Chapitre 20
— Voilà un petit ménage qui se dérange, dit un soir la tante Angèle à Cécile, qui venait de finir son repas et qui rêvait, les yeux fixés sur le ciel embrumé par les fumées de Paris.
— Lequel ? fit la jeune fille en se retournant vivement.
— Le ménage Landos, répondit placidement la vieille fille en prenant son tricot, l’ami des veilles sans lumière, qu’on fait si facilement aux longs soirs d’été.
Cécile respira. Elle avait éprouvé une peur horrible, pensant que c’était peut-être le ménage Leclerc dont sa tante avait voulu parler. Madame Landos était bien gentille ; mais, après tout, ce n’était qu’une simple connaissance, tandis que Louise avait pris tant de place dans son cœur ! Souvent elle se reprochait, comme un vol au souvenir de Maria, l’amitié si vive et si subite que la jeune femme lui avait inspirée. Et puis, un dérangement dans le ménage Leclerc, c’était pour Louise une chute terrible dans un abîme sans fond ; au nom de madame Landos, Cécile éprouva un soulagement presque joyeux.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle, se reprochant aussitôt de ne pas prendre plus d’intérêt à cette femme, qui avait paru un jour vouloir lui témoigner une confiance plus qu’ordinaire.
— On la voit toujours avec Léonard ; ça fait jaser ; quoique, au fond, il n’y ait encore rien, à ce que je crois.
— Pourquoi croyez-vous ça, ma tante ?
— Parce qu’ils se parlent encore devant le monde, répondit la vieille demoiselle avec cette sagacité des gens qui, vivant peu par eux-mêmes, ont passé leur existence à observer les autres. Ils sont toujours ensemble dans les coins, et ça ne me dit rien de bon.
— Eh bien, et le mari ?
— Le mari ? Si jamais la Nathalie a mis le grappin sur un homme, c’est bien sur celui-là ! Il ne sort plus de chez elle ! C’est un trouble-ménage que cette femme-là, et des femmes comme ça, on devrait les mettre en prison !
Angèle proféra ce discours d’un air indigné, puis se remit à tricoter dans l’ombre croissante.
Cécile pensait. Sans avoir jamais mesuré dans son âme la profondeur du gouffre où tombent les femmes après la première chute, elle avait vu ce qui résulte de la désunion d’un ménage : les scènes de violence, les injures publiques, les coups, plus humiliants encore que douloureux, puis l’abandon du foyer devenu odieux et l’oubli effaré de l’ivrognerie, venant prendre la place des joies de la famille… Ce sinistre tableau de misère fit frissonner la jeune fille, et elle se dirigea vers la porte.
— Tu t’en vas ? lui dit Angèle, qui n’aimait guère la solitude.
— Je reviens à l’instant, répondit Cécile, sur la première marche de l’escalier.
Elle descendit rapidement, et, dans l’escalier non éclairé, elle rencontra un homme qu’elle crut reconnaître pour Léonard ; mais au lieu de lui parler, comme c’était l’habitude de l’ouvrier, il s’effaça silencieusement contre la muraille en retenant son souffle.
Elle ne dit rien et continua de descendre ; arrivée dans le corridor du rez-de-chaussée, elle croisa madame Landos, qui rentrait chez elle d’un air troublé. Elle la reconnut dans l’ombre ; mais celle-ci, pas plus que l’homme de l’escalier, ne fit mine de la voir. Le cœur serré, Cécile traversa la cour et passa dans le jardin par l’allée extérieure.
Les enfants de la cité jouaient encore dans l’air assombri du soir ; mais leurs jeux n’avaient plus la pétulance de l’heure précédente. Plusieurs d’entre eux, joufflus, très graves, presque solennels avec leurs yeux demi-clos, s’endormaient involontairement, assis sur le gravier, le dos appuyé contre un arbre. Cherchant du regard autour d’elle, Cécile aperçut Noémi qui, d’un air sérieux, inspectait la petite troupe de mioches dont, de son propre gré, elle s’était faite la maîtresse d’école, « censé ».
— Noémi, écoute, dit Cécile.
La fillette tourna vivement sa face pâle et ses yeux clairs du côté de sa grande amie ; puis avec cette adjonction : – Tâchez de rester tranquilles, les petits ! – elle quitta son école et s’approcha de Cécile.
— Sais-tu où est M. Landos ? demanda celle-ci d’un ton bref.
— Il est chez la mère Nathalie ; on les voit à table qui mangent, par la petite fenêtre sur le jardin, répondit la petite en indiquant la fenêtre vivement éclairée.
— Et madame Landos, sais-tu où elle est ? continua Cécile.
— Elle était là tout à l’heure, fit la petite ; elle a donné la clef à Léonard en lui disant : Allez devant ; il est parti, et tout de suite après elle s’est en allée.
