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Chapitre 14

André raffermit bientôt sa marche chancelante. Certains coups, quand ils ne vous laissent pas morts sur place, donnent une vigueur incroyable au corps brisé la veille ; le jeune homme, un instant accablé par la nouvelle qu’il venait d’apprendre, trouva des forces dans la pensée qui lui était soudainement venue : l’expiation.

Il avait à accomplir un devoir terrible : punir sa mère de façon à ce qu’elle souffrît pour le mal qu’elle avait fait, mais la punir sans l’outrager en restant un fils respectueux ; il lui fallait aussi se punir lui-même pour sa faiblesse, pour son indécision passée, pour toutes ces petites lâchetés qui, en meurtrissant le cœur de Maria, l’avaient préparée à la catastrophe finale. Une seule résolution pouvait tout réunir, tout expier ; elle fut prise sans un moment de défaillance et mise à exécution sur-le-champ.

Avec la clef qu’il possédait et qu’il prit machinalement dans sa poche, il entra dans l’appartement de sa mère. Usant de précautions minutieuses, il se déchaussa pour ne pas faire de bruit et se glissa furtivement dans sa chambre ; il mit ensuite le verrou, écouta pour s’assurer que tout le monde dormait encore ; puis, au lieu d’ouvrir les persiennes, ce qui eût fait quelque bruit, il alluma une bougie et se livra à l’examen attentif de divers papiers contenus dans son bureau.

Il mit de côté, d’abord, tous les actes le concernant qu’il s’était procurés depuis peu pour son prochain mariage. Le dossier était au complet : l’acte de décès de son père, un certificat d’exemption du service militaire comme fils unique de veuve, son propre acte de naissance, etc. ; tous ces papiers réunis avec tant de joyeuses espérances lui semblaient autant de lames aiguës dirigées contre son cœur. Il les examina soigneusement, les plia, les mit dans la poche d’un vêtement frais qu’il prit dans un placard, et cela fait, il s’assit devant ses tiroirs, pour classer méthodiquement ce qu’ils contenaient.

Toutes les lettres, tous les papiers qu’on garde sans savoir pourquoi et qui font litière en si peu de temps dans les tiroirs des gens distraits furent jetés par lui dans la cheminée, dont il avait relevé le rideau avec précaution ; les menues factures, les adresses de commerçants, etc., allèrent grossir le tas, puis quand il se fut assuré que l’examen était complet et définitif, il mit le feu à ces menues paperasses et les regarda flamber avec un sourire amer.

C’était toute une part de sa vie qui s’envolait ainsi par la cheminée sous la forme de petits flocons noirs aussi légers que le duvet ; c’étaient les préoccupations de cinq ou six années… Que tout cela, si proche la veille, était loin aujourd’hui ! Les vingt-quatre dernières heures de son existence avaient creusé un gouffre entre cet heureux passé et son avenir prochain.

Il groupa ensuite une série de factures acquittées qu’il remit dans un tiroir, additionna le total de quelques petites notes encore non payées, les attacha avec une épingle et déposa dessus une somme d’argent suffisante pour les faire acquitter toutes, et, ayant enfin mis en ordre ses affaires matérielles, il s’approcha de la fenêtre pour l’ouvrir… Une pensée lui revint à l’esprit : il prit une feuille de papier, et d’une main courante et aisée, comme il l’eût fait la veille, il écrivit sa démission à la maison de banque qui l’employait. Cela fait, il souffla sa bougie, ouvrit la fenêtre et repoussa les persiennes sans plus craindre de faire du bruit.

Pendant qu’il accomplissait tous ces soins, il avait entendu la bonne entrer et sa mère ouvrir la porte de sa chambre.

— Mon fils est-il rentré ? avait demandé madame Simon.

— Je ne sais pas, madame ; je ne crois pas, avait répondu la servante.

Madame Simon était entrée chez elle pour faire une toilette sommaire ; son fils procéda à la sienne et fit disparaître les traces de sa longue course nocturne. Il se sentait très calme maintenant, et l’horrible douleur qui l’avait vaincu à la grille de la cité Ménard s’était transformée en un endurcissement stoïque. Il s’habilla tranquillement ; sa mère vint à sa porte, essaya d’entrer : il ne dit rien.

— André, fit-elle, tu es là ?

— Oui, ma mère, répondit-il sans se troubler.

Depuis deux heures, il se préparait à cette entrevue, et il savait ce qu’il dirait.

— Ouvre-moi la porte, fit-elle d’une voix brève.

— Tout à l’heure, je m’habille.

Elle se retira sans insister. Il acheva sa toilette, jeta un dernier coup d’œil autour de lui et se rendit dans le salon.

C’était le salon d’essayage, plein de grandes psychés qui se reflétaient les unes les autres ; une table couverte de journaux et de gravures de modes, quelques feuillages artificiels de la Compagnie florale, couverts d’une poussière impalpable qui leur donnait un air triste ; de riches costumes, des satins chatoyants, des accessoires de toilette luxueux et inutiles en encombraient les meubles de tous côtés : rien de plus lugubre que ce salon grenat foncé sous le jour terne d’un troisième étage, au nord, vaste et désert, préparé pour séduire les mondaines et où André allait disposer de sa vie.

