Chapitre 17
La petite population de la cité Ménard se remit peu à peu de l’émotion causée par la mort tragique de Maria, Beaudoin ; cependant une sorte de réserve plus sévère semblait présider de la part des jeunes filles à leurs plaisanteries avec les jeunes gens : on eût dit que le malheur de la pauvre petite ouvrière leur avait servi de leçon. Mais cet enseignement salutaire n’eut pas une longue influence, et, un mois après, Léonard dirigeait la formation des quadrilles au Moulin de la Galette, absolument comme s’il n’avait jamais versé de larmes pour un malheur qui n’était pas le sien.
L’amour de la jeune fille avait confirmé Léonard dans sa théorie : à savoir, qu’il ne faut faire la cour qu’aux femmes mariées ; aussi, depuis une dizaine de jours, avait-il jeté son dévolu sur une jolie petite brune, rieuse et coquette, qui venait d’entrer à la lithographie en qualité de plieuse et qui faisait des journées extraordinaires, grâce à l’agilité de ses petits doigts courts et potelés.
Les plieuses travaillaient dans une pièce contiguë aux presses, et les hommes ne pouvaient guère les voir ; mais, par un hasard singulier, madame Landos occupait la table qui se trouvait le plus près de la porte de communication, large baie sans fermeture et de là, ses yeux avisés pénétraient jusqu’au fond de l’atelier.
C’était encore une lithographie à la vieille mode, où la vapeur n’avait jamais pénétré même en rêve ; contre le mur du fond jadis blanc, aujourd’hui noirci jusqu’à la hauteur de la tête, se dressaient les grandes roues des presses, dont les poignées longues de plus d’un mètre ressemblaient aux pattes de quelque monstrueuse araignée.
Se sentant observé par le regard félin de madame Landos, qui examinait tout, les yeux baissés, sans paraître s’occuper d’autre chose que des feuilles de papier qui volaient sous ses doigts avec un froissement ailé, – Léonard s’attachait d’un bond au bras le plus éloigné, l’entraînait par son poids et redescendait avec lui, s’aidant des pieds et des mains, pendant que le chariot venait frapper avec un coup sourd la solive de chêne qui gémissait sous le choc. Ce travail qui mettait en évidence la vigueur mâle et l’élégance native du bel ouvrier lui plaisait malgré sa rudesse, – mais à condition qu’il y eût là une belle pour l’admirer.
Madame Landos faisait la coquette cependant ; elle arborait les rubans les plus tapageurs, les frisons les plus ébouriffés ; mais si avant de s’asseoir elle accordait un gracieux signe de tête au jeune lithographe, une fois au travail elle feignait de ne plus le voir, et pourtant c’est alors qu’elle le voyait le mieux. Un moment elle sembla reporter toute son attention sur l’écrivain, malingre jeune homme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, fins et rares, qui s’en allait visiblement vers le repos éternel, après avoir passé toute sa vie plié en deux sur une ardoise, quand il était tout petit, sur une pierre lithographique, dès qu’il avait eu quinze ans.
Ce souffreteux discret, qui ne parlait guère et ne levait jamais les yeux, avait piqué au vif la belle coquetterie de madame Landos ; mais on ne se plaît vraiment à son œuvre que si elle réussit, et comme celle-ci ne réussissait pas, la jolie plieuse se retourna vers Léonard, qui promettait un plus brillant succès.
La première fois qu’à la sortie de l’atelier il se hasarda à lui parler de sa flamme à mots couverts, elle lui répliqua en prononçant quatre fois dans la même phrase le nom de son « petit mari ».
Léonard un peu vexé fut pris d’un vif désir de voir le « petit mari », et son envie fut satisfaite le dimanche suivant, pendant qu’il retournait la terre de son jardinet avec une ardeur suffisante pour déraciner n’importe quel arbre, si gros qu’il fût.
Le « petit mari », qui attachait des haricots d’Espagne aux lattes vermoulues d’une tonnelle dont l’équilibre rappelait celui de la tour de Pise, était un grand gaillard taillé en cuirassier, portant courtes ses moustaches noires de sanglier ; les cheveux coupés ras, le menton bleu, frais rasé, avec une serpette suspendue au poignet par une ficelle, il taillait çà et là et, avec des brins de fil retenus dans les coins de sa bouche, il attachait ses haricots d’un air brutal.
— Oh ! oh ! pensa Léonard, voici un petit mari qui ne me paraît pas avoir l’air commode.