Cécile sentit un léger frisson lui passer dans le dos ; ainsi c’était bien Léonard qu’elle avait rencontré dans l’escalier, avec la clef de Rose ! Et, si un incident quelconque attirait le mari hors de chez Nathalie, il pouvait rentrer chez lui… et les surprendre… Que ferait-il alors, cet homme violent, brutal, à peine dégrossi par la civilisation ?…
Cécile posa sa main sur l’épaule de la petite.
— Va-t’en chez madame Landos, dit-elle, vite et tout bas ; tu frapperas à la porte, mais tu n’entreras pas ; madame Landos viendra voir ce qu’il y a, tu lui répondras : – C’est Noémi Gardin ; mademoiselle Cécile vous attend en bas ; c’est très pressé ! Vous aviez quelque chose à lui dire. – Et puis tu reviendras avec elle. Elle ne t’entendra peut-être pas sur-le-champ, tu frapperas jusqu’à ce qu’elle vienne sur le palier. Tu as compris ? Reviens avec elle : dis-lui que tu attendras qu’elle puisse venir dehors.
— Oui, mademoiselle, répondit l’enfant, qui partit en courant, sans même jeter un regard sur sa classe, qui pendant ce dialogue s’était complètement débandée et qui faisait des pâtés avec du sable, – de confiance, car il faisait tout à fait noir, et on n’eût pas distingué un chat d’un chien à trois pas.
— Si vous croyez, disait Léonard, essayant de convaincre Rose, qui ne luttait plus guère que pour la forme, – si vous croyez que votre mari se soucie de vous, vous êtes joliment dans l’erreur ! Il est chez Nathalie à présent et songe autant à vous qu’au Grand Turc ! Vous seriez bien bonne de songer à lui. Est-ce qu’il sait ce que vous valez ? Tandis que moi je vous aime, ma jolie Rose ; je suis fou de vous, et de vos menottes, et de vos lèvres rouges, plus fraîches que des cerises…
Rose détournait encore faiblement la tête, mais déjà ses bras étaient emprisonnés dans ceux de Léonard, quand on frappa à la porte.
— Mon mari ! murmura Rose tout bas, en s’arrachant vivement de l’étreinte de son amoureux.
Celui-ci serra les poings et s’avança pour la protéger.
— Madame Rose ! fit la voix grêle de Noémi. Elle accompagna cet appel d’une volée de coups de poing dans la porte.
— Ce n’est pas lui ! fit la femme coupable, qui dut s’appuyer à une chaise pour se soutenir.
— Madame Rose ! cria plus haut la petite fille, ouvrez-moi, j’ai une commission pour vous !
— N’ouvrez pas ! souffla Léonard.
— Ouvrez vite, madame Rose, c’est pressé, vite, vite !
À travers le bois de la porte, la voix de la petite semblait venir d’un autre monde, et son appel impérieux prenait un caractère étrange. Presque malgré elle, Rose alla ouvrir, pendant que Léonard se blottissait dans l’angle d’un meuble pour n’être pas vu. Mais la chambre était obscure, l’escalier aussi, et à peine vit-il la figure blanche de l’enfant se dessiner sur le noir qui l’environnait ; la petite, elle, ne vit rien.
— On vous attend en bas, madame Rose.
— Qui ? murmura faiblement la jeune femme.
— Mademoiselle Cécile ; elle dit que vous avez quelque chose à lui dire. C’est très pressé.
— J’y vais, répondit Rose, soudainement émue par le souvenir de Cécile.
Il était bien loin, ce jour où elle avait eu envie de lui confier son secret, de lui demander un conseil ! Mais le retour de ce nom la frappa d’une crainte superstitieuse.
— C’est mon ange gardien qui m’avertit, se dit-elle. Je te suis, ajouta-t-elle tout haut ; va dire que je viens.
— Mademoiselle Cécile m’a dit de revenir avec vous, fit la petite fille esclave de sa consigne.
— Je viens, alors ! répondit Rose, subjuguée par ce qu’elle considéra comme un arrêt du sort.
Sans adresser un mot ni un geste à Léonard, toujours tapi derrière l’angle du buffet, elle suivit son petit guide dans l’escalier. Arrivée au bas, elle entendit distinctement sa porte qui se fermait, et un soupir lui échappa, moitié regret, moitié soulagement. Dieu merci, elle pouvait encore regarder Cécile sans trop de honte.
Quand elle se trouva en face de celle-ci, malgré l’obscurité qui ne laissait voir que des taches blanches à la place des visages, elle ne put s’empêcher de rougir.
— Que me voulez-vous, voisine ? dit-elle d’une voix légèrement tremblante.
— C’est vous, voisine, qui aviez à me parler, je crois, répondit la jeune ouvrière, non moins troublée, car elle se demandait comment madame Landos prendrait cette intrusion dans ses affaires personnelles.
La jeune femme, honteuse, garda le silence.
