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Chapitre 16

Cécile, revenue de l’atelier après avoir pris avec les ouvrières toutes les dispositions pour le lendemain, engagea le père Beaudoin à accepter un peu de nourriture ; il s’y refusa sans emphase, avec un simple signe négatif, et personne n’osa insister.

L’événement avait fait grand bruit dans la cité Ménard : chacun avait dit son mot ; on avait communément blâmé Beaudoin, les uns pour trop de tolérance, les autres pour trop de sévérité, ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas ; le joyeux Léonard, un peu assombri par cette funèbre aventure, avait résumé la situation d’un mot :

— Il ne faudrait pas avoir ses enfants avec soi quand on ne les aime pas assez pour s’en occuper tout le temps ; comme ça on n’aurait pas de désagréments !

Il n’avait pas trouvé de contradicteurs, et le brave garçon, meilleur que ses apparences, confus d’avoir mangé toute sa paie de la semaine précédente, obligé de vivre à crédit jusqu’au samedi, ne sachant où trouver de l’argent pour faire son offrande à la jeune morte, au lieu de déjeuner, s’en alla au fond de l’atelier de lithographie, dans la caisse aux rognures, trier les plus belles et les plus satinées, et se livrer ensuite à un travail mystérieux qu’il reprit le soir après sa journée et prolongea une partie de la nuit. Le lendemain on le vit arriver avec une magnifique couronne blanche qu’il avait confectionnée avec les rognures.

Tous les locataires de la cité avaient offert leurs services. On ne se doute pas de la quantité de pitié latente qui se trouve dans le peuple ouvrier de Paris : il n’a pas comme les riches la ressource de faire refuser sa porte aux malheureux qui passent ; toutes les infortunes tombent sous ses yeux, et il ne se blase pas de ce spectacle pénible ; loin de là, il y prend une compassion efficace pour ceux qui souffrent.

La misère rend industrieux : c’est aussi vrai au moral que dans l’ordre matériel des choses : celui qui n’a pas d’argent offre sa bonne volonté, et parfois l’effort de ces bonnes volontés réunies arrive à des résultats que ne donnerait pas la fortune.

C’est ainsi que Maria se trouva couverte de fleurs sans qu’on eût rien dépensé pour elle. Les fleurs de mai, presque toutes blanches et bleues, qui fleurissaient dans les jardins de la cité, arrivèrent par poignées et par corbeilles ; Noémi apporta son pot de marguerites, et madame Gardin dépouilla son lilas blanc, qui avait fleuri en retard, « comme exprès ! » disait-elle avec un gros soupir. La seule personne qui dépensa quelque argent pour fleurir la jeune morte fut Louise, « madame Leclerc », qui n’avait pas encore eu le temps de s’occuper de son jardin.

Parmi toutes les larmes, toutes les pensées douloureuses qu’avait provoquées à la cité ce dénouement fatal d’un joli roman deviné par toutes et tous, celles de Louise étaient peut-être les plus cuisantes. Par un triste retour sur elle-même, aimée, heureuse, elle enviait presque celle qui mourait dans sa robe d’innocence : cet hommage spontané rendu à la pureté d’une jeune fille lui paraissait la chose la plus enviable, parce qu’elle n’y avait plus droit. Elle se mettait en pensée à la place de la jeune morte, et se disait que son cercueil ne porterait qu’un drap blanc menteur, que sa honte deviendrait ainsi publique ; en apprenant qu’elle n’était pas mariée, que ne dirait-on pas sur son compte ?

La pauvre fille essayait vainement de chasser ces idées pénibles, elles lui revenaient avec une persistance maladive ; pour les écarter, elle voulut faire un sacrifice, et, prenant sa petite bourse, elle alla chercher des roses blanches, les seules roses que Maria dût emporter au cimetière ; car les roses blanches sont des fleurs chères, et les habitants de la cité Ménard n’étaient pas riches.

L’heure du déjeuner avait un peu calmé la première effervescence ; Beaudoin, après avoir fait les premières démarches, avait encore à accomplir toute une série de ces courses pénibles dont le riche s’affranchit à prix d’or et que le pauvre fait lui-même, buvant ainsi le calice jusqu’à la lie ; mais une difficulté se présenta : l’argent.

Où prendre de l’argent pour ce qui restait à faire ? Cécile avait épuisé sa bourse et celle de sa tante, – Beaudoin avait porté au mont-de-piété sa montre et l’unique couvert qui composait son argenterie, mais tout cela ne fournissait pas de quoi payer le service à l’église, qui ne donne pas ses prières pour rien, – ni la concession temporaire de cinquante francs.

