Chapitre 18
Landos aimait la chartreuse, il aimait en général tout ce que le génie humain a inventé jusqu’ici en boissons alcooliques ; presque tous les soirs, il prit l’habitude d’entrer chez la mère Nathalie après son petit travail de jardinage ; bien accueilli, toujours fêté, régalé de bonnes liqueurs et de fines histoires, il y trouva tant de plaisir que bientôt il abrégea son séjour au jardin pour rester plus longtemps chez sa nouvelle amie avant l’heure du repas. Un soir il y resta à souper, sans même songer à prévenir sa femme. Celle-ci ne manqua pas de lui faire une scène de jalousie cruelle, lorsqu’il rentra une heure plus tard, et le résultat de cette scène fut de mettre le « petit mari » dans une violente colère.
— Je ne veux pas qu’on me mène, vociféra-t-il en frappant du plat de sa large main sur la table où il fit danser toute la vaisselle.
— Mais dis-moi si c’est raisonnable de te faire attendre, répondit madame Landos qui fondit en larmes.
— Je ne veux pas qu’on m’attende ! hurla l’époux inexact.
— Ah ! fit madame Landos en séchant soudainement ses larmes, ah ! tu ne veux pas qu’on t’attende ? C’est bon, on ne t’attendra plus.
— C’est très bien, fit Landos soudainement apaisé, car au fond il était doux comme un mouton et se laissait mener comme un enfant. Qu’est-ce que je demande, moi ? qu’on me laisse tranquille, voilà tout ! Embrasse-moi, la bourgeoise !
— Pour cela non, dit la femme avec dépit, tu peux bien te faire embrasser si tu veux par ta vieille d’en bas.
— Eh ! eh ! elle n’est pas encore si déchirée, fit Landos avec une certaine complaisance. Mais tout ça, c’est pour rire, tu sais bien, Rose !
— Si c’est pour rire, tant mieux ! répliqua Rose d’un ton sec, et elle se mit à desservir promptement le repas auquel elle avait à peine touché.
Pendant quelques jours, Landos se montra plus assidu près de sa femme. Son métier de peintre en bâtiments le renvoyait au logis à des heures irrégulières, parfois après le coucher du soleil, quand l’ouvrage pressait, parfois après une demi-journée seulement ; les chômages étaient longs et fréquents ; il est vrai qu’en temps d’ouvrage il gagnait sans se gêner de dix à douze francs par jour ; cette vie mal équilibrée, où force était de mettre de côté pour les mortes saisons, lui avait paru facile jusqu’alors, grâce à l’économie et plus encore à l’énergie de sa femme. Il s’était marié jeune, Rose avait dix-sept ans, ils avaient été parfaitement heureux pendant une dizaine d’années ; mais le vrai bien, le seul réel dans les familles d’ouvriers, l’enfant, leur avait manqué, et, depuis quelque temps, leur bonheur s’était éteint tout doucement, sans secousses. Rose était devenue coquette ; devenue n’est pas le mot : elle l’avait toujours été ; mais jusqu’alors pour son mari seulement. Elle chercha à plaire aux autres, et pour s’assurer qu’elle y réussissait, elle n’eut qu’à ouvrir les yeux et les oreilles. Cependant elle n’avait pas encore dépassé la fragile barrière qui sépare la simple coquetterie d’un commencement de faute, et, sans les roueries machiavéliques de dame Nathalie, elle eût peut-être persévéré encore quelque temps dans la bonne voie.
Les premières entrevues de Rose avec Léonard, courtes et furtives, l’avaient laissée tremblante comme si elle commettait un crime. Elle sentait vaguement que c’était autre chose qu’une galanterie ordinaire que d’accepter la complicité d’un tiers, et quel tiers ! cette Nathalie si peu estimée que ceux mêmes qui se servaient d’elle ne se gênaient pas pour exprimer leur opinion sur son compte ! On ne met pas le pied sur le bord d’un précipice, si fleuri que soit le chemin qui descend au fond de l’abîme, sans éprouver un moment de vertige ; ce vertige dura longtemps pour Rose et la reprit à chaque fois.