— Vous ne vous souvenez pas, voisine, qu’un jour vous aviez voulu me raconter quelque chose…
— Pas ce soir, toujours ! répondit Rose avec un peu d’aigreur. Si elle s’était trouvée en présence d’un juge sévère, prêt à porter un jugement impitoyable sur sa conduite, elle eût plié sous le poids de sa honte ; mais devant l’embarras de Cécile, elle reprenait son assurance, mêlée d’un grain d’effronterie. Ce n’était pas la peine de me déranger de mon souper pour…
— Excusez-moi, voisine, dit Cécile en recouvrant tout son calme devant cette agression injuste ; comme tout le monde ici savait que M. Léonard était monté avec vous, j’ai cru vous rendre service ; votre mari n’aurait qu’à l’apprendre…
L’assurance de Rose tomba tout à coup.
— Je vous remercie, balbutia-t-elle à voix basse.
Les deux femmes restèrent face à face, un moment, sans rien dire.
— Voilà votre clef que vous aviez perdue dans l’escalier, madame Landos, dit Léonard, en paraissant tout à coup ; j’ai pensé que vous seriez bien aise de la retrouver. Bien le bonsoir.
Ce fut Cécile qui tendit la main et qui reçut la clef ; Rose n’osait tourner les yeux du côté de Léonard ; le ton sarcastique et froid de celui-ci lui avait glacé le cœur. Elle sentait qu’il ne lui pardonnait pas de l’avoir quitté de la sorte.
— Votre clef, dit Cécile en lui mettant l’objet dans la main.
Rose restait silencieuse, irritée contre tout le monde et n’osant le témoigner.
— J’ai cru bien faire, reprit la jeune fille ; si je me suis trompée, excusez-moi, madame Rose ; il m’a semblé qu’il est toujours temps de faire une folie, et qu’un peu de réflexion ne peut pas nuire ; vous vouliez me dire quelque chose autrefois, avez-vous changé d’avis ?
Le caractère irrésolu de Rose la jeta dans les bras de Cécile ; elle l’emmena à part sur un banc et lui raconta toutes ses peines, comment elle avait été une femme heureuse, jusqu’au moment où, on ne sait pourquoi, son mari s’était mis à aller chez cette Nathalie, « la dernière des dernières », disait-elle, en colère à travers ses larmes ; comment alors elle avait accepté les galanteries de Léonard comme une vengeance toute naturelle, et comment enfin elle lui avait confié sa clef.
— Serez-vous bien avancée, lui dit Cécile, quand vous vous conduirez aussi mal que votre mari ? Est-ce que vous vous figurez que les honnêtes gens l’approuvent de vous laisser là pour aller chez Nathalie ? Restez donc ce que vous êtes : une gentille petite femme que son mari néglige, et tout le monde s’intéressera à vous, pendant qu’on blâmera M. Landos ; tandis que, si vous vous mettez à faire comme lui, il n’y aura pas assez d’injures pour vous, et on finira par dire que, s’il s’est mis à mal faire, c’était pour se consoler de votre conduite !
Cet argument alla droit au cœur de Rose. Sans doute elle avait un peu d’amour pour Léonard, mais la vanité était mille fois plus puissante que tout le reste sur cette cervelle étroite. À la pensée que plusieurs personnes connaissaient déjà le commencement de son intrigue avec le beau lithographe, elle frémit de perdre l’estime de la cité Ménard en bloc.
Certains caractères ressemblent à l’autruche qui se figure n’être pas vue, parce qu’elle, la tête cachée dans le sable, ne voit pas le chasseur qui la poursuit. On veut ignorer ce que pense et dit son prochain, et l’on se figure qu’en conséquence de cette décision, il ne pensera ni ne dira rien ; c’est ce qui explique en quelque sorte les imprudences monstrueuses que commettent les gens quand la passion les aveugle.
Rose s’était figuré que personne n’avait remarqué ses longues et fréquentes entrevues avec Léonard, ou du moins qu’on les mettrait sur le compte du hasard ; en apprenant que leur amourette n’était plus un secret, elle fut prise d’horreur ; elle pouvait consentir à trahir son mari, mais pas officiellement, pas à la face de tous ! Elle voulait bien avoir les profits de la faute, mais non le déshonneur ! Sans compter que son mari pourrait le trouver mauvais et se venger cruellement sur elle !
C’est donc avec un cœur absolument sincère qu’elle jura à Cécile de se bien conduire à l’avenir. Quand les larmes furent essuyées et que les plus belles résolutions eurent été prises, madame Landos s’avisa d’une question.
— Pourquoi avez-vous envoyé Noémi au lieu de venir vous-même ?
— Je ne sais pas, répondit Cécile d’un ton rêveur ; il me semble que les enfants sont plus propres que nous autres à jouer le rôle d’anges gardiens…
q