Chapitre 19
Dans la petite salle à manger de madame Leclerc, située au nord, le jour était doux et égal, tamisé par quelques grands arbres du jardin, et la chaleur semblait moins lourde qu’ailleurs. Le ciel bleu apparaissait entre de petits nuages bleus, ronds et serrés, qui flottaient lentement vers l’est, comme des voiles poussées par un vent léger. Cécile, qui avait obtenu d’emporter chez elle un peu d’ouvrage à tâche, à cause de la grande chaleur et aussi de la morte saison qui commençait pour les couturières, Cécile travaillait activement aux volants de mousseline d’une robe de mariée.
Elle était venue avec son ouvrage chez madame Leclerc, devenue sa grande amie, sans que ni l’une ni l’autre sussent pourquoi ; la salle à manger était plus grande, plus fraîche et plus claire que la petite mansarde de Cécile, et les deux jeunes femmes trouvaient le temps moins long et le travail moins fatigant, si elles pouvaient échanger un mot de temps à autre.
— Cela fera une jolie robe de mariée, dit Louise après un silence prolongé. Pour qui est-ce ?
— Pour une demoiselle riche, s’il vous plaît, et qui aurait bien pu avoir une robe de soie pour son mariage. Mais elle est très raisonnable, et elle trouve que la mousseline est plus fraîche pour la saison.
— C’est une fille sage, dit Louise avec un léger soupir. C’est joli, une robe de mariée ! et le grand voile ! et les fleurs d’oranger !… oui, c’est joli ! Et puis les parents et les amis qui vous entourent, qui vous souhaitent du bonheur…
Soudain, sans motif apparent, elle rejeta sur la table l’ouvrage qu’elle tenait et cacha dans ses mains son visage ruisselant de larmes.
— Louise, dit Cécile effrayée, qu’est-ce qu’il y a ?
Se levant, elle déposa soigneusement les frais volants de mousseline, puis mit ses deux mains sur les épaules de son amie.
— Qu’y a-t-il, chère Louise ? Ayez confiance en moi !
— Je ne suis pas mariée ! s’écria la jeune femme avec un geste de désespoir. Ne l’avez-vous pas deviné en voyant que personne ne vient ici ?
Cécile fit un signe affirmatif ; la pauvre désolée la regarda, les yeux pleins d’une indicible douleur.
— Et lui, Henri, ne trouve pas de place, parce que, de se mettre avec moi, ça l’a brouillé avec son oncle. Il n’a personne pour le recommander ; un caissier, vous comprenez !
— Qu’il cherche autre chose ! suggéra Cécile.
— Ah ! il a bien cherché ! mais il n’a rien trouvé ou presque rien ! Et nous n’avons plus d’argent : à peine nous reste-t-il une centaine de francs. Que ferons-nous, si d’ici un mois il n’a rien trouvé ?
— Le terme est-il payé ? demanda Cécile après un moment de réflexion.
— Oui, d’avance.
— Eh bien, ma chérie, il faut attendre avec courage. Le terme, voyez-vous, c’est la grande affaire, c’est le grand tourment, mais aussi la grande consolation. Vous voilà tranquilles jusqu’au mois d’octobre.
— Oui, mais après ? dit Louise en laissant retomber ses mains ouvertes sur ses genoux.
— Après, – et avant, nous verrons. Ayez patience.
— Vous ne connaissez personne, vous ? demanda la jeune femme, avec une lueur d’espoir sur son joli visage, déjà bien amaigri et pâli.
— Non, fit Cécile en secouant la tête, non !
Louise laissa retomber ses paupières sur ses beaux yeux cernés par les larmes.
— Je chercherai, reprit l’ouvrière ; je trouverai peut-être. Voulez-vous travailler, vous ?
— Ah ! certes ! s’écria Louise avec transport, – est-ce que je pourrais ?
— Mais oui ! vous avez bien travaillé autrefois !
— Ce n’était pas du travail ; je faisais la vente, et je ne sais rien ou pas grand-chose…
— Les maisons de confection en gros ne sont pas difficiles, – elles paient si peu ! Vous pouvez commencer par là.
— Mais qui me donnera de l’ouvrage ? murmura timidement Louise. Je n’oserai jamais aller en demander ! Il me semble que mon histoire est écrite sur ma figure et que tout le monde la connaît.
— Je vous trouverai de l’ouvrage, moi, ou plutôt c’est ma tante Angèle qui vous en apportera ; seulement, vous le reporterez, pour en avoir d’autre ?
— Certainement ! Quand m’en donnerez-vous ?
— Après-demain, si vous voulez ; votre mari ne dira rien ?
Louise rougit.
— Il ne saura rien, dit-elle en hésitant un peu. Il est si souvent parti !
— En attendant, voulez-vous m’aider à cette robe ? Ce n’est pas bien difficile.
Louise se mit docilement à l’ouvrage. Plus d’une larme vint à ses yeux, mais elle les essuya discrètement, pour ne pas défraîchir le costume de mariée.
— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? demanda Cécile, au bout d’un instant.
— Je ne sais pas, dit Louise en rougissant. Je l’aimais trop : nous sommes partis ensemble ; ça l’a brouillé avec sa famille… je n’ai rien, moi ; je n’ai pas connu ma mère.
— Et votre père ?
La jeune femme garda le silence. Son père ou sa mère, les deux peut-être, avaient su lui faire la charité d’une éducation convenable ; – mais ni l’un ni l’autre n’avait voulu courir le risque de se mettre un fardeau sur les bras, en reconnaissant ou seulement en visitant l’enfant de leur chair ; elle avait eu le pain du corps, celui de l’esprit ; elle n’avait pas eu celui de l’âme et n’avait jamais connu d’autres caresses ou d’autres conseils que ceux de sa maîtresse de pension. La bonne dame avait eu beau faire de son mieux, elle ne pouvait pas remplacer la famille absente.
Ceci suffisait pour expliquer, sinon pour excuser, la conduite de Henri Leclerc, et Cécile pouvait comprendre maintenant pourquoi Louise n’avait pas cherché à se faire épouser ; enfant du hasard, jetée dans la vie sans attaches, elle n’avait pas osé prétendre à une existence régulière et se trouvait heureuse d’être aimée sans rien demander de plus.
Henri Leclerc rentra vers six heures, au moment où Cécile rangeait la mousseline blanche dans un grand morceau de serge noire, pour l’emporter sans la froisser. Il salua les deux femmes du même geste et déposa son chapeau sur la table avec un air harassé qui disait combien la journée lui avait semblé dure et pénible. Cécile s’esquiva discrètement, et Louise se hâta de préparer le dîner, qui fut bientôt sur la table.
Le luxe innocent des premiers jours avait fait place à la stricte économie d’un pauvre ménage d’ouvriers : plus de radis roses, plus de beurre fin en coquilles appétissantes ; un ragoût fait avec le gigot de la veille et des pommes de terre, une chétive salade au fond du saladier, du vin à douze sous dans un litre entamé le matin à déjeuner, tel était le repas que les jeunes gens trouvaient bien médiocre et qui pourtant menaçait de leur manquer au premier jour.
La pauvreté est toujours une chose horrible, moins en elle-même que pour le cortège sinistre de maux divers qu’elle traîne à sa suite ; mais, au risque de sembler cruel, le philosophe dit que la pauvreté est plus facile à supporter par ceux qui sont nés dans la misère et qui n’ont jamais connu de jours meilleurs.
Pour ceux qui ont joui d’un peu de luxe, ce luxe fût-il celui du petit bourgeois le plus modeste, la descente de l’abîme est pleine de douloureuses surprises. L’omnibus devient trop cher : il faut faire à pied les interminables courses sous le soleil dévorant ou sous l’averse impitoyable ; il faut remettre le lendemain l’unique paire de bottines saturées d’eau qui ne veut pas sécher et qui pèse aux pieds comme un bloc de glace.
Il faut, pour la femme, entreprendre les longs voyages vers les halles avec un panier qui revient bien lourd, quoique le contenu en soit bien pauvre ; pour payer les pommes de terre dix centimes de moins par boisseau, la malheureuse fera trois kilomètres, déjetée de côté par le fardeau qu’elle porte sur la hanche, qui lui scie le bras, et que de temps en temps, dans les endroits tranquilles, elle pose à terre pour s’essuyer le front.
C’est pour tous deux le savon de Marseille remplaçant le savon de toilette, c’est le linge qui doit durer plus longtemps, le coton succédant à la toile ; c’est, l’hiver, le feu qu’on allume tard, le coke remplaçant le bois, le long travail du blutage des cendres, pour sauver les escarbilles ; tout cela, par les noires matinées d’hiver, devant la cheminée qui vous laisse tomber un manteau de glace sur les épaules, pendant que par ce grand porte-voix arrivent comme d’un autre monde le cri aigu des petits ramoneurs et l’appel insidieux du marchand à la première heure : « Des poires cuites au four ! »
Louise connaissait une partie de ces misères, et elle allait connaître les autres. Henri ne les percevait que vaguement, mais ces deux êtres qui s’aimaient commençaient à craindre que chacun d’eux ne se lassât de cette triste vie, qui menaçait encore de s’assombrir. Avec sa tendresse de femme, Louise se reprochait d’être, pour Henri, un sujet de dépenses, et, dans son amour-propre d’homme, celui-ci se faisait un crime de ne pas procurer à la jeune femme les plaisirs et le bien-être qu’il lui avait offerts au commencement.
Ils mangèrent silencieusement, du bout des dents, préoccupés tous deux de leurs craintes pour l’avenir, et Louise se hâta de remettre en place tous les objets de ménage dont la vue offusquait son ami ; après le repas, il ne pouvait souffrir la vaisselle ni les ustensiles, et la jeune femme évitait soigneusement de lui déplaire sur ce point.