Aussi la scène de jalousie qu’elle avait faite à son mari n’avait rien de joué ; elle était d’autant plus furieuse contre Nathalie qu’elle lui en voulait du rôle que cette femme jouait entre elle-même et Léonard ; le bel ouvrier avait voulu ce soir-là profiter de l’absence du mari pour s’introduire auprès de la jolie plieuse, mais elle l’avait bel et bien mis à la porte.
La présence de son amoureux dans ce logis où jusqu’alors aucun homme n’était entré avec de semblables pensées lui avait donné un mouvement de honte douloureuse qui lui avait fait monter le rouge au visage ; cela et la frayeur horrible qu’elle avait de voir rentrer Landos lui avaient inspiré le courage de renvoyer Léonard avec des paroles dures, presque brutales, dont elle se repentait en voyant la manière dont son mari acceptait ses reproches.
Le lendemain matin, chacun retourna à son ouvrage comme de coutume, Landos le premier, car les entrepreneurs profitent des longs jours d’été pour faire dans les maisons les travaux de peinture et de collage.
En traversant la cour pour se rendre à l’atelier, Rose rencontra Cécile, qui, un peu en retard, se dépêchait de descendre en ville. Elle avait trouvé de l’ouvrage dans une nouvelle maison, non qu’elle fût très bien payée, mais l’atelier ne comportait qu’un petit nombre d’ouvrières ; la patronne était une jeune veuve douce et tranquille ; de la place où elle cousait tout le jour, elle voyait quelques arbres dans un jardin ; il n’en fallait pas plus à la jeune fille pour qu’elle se trouvât bien. D’ailleurs, avec les tristes pensées qu’elle portait en elle, elle ne demandait qu’un peu de tranquillité.
— Vous courez bien fort, mademoiselle Cécile ! fit madame Landos.
Elle était dans un état d’esprit singulier ; il lui semblait qu’elle étoufferait si elle n’épanchait pas au dehors les colères confuses et diverses qui bouillonnaient en elle.
— C’est que je suis en retard, madame Landos, répondit la jeune fille toujours affable.
— Dites donc, mademoiselle Cécile…
Elle s’arrêta. Vraiment, elle ne pouvait pas raconter à l’ouvrière, de but en blanc, au milieu de la cour, les griefs qu’elle avait contre son mari ni bien autre chose encore…
— Y a-t-il quelque chose pour votre service ? demanda Cécile en faisant un pas vers elle.
— Oui… c’est-à-dire… non… je monterai vous parler un de ces soirs, dit enfin Rose en baissant les yeux.
Cécile la regarda attentivement. Elle avait remarqué les longs séjours de Landos chez la femme de ménage ; elle avait vu plus d’une fois Léonard et la jolie plieuse converser dans le jardin sous la tonnelle vermoulue, et cette vue lui avait donné quelque chagrin. Avec sa clairvoyance, elle savait bien ce qui en arriverait, et le malheur de toutes les femmes trouvait une place sensible dans son cœur. La demi-confidence de la plieuse lui parut d’un heureux augure.
— Quand vous voudrez, madame Landos, fit-elle avec un sourire.
— Un de ces jours, dit timidement Rose, déjà honteuse par avance, à présent qu’elle était moins en colère. Elle entra dans l’atelier pendant que Cécile descendait en courant, pour regagner le temps perdu.
Ce jour-là, Léonard ne put obtenir aucun regard ; il eut beau s’évertuer et grimper comme un écureuil aux rais de sa roue, il eut beau peser si énergiquement sur la pierre que le chariot donnait des coups à démolir toute la maison, – vainement il entonna de sa belle voix de ténor les romances les plus sentimentales et les chansons les plus court-vêtues, il obtint un vrai triomphe d’atelier, mais Rose ne tourna pas une fois les yeux vers lui.
Une telle sévérité ne pouvait durer cependant, et, cinq ou six jours après, tout marcha comme devant : Landos le soir chez Nathalie et Léonard au jardin avec Rose. Cécile vit tout cela et ne provoqua point une confidence qui évidemment avait manqué son heure ; avec un soupir, elle essaya de n’y plus penser. N’avait-elle pas assez d’autres chagrins ?
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