Chapitre 15
A l’entrée de la patronne, un grand silence se fit dans la vaste pièce ; chacune s’assit à sa place, fort affairée et les yeux baissés. La première seule resta debout, ajustant des morceaux d’étoffe sur une longue table de bois blanc, polie et rayée à la fois par le contact répété des ciseaux pendant dix années consécutives. Le bonjour habituel fut murmuré plutôt que proféré par les vingt ou trente bouches de ces demoiselles, visiblement plus sérieuses que de coutume : la scène de la veille avait laissé une impression désagréable. On avait appris que M. André n’était rentré qu’au matin ; Cécile ne s’était pas montrée, et tous ces événements produisaient un certain malaise qui pesait sur l’atelier.
Tout étourdie encore de sa récente entrevue avec son fils, madame Simon s’approcha de la table et examina les dispositions de sa première ; celle-ci, grande fille rousse aux yeux noirs, maigre et effrontée, devait sa haute position à son aplomb imperturbable autant qu’à son talent réel ; jamais nul ne l’avait déconcertée, paraît-il, ni prise au dépourvu, et quand la patronne était de mauvaise humeur, Félicie savait sauver les difficultés de la situation par un sang-froid et une gaieté que les remarques les plus acérées de madame Simon ne parvenaient pas à entamer. Celle-ci était contente au fond de pouvoir gronder à son aise, sans crainte de provoquer un orage : c’était pour ses moments d’aigreur une consolation toute trouvée. Mais Félicie ne paraissait pas ce matin se trouver dans une disposition aussi accommodante que de coutume ; elle laissa approcher madame Simon et reçut quelques ordres sans répondre avec cette vivacité goguenarde qui mettait tout l’atelier en liesse et dont la patronne ne pouvait se fâcher.
— À quoi donc pensez-vous, quand je vous parle ? dit tout à coup la mère d’André, à qui sa conscience troublée donnait des inquiétudes jusqu’alors inconnues. Elle venait de s’aviser que ses ouvrières avaient peut-être entendu l’apostrophe de son fils.
— À vous écouter pour m’instruire, madame ! répondit la grande fille.
Cette réponse, faite sur un ton de soumission apparente, irrita madame Simon, comme une insolence ; prenant l’ouvrage avec vivacité, elle éparpilla les épingles autour d’elle et défit jusqu’au bout ce que venait de terminer sa première demoiselle.
— Vous devriez bien aussi regarder quand je vous montre, dit-elle d’un ton âpre ; où avez-vous appris à froncer le droit fil sur le biais ? On dirait que vous le faites exprès pour gâcher l’ouvrage !
La grande Félicie, qui se trouvait alors en arrière de madame Simon, lui tira la langue derrière le dos, ce qui dérida un peu les ouvrières, et répondit poliment, bien qu’avec une ombre de sécheresse dans la voix :
— Ce n’est pas exprès, madame, je vous assure.
— Vous moquez-vous de moi ? fit madame Simon exaspérée sans savoir pourquoi ; et se retournant brusquement, elle allait entamer une harangue furieuse, lorsqu’elle s’arrêta court, les yeux fixés sur la porte. Cécile venait d’entrer.
Tout l’atelier fit un mouvement, le même : les ciseaux tombèrent à terre de tous les genoux dérangés, quelques petits bancs craquèrent, et les yeux de toutes ces femmes se tournèrent vers la jeune fille avec la même question muette.
— Qu’est-ce que vous venez faire ici ? dit madame Simon, tellement irritée qu’elle oublia toute prudence. Vous venez vous faire chasser comme l’autre ?
— Je viens annoncer à ses compagnes d’atelier que l’autre, comme vous dites, Maria Beaudoin, comme elle s’appelait, est morte ce matin de la frayeur et du chagrin que vous lui avez causés hier.
Cécile, toute pâle, toute droite, les yeux pleins d’une colère indicible, regardait madame Simon, qui fut un instant sans pouvoir parler ; elle étouffait littéralement de rage. Cet instant de silence fut sa défaite. L’atelier entier se leva avec un cri d’horreur et de compassion.
— Silence ! cria madame Simon, retrouvant la parole par une nouvelle émotion. Qui est-ce qui ose faire du bruit en ma présence ?
— Vous n’allez pas toujours nous empêcher de la plaindre ! s’écria Félicie, qui, déjà mécontente précédemment, saisit cette occasion de faire un peu tête à la patronne.
— La plaindre ! une misérable, une rien du tout ! fit madame Simon avec un mépris sanglant.
— C’était une honnête fille, dit Cécile en faisant un pas en avant. Nous avons eu assez de railleries, elle et moi, à cause de notre bégueulerie, comme on disait, pour avoir le droit de nous en vanter tout haut. Allons, dites-le, vous, que c’était une honnête fille ! ajouta-t-elle en se tournant vers les ouvrières.
— Oui, bien sûr ! répondit l’atelier tout d’une voix.
— Et vous viendrez à son enterrement, demain à neuf heures, à la cité Ménard. Son père m’a chargée de vous inviter en attendant les lettres.
Un murmure d’assentiment parcourait déjà la salle ; madame Simon frappa violemment la table du plat de la main, et le silence se rétablit. On attendait d’elle une bonne parole ; elle éleva la voix d’un ton mordant :
— J’ai autre chose à faire, mademoiselle, dit-elle à Cécile, avec un regard ironique, que d’envoyer promener mes ouvrières à des enterrements de filles. – Je défends à ces demoiselles d’y aller.
— Par exemple ! s’écria Félicie, voilà qui serait un peu fort ! Et si nous y allions tout de même ?
— Celle qui ira ne rentrera pas chez moi ! fit madame Simon, blanche de fureur.
— Eh bien, mesdames, autant nous en aller tout de suite, n’est-ce pas ? répliqua la grande Félicie en sautant sur son chapeau pendu à une patère. Tout l’atelier l’imita. Individuellement, pas une de ces femmes n’eût eu le courage de renoncer à son gagne-pain ; mais en masse, elles étaient braves comme des lions et ne pensaient plus au lendemain.
— Je vous chasse toutes, dit madame Simon, les dents serrées.
— Prenez garde, madame, fit Cécile en la regardant en face ; ce mot-là, vous l’avez dit hier, et il ne vous a pas porté bonheur.
Madame Simon quitta l’atelier, qui se désemplissait rapidement, et rentra dans le salon d’essayage. La vue de la rosace du tapis qu’elle regardait pendant que son fils lui parlait porta le comble à son exaspération ; elle parcourut le salon en froissant et en déchirant ce qu’elle rencontrait sur son passage, dans tous les excès d’une fureur impuissante. Au moment où elle tombait à la fin sur une chaise, épuisée et pantelante, la bonne vint lui dire qu’une dame venait pour essayer un costume.
— Non, non, cria la malheureuse femme ; non, je ne peux pas. Je perds la tête.
— Que faut-il dire, madame ? insista la servante.
— Dites-lui tout ce que vous voudrez ; dites-lui que je suis morte, si ça vous fait plaisir ; mais laissez-moi tranquille !
La bonne se retira, pensant que sa maîtresse était devenue folle, et en effet il ne s’en fallait pas de beaucoup.
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