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Chapitre 13

Dans l’air froid et gris de la matinée pluvieuse, André Simon se tenait assis sur la borne qui protégeait la grille de la cité Ménard. Après avoir quitté Cécile, la veille, il avait pris le chemin de la maison ; puis, en arrivant devant la porte, une indicible horreur l’avait fait reculer.

À la pensée de revoir sa mère, il avait senti le cœur lui manquer ; que lui dirait-il, à cette femme aveuglée par la folie de l’orgueil maternel ? Il sentait vaguement qu’elle n’était pas entièrement responsable de sa cruauté, et cependant c’est elle qui avait porté à la jeune ouvrière le coup dont elle allait mourir… Il rebroussa chemin du côté de Montmartre, puis quand il se vit au boulevard extérieur, il fut soudain pris d’une terreur insurmontable à la pensée de rencontrer le père de Maria. Que répondrait-il à celui-là, s’il lui demandait compte de la vie de sa fille ?

Frissonnant d’angoisse, il regarda à droite et à gauche d’un air éperdu, puis il se mit à suivre le boulevard lentement, d’un pas régulier, la tête basse, absorbé dans des pensées bizarres et incohérentes qui parfois se heurtaient douloureusement dans son cerveau et parfois s’en allaient toutes ensemble, lui laissant l’impression d’un grand vide qui lui donnait le vertige.

De temps en temps, il s’asseyait sur les bancs du boulevard, inconscient des rencontres qu’il faisait ; femmes effrontées qui le heurtaient du coude en passant, tapageurs de bals publics qui allaient par groupes insolents, sergents de ville qui s’arrêtaient, les mains derrière le dos, pour regarder ce rêveur étrange, gens pressés qui couraient vers un but quelconque et qui se jetaient brusquement sur lui, préoccupés de leur idée, et l’appelaient imbécile en s’enfuyant.

La nuit était tombée, et André marchait toujours du même pas mécanique. Vers neuf heures, il eut faim, et machinalement il mit la main sur la porte d’un petit restaurant ; mais à peine la buée chaude et fade de la salle l’eût-elle frappé au visage qu’il recula avec dégoût. Jamais il ne pourrait manger là-dedans ! Il se remit en marche, et une heure après, son estomac le sollicitant encore, il entra chez un boulanger qui allait fermer, acheta un petit pain et le mangea tout en marchant. La soif le poursuivit bientôt ; alors, voyant des hommes attablés devant un marchand de vin, il se fit servir un verre plein, sur le comptoir, le vida, paya et reprit sa marche.

Le mouvement semblait engourdir sa pensée ; sitôt qu’il s’arrêtait, la douleur lui prenait le cœur entre ses griffes impitoyables : un besoin irréfléchi, irrésistible, le poussait invisiblement vers Montmartre. Toutes les fois qu’il arrivait en face de la rue montante, pris de terreur à la pensée du père Beaudoin, tremblant de tout son corps, il passait outre, dans la nuit toujours plus noire et plus déserte.

Les rôdeurs de nuit le regardèrent plus d’une fois, pensant qu’il devait avoir les poches garnies ; mais il avait l’air si sombre et si désespéré, qu’ils le prirent pour un des leurs en déveine et n’osèrent s’approcher d’un homme qui semblait n’avoir plus rien à perdre. La nuit s’éclaircit ; le cruel matin, si dur pour ceux qui n’ont pas dormi, transperça André d’un froid glacial : il s’assit sur un banc, essayant de ramener sous lui ses jambes glacées, cherchant sous son léger veston un peu de chaleur pour ses mains rougies, engourdies par l’âpre morsure de la bise matinale, rude, même en été, quand le soleil se cache ; un frisson mortel, qu’il avait ressenti plus d’une fois pendant la nuit, lui donna la chair de poule, du bout de ses cheveux hérissés jusqu’à ses ongles qui lui firent mal dans ses souliers boueux…

— Tant pis ! se dit-il, je vais à la cité Ménard.

Il gravit résolument la hauteur qui, depuis une heure, se dessinait devant lui avec ses maisons d’un blanc cru sur le ciel gris, blafard ; mais arrivé devant la grille encore fermée, il n’était pas cinq heures, le jeune homme ressentit de nouveau toutes ses craintes.

— À quel titre me présenter ? se disait-il en fouillant désespérément de ses doigts crispés dans ses cheveux, qui lui semblaient autant d’aiguilles ardentes enfoncées dans sa tête.

Espérant que quelqu’un sortirait, il s’assit sur la borne, et là il attendit une nouvelle quelconque ; tout lui semblait préférable à l’horrible incertitude.

Le concierge, en ouvrant la grille à cinq heures, regarda de travers cet homme pâle, défait, aux vêtements fripés et couverts de poussière autant que de boue ; il ne reconnut pas André, qu’il n’avait guère remarqué. À la vue de ce visage soupçonneux, le pauvre garçon sentit qu’il n’oserait interroger celui-là ; il avait peur d’être chassé… Qui sait ? peut-être Beaudoin avait-il donné des ordres pour que la maison lui fût fermée. Heureux encore de n’être point rudoyé, il détourna la tête d’un air qu’il s’efforça de rendre indifférent et regarda d’un autre côté.

Peu après, une ou deux femmes sortirent ; il ne les connaissait pas. Pour échapper à leurs regards curieux, il voulut se lever et faire quelques pas ; mais ses jambes roidies par la fatigue et par l’humidité pénétrante de l’aube refusèrent de le porter ; il sentit qu’il allait défaillir, se raccrocha d’une main aux barreaux et reprit sa place.