— Tu n’as rien trouvé ? lui dit-elle enfin d’une voix timide.
Ils n’allumaient pas de lumière le soir, par économie d’abord, et puis parce que le spectacle de la plaine, sillonnée à tout moment par les trains de chemins de fer, leur offrait une distraction constante.
— Non, répondit-il en roulant une cigarette. Il avait renoncé au cigare, comme trop cher.
Elle soupira sans mot dire et s’assit auprès de lui, sur une autre chaise.
— C’est à croire que j’ai des ennemis ! gronda Henri d’une voix sourde. Jamais je n’ai vu de guignon pareil !
Louise tremblait ; elle n’osait parler, et cependant elle sentait nécessaire de prononcer ce mot qui lui semblait un rude devoir :
— Henri, dit-elle à voix basse sans remuer, tout cela, c’est à cause de moi… veux-tu que je m’en aille ?
Il se leva brusquement et la saisit par les poignets. La chambre était sombre, mais la lumière du ciel tombait sur leurs visages, et chacun distinguait la pâleur de l’autre.
— T’en aller ? tu veux t’en aller ? Ah ! je comprends ! tu es malheureuse ici ! C’est juste ! Je ne t’ai pas prise pour te faire une vie de pauvre ; tu as raison, tu es libre.
Elle se sentit un grand courage et lui passa les bras autour du cou.
— C’est toi, dit-elle, qui es pauvre à cause de moi ; – c’est toi qui souffres, c’est toi qui cherches ; ce n’est pas moi… Que me faut-il de plus que ce que j’ai ? Moi, je suis une enfant sans mère, sans père, sans rien, une bâtarde, enfin ! Qui est-ce qui a affaire de moi ? Mais toi, tu avais une famille, des amis : – c’est à cause de moi que tu as tout perdu ; ce n’est pas bien de ma part. Retourne avec eux, dis-leur que tu as eu tort de te mettre avec moi ; que c’était une folie, que tu en es bien revenu, que tu m’as quittée ; – ils te trouveront une place tout de suite et une femme riche. – Va, ne t’inquiète pas de moi, je travaillerai, je gagnerai ma vie…
Il la laissait dire, et l’étreinte des bras de Louise se resserrait autour de lui ; il l’éloigna de son visage pour mieux la regarder dans les yeux. Le ciel était plein d’une clarté tranquille, celle de la lune qui, depuis un moment, montait à l’horizon. Il vit Louise aussi bien que là-bas, en plein soleil, dans les roches de Fontainebleau.
— Alors, lui dit-il, tu m’aimes ? C’est parce que tu m’aimes que tu veux t’en aller ?
— Comprends-moi, Henri, continua la jeune femme vaincue par les larmes et parlant malgré les pleurs intarissables qui roulaient sur ses joues : c’est pour que tu n’aies pas de chagrin, pour qu’on ne te fasse plus de reproches, pour que tu sois heureux… Oh ! oui, je t’aime !
Elle serrait sur son cœur la main qui l’avait écartée. Soudain, Henri l’attira sur sa poitrine et la serra si fort qu’elle faillit s’évanouir.
— Et moi aussi, je t’aime, dit-il, je t’aime plus à cette minute que je ne t’ai jamais aimée. Tu partageras mon pain sec, ma pauvre enfant, puisque tu aimes cela !
Il sourit, voulut rire, ne put s’y contraindre et cacha son visage sur l’épaule de Louise, dont le cœur battait comme celui d’un oiseau. Une larme resta sur le cou de la jeune femme, qui serra plus fort la main qu’elle tenait toujours.
— Bah ! dit-il, en voulant paraître grave, et faisant fi de son émotion, nous finirons par être riches ; tu verras.
— Je ne t’aimerai pas mieux dans ce temps-là qu’à présent, dit Louise avec douceur, et toi, tu m’aimeras peut-être moins…
— Je ne crois pas, fit lentement Henri en regardant l’espace d’un air rêveur ; non, je ne crois pas !
La plaine était toute constellée de points lumineux, les locomotives allaient et venaient sur les rails avec des fanaux d’un rouge vif ; tout au loin, la sombre verdure des bois de Montmorency formait au tableau un cadre coupé çà et là de lignes crayeuses ; le ciel était tout à fait pur, et la lune, qu’ils ne pouvaient voir, emplissait l’azur d’une blancheur tranquille et douce, la sérénité même.
Les jeunes gens, debout, appuyés l’un à l’autre, regardaient ce spectacle extraordinaire, où la prose et la poésie se mêlent si bien qu’on ne pourrait rien en retirer sans l’amoindrir, – et, tout à coup, les lèvres de Henri se posèrent sur le front de Louise :
— Je t’aimais bien à Fontainebleau, le premier jour, tu sais ? Mais je t’assure qu’ici je t’aime mieux encore. Veux-tu t’en aller, à présent ?
— Non, fit Louise en se blottissant contre lui.
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