, et je t’aimais bien, oh ! oui, je t’assure que je t’aimais bien !

Il pleura quelque temps, avec des sanglots profonds, qui secouaient tout son être ; mais quand Cécile rentra, elle le retrouva calme et morne. Ses yeux étaient rouges pourtant, et c’est avec une indicible satisfaction, tout amère qu’elle fût, que la jeune fille s’aperçut que cet homme sombre et dur avait pleuré sa fille.

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