Madame Simon déblaya hâtivement un coin du canapé pour s’asseoir ; sans savoir pourquoi, elle n’avait pas envie de se tenir debout pendant que son fils lui parlerait. Elle ne tenta point de s’approcher de lui : elle se souvenait de sa conduite inconvenante de la veille ; d’un autre côté, la frayeur qu’elle avait eue en ne le voyant point rentrer, l’avait irritée au plus haut point. Elle était bien loin de soupçonner la vérité, et, avec son mépris ordinaire pour ce peuple d’ouvrières qu’elle employait, elle avait supposé que Maria et son fils s’étaient sauvés ensemble dans quelque hôtel garni où ils avaient passé la nuit. C’est donc comme un juge qu’elle s’apprêtait à parler ; c’était une mère offensée qui allait reprocher à son fils d’avoir découché, comme on dit vulgairement.

— André, dit-elle d’une voie sèche, hier tu t’es conduit avec la dernière grossièreté ; j’espère que tu vas me faire des excuses.

Il tressaillit. Dans l’état d’esprit où il était, cette attaque lui semblait une monstrueuse lâcheté. Pour racheter sa faute et celle de sa mère, il s’était fait une sorte d’héroïsme stoïque, – madame Simon le précipitait à terre du haut de son exaltation ; ce coup lui fut si dur qu’il perdit la prudence qu’il s’était juré d’observer.

— Hier, dit-il, avec vos injures imméritées, vous avez porté le coup de la mort à la jeune fille honorable et honorée dont je voulais faire ma femme.

Madame Simon haussa les épaules.

— Le coup de la mort ! répéta-t-elle avec dédain, elle t’a joué la comédie des pâmoisons, grand dadais ! et tu t’y es laissé prendre ?

André fit un pas en avant, mais il se maîtrisa et prit une chaise qu’il garda devant lui, pour mettre une barrière entre madame Simon et son emportement.

Il se mordit les lèvres deux ou trois fois pour empêcher des paroles trop amères de sortir malgré lui, puis d’une voix méconnaissable, tant elle était brisée, il dit lentement :

— Mademoiselle Beaudoin est morte ce matin à quatre heures.

Madame Simon se leva brusquement et regarda son fils dans les yeux.

— André, tu es fou ! dit-elle avec effroi.

— Elle est morte ce matin, d’une congestion cérébrale causée par les outrages que vous ne lui avez pas épargnés, malgré sa jeunesse et son innocence, si claires pour tout le monde. C’est cela qui l’a tuée, – le docteur vous le dira.

Madame Simon retomba sur le canapé. La vision de Maria fuyant éperdue, à travers l’atelier, les dernières paroles de Cécile au moment où elle la suivait, la colère indicible de son fils à cette minute terrible, tout cela passa dans son cerveau en un éclair, et elle comprit qu’en effet son fils devait avoir raison. Mais elle n’était pas de ceux qui subissent sans lutter les choses désagréables, et elle se révolta.

— Allons donc ! dit-elle en haussant les épaules, elle est morte par accident, elle serait morte sans cela ; et puis, est-ce bien sûr qu’elle est morte ? Qui est-ce qui l’a dit ? où est-ce arrivé ?

— Chez son père ; vous n’avez que faire de douter, ma mère, dit André avec amertume. Elle est morte ! et je ne crois pas qu’on vienne vous demander d’argent pour réparer le mal ; mais si même on le faisait, vous ne feriez qu’un acte de justice en donnant à son père la part qui me revient dans votre fortune.

Madame Simon regarda son fils avec un effroi croissant.

— André, mon malheureux enfant, tu perds la tête. Eh bien, et toi !

— Moi, je n’ai plus besoin de rien.

— Tu ne vas pas te tuer, André, je te le défends ! s’écria la mère affolée, comprenant enfin que son fils subissait une crise effroyable.

— Non, ma mère, je ne vais pas me tuer, soyez tranquille ; c’est assez du cadavre de Maria pour vous donner de mauvais rêves.

Madame Simon frissonna.

— Tu dis des bêtises, fit-elle en haussant les épaules avec son geste habituel de mauvaise humeur. Qu’est-ce que c’est que toutes ces manières-là ?

— Rien du tout, ma mère, rien qui doive vous étonner. Je suis aussi coupable que vous ; à nous deux nous avons tué la pauvre fille, moi en n’osant pas vous signifier ma volonté plus tôt, vous en l’accueillant comme vous l’avez fait, – ne vous fâchez pas, ma mère, c’est inutile ; il faut que nous soyons punis de votre faute, et nous le serons, vous et moi, je vous en réponds. Pour le reste, je vous pardonne : vous n’avez pas cru faire tant de mal.

Il se détourna, ému malgré lui par cette parole de pardon qui coûtait à son cœur, mais qu’il croyait nécessaire ; madame Simon tressaillit ; toute sa mauvaise nature reprit le dessus.

— Me pardonner ! voyez-vous cela ! Pour une petite rien du tout dont il avait fait sa maîtresse…

André leva le bras vers le ciel avec un geste terrible.

— Vous mentez, madame, dit-il, et vous le savez, que vous mentez ! Maria était pure comme au jour de sa naissance, et vous le saviez quand vous l’avez outragée ! Vous le savez encore, à présent que vous insultez sa mémoire. Qu’elle vous pardonne, elle ! moi, je ne le puis plus.

Il sortit sans vouloir rien entendre, et madame Simon, atterrée un instant par cette apostrophe inattendue, ne retrouva son jugement que lorsqu’il était dans la rue depuis longtemps déjà. Elle ouvrit la fenêtre et le vit descendre vers le centre de Paris. Il marchait d’un pas régulier, non comme un désespéré qui court vers la Seine, mais comme un homme résolu, se dirigeant vers un but déterminé. Elle referma la fenêtre et s’en fut distribuer l’ouvrage dans l’atelier qui bruissait déjà comme une ruche d’abeilles.

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