Enfin Cécile parut, les yeux rouges, les traits tirés et les mains pendantes de lassitude, effarée de ce qu’elle avait vu pendant cette horrible nuit, plus effrayée encore de la tâche qu’elle pressentait. Elle le vit sur-le-champ, et frappée au cœur par la nécessité de porter un coup si cruel à ce qu’elle aimait le mieux au monde, elle recula d’un pas, puis ranimant son courage, elle avança lentement vers le malheureux qui l’attendait.

— Oh ! Cécile ! dit-il ; ses lèvres tremblaient, tout son corps, secoué par la fièvre, grelottait malgré lui.

— Du courage, mon ami, dit la jeune fille en lui prenant les deux mains.

Il se trouva assis sur la borne, presque soutenu par les bras compatissants de la jeune fille. Elle eût voulu l’entourer de tout son corps, le serrer sur sa poitrine, lui faire un bouclier de tout son être, pour empêcher la douleur inexorable d’arriver jusqu’à lui ; elle ne pouvait rien, rien, hélas !

— Elle va très mal ? demandait-il en cherchant à lire dans les yeux de Cécile.

Celle-ci répondit d’un signe muet.

— Laissez-moi la voir ! je vous en supplie ! il faut que je la voie à tout prix ! Éloignez son père, inventez quelque chose.

Il cherchait dans son esprit surmené, passant et repassant avec impatience la main sur son front brûlant ; la jeune fille lui mit une main sur l’épaule et arrêta de l’autre le geste fiévreux d’André.

— C’est inutile, dit-elle d’une voix ferme.

Il la regarda, avançant le cou de plus en plus pour lire au fond des yeux de Cécile. Elle le laissa faire, et cependant ce regard qui fouillait jusqu’au fond de son âme et qui n’y voyait pas sa tendresse, profonde et désespérée, ce regard la blessait comme une fine lame de stylet.

— Elle n’est pas morte ? balbutia le malheureux, quand il fut certain de la cruelle vérité.

Cécile fit un signe affirmatif.

— Il l’a tuée ! s’écria André avec un geste d’indignation.

Toujours muette, elle fit signe que non.

— Alors, alors, c’est moi ! murmura le jeune homme en laissant aller contre la grille son corps épuisé, incapable de résister plus longtemps.

— Non, dit Cécile, pensant qu’il valait mieux remplacer cette angoisse par une autre ; non, ce n’est pas vous qui l’avez tuée.

— C’est ma mère ! dit-il d’une voix faible, en hochant douloureusement la tête ; oui, je comprends, c’est ma mère ! Oh ! Cécile m’a-t-elle pardonné, la pauvre petite ? dites, m’a-t-elle maudit ?

— Elle n’a pas parlé, elle n’a pas souffert, répondit Cécile, incapable de contenir ses larmes. Oh ! monsieur André, cela me brise le cœur de vous voir souffrir, et je donnerais volontiers ma vie, si je pouvais mettre Maria à ma place devant vous et moi à la sienne, là-bas, sous le drap.

Elle lui serrait la main et l’épaule, sans s’en apercevoir, et le pressait contre son cœur maternel, comme un enfant qu’on veut endormir ; certes, elle eût préféré la part de la jeune morte à la sienne, s’il lui eût été donné de choisir. André sentit qu’il y avait là quelque chose de plus qu’une compassion ordinaire.

— Vous êtes bonne, bien bonne, dit-il avec peine ; elle vous aimait, vous avez été une mère pour elle, jusqu’à la fin, n’est-ce pas ?

Elle fit signe que oui.

— Je suis si malheureux ! vous savez que je voulais bien faire, vous ! n’est-ce pas ? Ah ! Cécile, aimez-moi ! aimez-moi ! je suis seul au monde !

Et il cacha son visage ruisselant de larmes dans le sein de la jeune fille qui l’écoutait les yeux levés au ciel, le visage rigide, assez ferme pour ne pas révéler son secret, mais pas assez forte pour empêcher les pleurs de couler à flots sur ses joues marbrées par l’angoisse.

Ils étaient seuls à cette heure matinale : la place était déserte, les persiennes fermées ; et d’ailleurs qu’importait à Cécile qu’on la vit, qu’on la jugeât mal, qu’on la crût avec un amoureux ! Elle donnait toute son âme ; le reste lui était désormais indifférent.

— Oui, je vous aime, répondit-elle d’une voix calme, je vous aime, parce que vous êtes orphelin, mon pauvre ami, parce que vous avez perdu votre amie, comme moi, parce que nous voilà malheureux tous les deux pour la même raison… Oui, je vous aime et je vous le prouverai.

Ému par la solennité involontaire de cette promesse, André releva la tête pour voir Cécile ; il rencontra le regard débordant de bonté de la jeune fille et sentit en effet qu’elle l’aimait. Comment ? Il n’y songea point alors.

— Je veux la voir, dit-il en se levant brusquement. Cette émotion venait de lui rendre des forces.

— Son père est là, dit Cécile.

— Il sortira ; il y a des démarches à faire… il ne restera pas là toute la journée… j’attendrai, et quand il sera parti, vous me ferez entrer.

La jeune fille refusa longtemps, puis elle céda à la fin, craignant de ne rien obtenir et de provoquer un éclat. Il fut convenu que, vers deux heures, elle rappellerait à Beaudoin les billets de décès ou quelque autre chose, et que pendant ce moment d’absence, André pourrait entrer… pour une minute seulement.

Il promit d’obéir, et elle l’engagea à rentrer chez lui, pour prendre un peu de repos. Soumis et brisé, il redescendit la montée en chancelant comme un homme ivre. Elle le suivit avec une inexprimable pitié, les mains jointes et tendues vers lui, comme si elle l’accompagnait de prières et de bénédictions ; puis elle retourna chez elle.

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