Madame Landos papillonnait autour de son époux avec un air charmé et des œillades assassines, celles-ci à l’adresse de Léonard ; cependant elle n’alla point jusqu’à lui parler en présence de son maître légitime ; ce jour-là, Léonard, mécontent du rôle qu’il jouait, s’en alla vers trois heures au Moulin de la Galette où l’on dansait déjà, malgré la chaleur écrasante, et se fit une popularité en enlevant à bras tendu une fillette qui dansait en face de lui, sans penser à mal ; ce haut fait de vigueur faillit lui attirer une querelle avec le danseur de la demoiselle ; mais comme cet excès de gymnastique avait rendu sa bonne humeur au jeune ouvrier, le tout se termina par un échange de litres et de bons procédés à la buvette du bal Debray.
Deux ou trois jours après, Léonard, les bras croisés, fumait sa pipe, assis sur le rebord extérieur d’une fenêtre de l’atelier ; il fuyait le jardin, depuis qu’il était sûr, à toutes les heures de repos, d’y rencontrer le petit mari de madame Landos. La vue de ce colosse, occupé sans cesse à plier des tiges de volubilis et à sarcler délicatement sa planche de salade, haute environ d’un pouce, donnait si énergiquement sur les nerfs au lithographe qu’il préférait se priver du jardin, une fois la journée finie.
Il ne devait pas avoir l’air fort affable, car Nathalie qui rentrait lentement, son inévitable panier de femme de ménage au bras, s’arrêta devant lui d’un air goguenard :
— Dans les nuages, mon beau ténébreux, lui dit-elle en clignant un œil.
Il haussa les épaules, retira sa pipe de sa bouche, la secoua contre le rebord de pierre, et prit, pour la rebourrer, du tabac dans un cornet de papier.
— Est-ce qu’un joli garçon comme ça devrait être tout seul à cette heure-ci ? continua le Méphistophélès en jupons ; il n’y a donc plus de mignonnes pour aller faire un tour aux balançoires de derrière la butte ?
— Laissez-moi tranquille, la mère, voulez-vous ? fit Léonard en allumant sa pipe.
— On y va, mon petit, on y va, répliqua tranquillement la femme de ménage en faisant mine de le quitter ; pourtant j’aurais cru que vous plaisiez à la petite brune, la femme du grand Landos… mais, si vous n’avez rien à lui dire, je m’en retourne, bonsoir ; mes lapins doivent attendre leur souper depuis longtemps.
Léonard avait fait un mouvement accompagné d’un soupir, la rusée ralentit le pas, tout en gagnant l’entrée de l’escalier.
— Vous n’avez pas de commissions, fit-elle en se retournant à demi, avant de pénétrer sous la voûte sombre. Il se leva brusquement et la suivit ; pendant une minute ou deux ils causèrent à voix basse et se séparèrent ensuite, Léonard content, mais un peu honteux, comme un homme qui éprouve un vague remords de conscience, et la fine mouche enchantée d’elle-même aussi bien que des autres.
Elle pénétra dans son rez-de-chaussée, qui exhalait une odeur singulière où se mêlaient celles des croûtes trempées pour les lapins, de l’herbe fraîche coupée, du marc de café resté dans un petit pot, mais non couvert, parce que cela fait surir, et de mille autres ingrédients bizarres. Elle tira de son panier un reste de gigot, de nombreuses feuilles de salade, un fond de madère dans une bouteille, un peu de tabac à priser dans du papier, et, après avoir distribué ces produits de la « gratte » dans leurs coins respectifs, elle se prépara à souper confortablement.
La clef était restée sur la porte, ainsi qu’elle l’avait dit à madame Leclerc, et la porte elle-même n’était pas fermée ; au bout d’une demi-heure, entendant un pas lourd retentir sur les dalles du passage, elle se leva doucement et s’approcha de l’escalier.
— C’est vous, monsieur Landos, dit-elle de sa voix la plus aimable.
— Oui, c’est moi, eh bien, quoi ? grommela l’ours en manquant la première marche dans l’obscurité, ce qui le fit tomber sur les mains avec un juron accentué.
— Ah ! mon Dieu ! vous vous êtes fait mal ! s’écria la femme de ménage avec un accent de commisération très naturel ; c’est ma faute, je n’avais pas fermé ma porte, et un peu de lumière mal à propos, ça fait paraître le reste bien plus noir. Entrez donc, monsieur Landos, que je voie si vous ne vous êtes pas fait de mal.
— Je n’ai rien du tout, ça n’en vaut pas la peine, grogna le « petit mari » de la jolie brune.
— Venez toujours par ici pour voir à la chandelle, sans ça je croirai que vous m’en voulez de ma bêtise.