— Tant pis, dit le vieil ouvrier avec un geste lugubre, on se passera d’église, et elle ira à la fosse commune.

Cécile frissonna.

— Non, oh ! non ! dit-elle, pas la fosse commune, – et il faut l’église, car on dirait qu’elle n’était pas une honnête fille.

— Que voulez-vous que j’y fasse ? murmura Beaudoin en haussant les épaules.

Cécile, sans rien dire, gravit l’escalier et alla frapper chez madame Leclerc. L’attitude de la jeune femme, en apportant les roses blanches, l’avait particulièrement frappée, et elle s’était dit que là peut-être elle trouverait à emprunter quelque argent.

— Je ne vous connais pas, madame, dit-elle, mais je ne sais où aller, et ici tout le monde me connaît…

Dès les premiers mots, Louise l’interrompit :

— Oui, dit-elle avec un soupir, – oh ! oui, je vous prêterai ce qui vous manque ; l’argent n’est pas à moi, ajouta-t-elle en rougissant, mais j’ai des bijoux, et si nous en avions besoin, je pourrais les engager pour remplacer…

Cécile la regarda avec une compassion profonde : leurs yeux se rencontrèrent, et Louise fondit en larmes ; elles s’étaient dit plus de choses dans ce regard qu’en cent longues conversations.

— Courage, dit Cécile, en pressant la main de la jeune femme, les beaux jours viendront.

C’était Cécile qui lui donnait du courage, elle qui, brisée de fatigue et de chagrin, accomplissait encore le pénible devoir de trouver de quoi payer un asile à son amie ; cette idée parut si étrange à madame Leclerc qu’elle resta étonnée, pensive.

— Je vous dirai tout, fit-elle en remettant à la jeune fille un billet de cent francs, et vous m’aiderez, vous me consolerez comme vous consolez tout le monde.

— Merci, dit simplement la jeune ouvrière en lui serrant la main.

C’était encore plus une promesse qu’un remerciement ; elles se séparèrent, Louise avec une sorte d’espérance, et Cécile avec la vague consolation qu’apporte l’espoir de pouvoir faire du bien.

Beaudoin prit l’argent sans demander d’explication : il se doutait bien que sa jeune amie avait trouvé dans la cité l’aide qui lui était nécessaire, et il sortit pour terminer sa pénible tâche.

Deux heures venaient de sonner : Cécile, qui s’était assise un moment auprès du lit mortuaire chargé de fleurs et de couronnes, se souvint avec un tressaillement qu’André devait attendre son signal. Elle se leva aussitôt, raffermit ses pas que la fatigue rendait indécis et tremblants, et sortit de la cour.

Il était là ; Beaudoin avait passé près de lui sans le voir, – d’ailleurs il ne le connaissait pas. – Mais le malheureux jeune homme l’avait deviné à son attitude, à son visage sombre et presque méchant. La vue du père de Maria avait ajouté une angoisse de plus à celles dont il était abreuvé ; il se demandait maintenant de quoi vivrait cet homme, soudainement vieilli par la douleur et la colère, quand il ne pourrait plus se suffire à lui-même. Les paroles qu’il avait dites le matin à sa mère lui revenant en mémoire, il dit que non seulement cet homme-là ne demanderait pas d’argent, mais encore qu’on ne pourrait pas lui en faire accepter. La pensée de cette dette qu’il ne pourrait jamais payer tomba sur son cœur comme un nouveau coup de marteau.

Cécile lui fit un signe sans s’approcher : elle se sentait faible devant la douleur d’André ; elle n’eût jamais consenti à s’éloigner de lui, mais elle eût préféré toutes les tortures à celle de le voir se désespérer en face de Maria. Elle avait promis cependant et elle tint sa promesse ; précédant le jeune homme, elle l’introduisit dans la chambre de la jeune fille, cette chambre où il n’avait jamais pénétré, même en rêve.

Contrairement à ce que craignait Cécile, André se montra très calme. Son agitation du matin avait fait place à une sombre résolution : il s’était résigné, sinon à son malheur, au moins à le subir avec dignité ; il se sentait maître de lui-même et ne voulait pas se laisser aller à de nouvelles faiblesses. Cette attitude ne laissa pas que d’inquiéter la jeune fille ; elle craignit un moment que ce coup n’eût ébranlé la raison d’André et que ce stoïcisme ne fût de l’indifférence ; mais, au moment où elle se penchait en avant pour lire dans les yeux du jeune homme ce qui se passait en lui, il se tourna vers elle avec un sourire amer et lui dit à voix basse :

— Tout ce que j’ai le plus aimé ! et il ne me reste plus rien !

