Chapitre 3
Le soleil matinal de six heures baignait le jardin plein de verdure et la plaine jusqu’aux coteaux de Montmartre ; la cité réveillée bruissait déjà depuis une heure, quand Cécile reparut avec son petit protégé. Brisé par la fatigue, Linot s’était endormi dans la première pièce. Assis sur une chaise de paille, devant la table où il prenait ses repas, il avait appuyé sa tête endolorie sur ses bras croisés, et il dormait tout habillé, d’un sommeil lourd et pénible, plein de rêves anxieux, auxquels il ne pouvait s’arracher. Dans la chambre de la morte, elle vit par la porte ouverte madame Boucard, qui dormait aussi dans un fauteuil, l’unique fauteuil de la maison, acheté d’occasion par Linot pendant les derniers jours de la grossesse de sa femme. C’est là-dedans qu’il espérait la voir, souriante et guérie, donnant le sein à leur nouveau-né… Au moins, madame Boucard y avait-elle trouvé quelques heures de bon sommeil.
Cécile mit l’enfant endormi dans son berceau, placé à dessein dans la première pièce, et s’occupa dans la cuisine à préparer à manger à ces pauvres gens qui n’avaient pris aucune nourriture depuis le déjeuner de la veille. Elle eut bientôt fait un peu de soupe, qu’elle posa fumante sur le coin de la table. Elle hésitait pourtant à réveiller les dormeurs, lorsqu’un vagissement du petit garçon les tira tous les deux de l’oubli momentané qui leur faisait tant de bien.
Ils se levèrent en sursaut, presque du même mouvement, et furent tout étonnés de voir Cécile penchée sur le berceau, s’efforçant de calmer l’enfant.
Mais, cette fois, il ne se payait ni d’eau sucrée ni de bonnes paroles ; il réclamait impérieusement une nourriture plus substantielle, et ses cris devenaient de plus en plus aigus.
— Attendez, dit Cécile ; j’ai une idée, elle est peut-être bonne ; si elle est mauvaise, nous en chercherons une autre. Mangez en attendant ; voilà la soupe toute chaude.
Elle prit l’enfant avec l’adresse d’une nourrice consommée et disparut dans l’escalier.
— Où va-t-elle ? demanda Linot.
Madame Boucard fit un geste quelconque et s’approcha de la soupière. Linot prit sa casquette et suivit Cécile ; il avait déjà peur qu’il n’arrivât malheur à son fils.
Il n’alla pas bien loin. Dans le même escalier, deux étages au-dessus, la jeune fille avait poussé une porte entrouverte ; Linot s’arrêta sur le seuil avec un respect plein de retours amers sur lui-même : il l’avait oublié, la mort avait visité cette maison deux fois dans la même journée ; chez lui elle avait pris la mère, ici elle avait pris l’enfant.
Dans la salle à manger brûlait une bougie, dont la flamme jaune paraissait singulièrement lugubre à la clarté de ce jour triomphant. Un berceau, tout pareil à celui de là-haut, avec ses petits rideaux de perse bleue et blanche, était tout contre la table, et dans le berceau un enfant de trois mois, d’une blancheur navrante et auquel la mort donnait une expression de placidité auguste.
Dans un coin, sur une chaise, tournée à demi et les bras appuyés sur le dossier, la mère regardait le berceau et ne pleurait pas. Elle avait pleuré avant, pendant la courte maladie, quand elle espérait et luttait ; depuis la veille elle regardait d’un œil sec ce qui avait été sa meilleure joie, et pensait désormais que le reste du monde lui importait bien peu.
C’est toujours le dernier enfant qu’on aime le mieux, tant qu’il est petit, et en ce moment la mère avait oublié l’autre.
Après avoir couvert d’un mouchoir le visage de celui qu’elle portait, Cécile entra doucement, alla jusqu’au berceau, se pencha sur la petite face de cire qui reposait sur l’oreiller et la baisa pieusement, puis elle se dirigea vers la mère.
— Votre lait vous fait bien mal, madame Gardin ! dit-elle.
— Oui, répondit la pauvre femme ; qu’est-ce que ça fait ?
— Avez-vous pris quelque chose pour le faire passer ?
— Non.
— Vous ne faites rien ?
— Comment voulez-vous que je pense à autre chose qu’à celui qui est là ?
Elle indiqua d’un geste à peine ébauché le petit cadavre et laissa tomber sa tête fatiguée sur le dossier de sa chaise.
Cécile s’approcha d’elle et lui mit sur l’épaule la main qu’elle avait de libre.
— Vous avez beaucoup de lait, dites ? fit-elle d’une voix insinuante.
— Ah ! Dieu ! oui ! le chagrin ne me l’a pas fait passer !
Une douleur aiguë comme un mal de dent contracta le visage de la malheureuse. Cécile entrouvrit doucement son fichu mal croisé. Les grosses veines bleues bosselaient la peau brûlante : le sein dur et tendu semblait prêt à éclater ; ce contact si léger de Cécile fit bondir la pauvre femme.