Timide contre les prévenances, comme tous les gens sans éducation, Landos se laissa entraîner bien à contrecœur dans le domicile de Nathalie, et force lui fut de permettre à son hôtesse de regarder ses mains, dedans et dehors, son visage, de lui tâter les genoux, pour s’assurer qu’il n’avait rien d’abîmé, et enfin de lui verser un grand petit verre de vin de vulnéraire suisse, bon pour les chutes, blessures, brûlures, rages de dents et accidents semblables.
— Merci, dit le prétendu blessé en repoussant de la main le verre que Nathalie venait de placer devant lui, je ne bois jamais de médecine ; de ma vie je n’ai été malade, et je crois que je mourrai d’un accident plutôt que de maladie. Je n’aime pas les drogues.
— Goûtez-en, fit la commère en clignant de l’œil, comme elle l’avait fait à Léonard.
Il secoua la tête d’un air dédaigneux.
— Goûtez-en, vous dit-on, insista Nathalie ; j’en prends bien, moi qui n’ai pas de mal ; vous pouvez bien trinquer avec moi ; si ça ne vous plaît pas, vous le laisserez.
Non sans répugnance, Landos choqua son verre contre celui que lui tendait sa charitable hôtesse, puis flaira le liquide et y trempa le bout de sa langue avec une extrême précaution ; Nathalie, qui l’observait en riant, vit la physionomie de l’ouvrier se rasséréner, et une seconde épreuve, plus longue et plus concluante, parut lui inspirer une confiance désormais sans bornes dans le vulnéraire de la femme de ménage.
— Eh ! dites donc, voisine, fit Landos en lui donnant un coup de poing sur le genou, voilà une jolie farce ! votre vulnéraire, c’est de la chartreuse !
— Et de la meilleure encore, mon garçon ! répliqua triomphalement la commère ; est-ce que vous croyez peut-être que ce n’est pas bon pour les blessures ?
— À preuve que ça vaut mieux que de la tisane ! conclut Landos en se renversant sur sa chaise avec un rire épanoui. Vous m’avez joliment attrapé tout de même, la bourgeoise ! moi qui avais peur que ça ne sentit le camphre, comme le raspail… ça sent la pharmacie, le raspail ; j’aime mieux votre vulnéraire.
— Eh bien, il faut y retourner alors, dit Nathalie en avançant le goulot de la bouteille sur le verre que son hôte défendait de la main, par respect des bienséances ; il fut vaincu pourtant, comme on devait s’y attendre, et une seconde dose de chartreuse le mit dans un état de gaieté tout à fait agréable.
— Eh bien ! et ma femme qui me suivait, où donc est-elle passée ? dit Landos en se levant tout à coup.
— Eh ! voisin, vous partez comme un salpêtre, fit Nathalie ; vous m’avez fait peur ; soyez donc tranquille ; elle est montée préparer votre souper, pensant que vous avez rencontré un camarade.
— Et de vrai, il ne s’en faut guère, répondit l’ouvrier avec sa plus belle politesse ; vous êtes une dame bien aimable, et je m’arrangerais de votre vulnéraire tous les jours.
— Il faudra entrer quand le cœur vous en dira, voisin ; il y a toujours une goutte de n’importe quoi dans un placard.
— Oh là ! madame Nathalie, fit Landos en se défendant, ce ne serait pas pour la goutte, ce serait pour vous remercier de votre politesse… Ce que j’en ai dit, c’est pour plaisanter.
— Je vous comprends bien, monsieur Landos, dit Nathalie, qui éleva la voix en se rapprochant de la porte. Une forme féminine se glissa dans l’escalier et gravit le premier étage. – Attendez donc que je vous éclaire, ajouta l’hôtesse en prenant sa bougie qu’elle éleva à la hauteur de sa tête.
On vit alors madame Landos, toute rouge, tout essoufflée, se pencher sur la rampe du premier.
— Landos, est-ce toi ? dit-elle, où donc te caches-tu ? Voilà une heure que je suis sur le palier à t’attendre ; tu as la clef dans ta poche.
— C’est, ma foi, vrai ! fit l’ouvrier avec un gros rire, et même la preuve en est que la voilà.
Il monta d’un pas lourd ; on entendit la voix de sa femme qui lui faisait un semblant de querelle, puis leur porte se referma, et le silence se fit dans la cage de l’escalier, troublé seulement par une faible plainte du petit nourrisson de madame Gardin, qui, ce soir-là, avait de la peine à s’endormir.
— Eh ! allez donc ! fit Nathalie en refermant sa porte avec un sourire narquois et un intraduisible mouvement d’épaules, ça n’est pas plus difficile que ça. Sont-ils bêtes tous !
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