Une expression si pénible, si irrémédiablement désolée passa sur le visage de la jeune fille, qu’une vague intuition de la vérité traversa pour la seconde fois l’esprit d’André.

— Plus rien, – que vous, vous qui l’avez tant aimée et que je ne saurais oublier…

Il prit la main de son amie, la serra et la garda machinalement dans la sienne, pendant que debout, il regardait la morte avec des yeux calmes et profonds, qui voyaient bien au-delà du lit mortuaire.

Un pas retentit dans la pièce voisine ; avec un mouvement d’effroi violent, Cécile retira sa main et se retourna : Beaudoin les regardait avec des yeux flamboyants.

— Qu’est-ce que vous venez chercher ? dit-il à André sans quitter le seuil. Vous n’avez pas fait encore assez de mal, n’est-ce pas ? C’est vous qui l’avez mise là, avec vos belles paroles dorées ? Hors d’ici, beau fils de famille ; hors d’ici ! – C’est moi qui vous chasse aujourd’hui, – et si j’avais un fusil…

André, sans s’écarter du lit, s’effaça un peu pour voir Beaudoin en face :

— Ne soyez pas sévère avec moi, monsieur, dit-il, vous ne serez jamais plus sévère que moi-même.

— Des phrases ! Allons, dehors, et dépêchons-nous ! fit le vieil ouvrier en levant le poing.

Cécile passa entre les deux hommes pour les séparer, mais André la rassura du geste.

— Faites ce que vous voudrez, monsieur, dit-il, vous êtes le maître ; mais pour expier la faute que j’ai commise envers elle et envers vous, je viens de me condamner à une vie si dure, que celle des plus pauvres ouvriers est douce en comparaison. Je mangerai la nourriture la plus grossière, je dormirai sur le lit le plus dur, je ferai les travaux les plus pénibles, et, pour me reposer, je n’aurai plus ni maison ni famille ; j’irai d’endroit en endroit sans me fixer nulle part, et je n’aurai aucune des joies dont les plus misérables ne sont pas privés… Croyez-vous que je serai alors assez puni ?

— Le couvent ! fit le vieil ouvrier en ricanant.

— Non, monsieur, – l’armée. Je viens de m’engager comme soldat. Croyez-vous qu’elle me pardonne ?

Cécile avait reculé, aussi pâle, les lèvres aussi livides que la morte. Beaudoin haussa les épaules, fit un geste qui signifiait : Soit ! souleva sa casquette et s’en alla. Sa colère et sa rancune se trouvaient impuissantes contre le châtiment que s’infligeait le coupable.

Quand il fut parti, Cécile joignit les mains et parvint à prononcer ces mots :

— Monsieur André !

— Oui, dit-il, en répondant à son regard ; oui, c’est vrai. Je viens de m’engager. Ah ! Cécile, c’était la seule chose possible ! Comment aurais-je pu retourner à ma vie ordinaire, rentrer chez nous, revoir ma… celle qui a fait tout le mal… ? C’était impossible ! Oui, Cécile, je m’en vais ; où et quand, je n’en sais rien, mais je m’en vais.

Il se tut et recommença à regarder la jeune morte.

— Croyez-vous, dit-il après un silence, que je n’ose pas l’embrasser ? Elle ne me le permettait pas, vous savez ?

Cécile, qui ne pouvait plus pleurer, prit une des mains de Maria qu’elle avait elle-même croisées sur sa poitrine et la souleva un peu ; André, à genoux, y posa ses lèvres et frissonna au froid contact de la mort. La jeune fille remit pieusement la main glacée à sa place, la recouvrit de fleurs et resta debout, au pied du lit, savourant encore, avec la joie sauvage des désespérés, la dernière amertume qu’André venait de lui apporter.

Quelques instants après, il s’essuya le front et regarda autour de lui.

— Je m’en vais, dit-il : ici je deviendrais méchant ; et je ne veux pas l’être. Voici tout ce que je possède en ce moment, Cécile ; faites pour le mieux.

Il lui remit un petit portefeuille, et comme elle hésitait :

— C’est bien à elle, ajouta-t-il, vous pouvez le prendre ; si vous n’en voulez pas, donnez-le aux pauvres, je n’en veux pas.

Le lendemain, à la levée du corps, Beaudoin vit André se mettre derrière lui à la suite du cercueil. Après un premier mouvement, il ne fit pas d’objection, et les deux hommes, avec un cortège nombreux, menèrent le deuil jusqu’au cimetière ; après quoi ils se séparèrent avec un salut, sans avoir échangé un seul mot.

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