— Vous me faites mal, dit-elle avec un frisson répété qui la parcourut deux ou trois fois de la tête aux pieds ; elle voulait refermer son fichu, mais Cécile avait ôté le mouchoir qui couvrait le nouveau-né, et déjà celui-ci, soutenu par son bras, réveillé par le mouvement, avançait ses lèvres goulues vers la source de vie.
— Qu’est-ce que c’est ? cria la mère en pâlissant.
— Un orphelin qui meurt de faim. Faites-lui la charité d’un peu de ce lait qui vous fait mal ; ce sera une bonne œuvre, madame Gardin !
Le petit tétait déjà ; il avait collé son visage tout contre la peau sèche et brûlante où une moiteur salutaire perlait à son contact, et le visage contracté de la malheureuse femme prit une expression moins pénible.
Soudain, la pensée, engourdie par le soulagement tout physique qu’elle éprouvait, lui revint cruellement.
— Je ne veux pas, s’écria-t-elle en repoussant l’enfant que Cécile soutenait, toujours agenouillée devant elle. Je ne veux pas ! Le lait appartient à mon petit ; je ne veux pas qu’un autre le lui prenne.
Le visage de Cécile fut soudain inondé de larmes.
— Il n’en a plus besoin, madame Gardin, dit-elle d’une voix suppliante, et celui-ci va mourir si vous le repoussez ; ayez pitié de lui !
L’enfant dérangé dans son repas criait à tue-tête ; la jeune fille le replaça doucement, et il reprit le sein avec avidité.
— Pensez un peu, madame Gardin, que ce serait très mal de refuser votre lait à l’innocent qui a perdu sa mère…
— Qui ça ? fit distraitement la mère.
— Madame Linot.
— Elle est morte ? C’est celui-là qui aurait dû mourir avec elle, et pas le mien ! Personne n’avait besoin de celui-là, qui n’était pas né, et moi j’avais besoin du mien. Ôtez-le bien vite, Cécile, emportez-le, je n’en veux pas. Ah ! oui, les mères devraient mourir avec leurs petits ; ce serait plus juste !
— Ce n’est pas sa faute, madame Gardin, ce n’est la faute de personne ! Regardez-le, comme il a bonne envie de vivre.
— Je n’en veux pas ! fit délibérément la mère en se levant et en refermant sa robe. Mais la douleur que lui causait la montée du lait, appelé par les lèvres de l’enfant, devint si intolérable qu’elle se laissa retomber sur sa chaise.
— Ah ! que je souffre ! dit-elle d’une voix éteinte.
Cécile lui mit l’enfant sur les genoux. Elle hésita un instant, puis brusquement, avec rage, elle ouvrit sa robe.
— Prends, puisque tu le veux, dit-elle, et puis je souffre trop. Mais vous allez l’emporter, Cécile, et ne le ramenez plus. C’est au mien que tout appartient ; celui-ci est un voleur. Mon trésor, cria-t-elle au berceau, mon petit, mon chérubin, c’est toi qui étais le maître de tout ici, mon petit garçon !
Les larmes montèrent à ses yeux secs avec une violence extraordinaire, jaillirent en pluie et tombèrent sur ses joues, sur son sein soulagé, sur le nourrisson qui s’endormait à la douce chaleur nourricière, et qui, réveillé, se remit à téter de plus belle.
— Mon fils ! J’avais une fille et je voulais un fils, et je l’avais, et voilà qu’il s’en va ! Ils vont me l’emporter ; – qu’est-ce que je vais devenir ? Pendant les nuits, mon mari est dehors pour son travail, la petite dort comme un plomb ; c’est lui qui me tenait compagnie ; il me réveillait deux ou trois fois, je le prenais pour le nourrir, et il était content ; il me pétrissait avec ses petites mains roses… Tout ça est fini, fini…
Elle buvait ses larmes en parlant et ne songeait plus à repousser l’intrus. Il lui apportait l’illusion, le rêve de toutes ces douceurs perdues ; il poussa un faible vagissement : machinalement, elle l’entoura de ses bras et le berça avec le geste familier aux nourrices.
— Et je vais rester toute seule ; les nuits seront bien longues ! Vous croyez peut-être que je dormirai ? Ah bien oui ! On se déshabitue de dormir quand on a un enfant, et on ne s’en plaint pas…
Revenant soudain à la réalité, elle arracha l’enfant de son sein et le jeta sur les bras de Cécile.
— Mais reprenez-le donc, cria-t-elle en colère ; je n’en veux pas !
— Vous n’êtes pas juste, madame Gardin, dit Cécile, en essayant d’apaiser les cris du petit être qui s’endormit presque subitement dans ses bras compatissants. Il vous a tiré votre lait, qui vous faisait mal, et, au lieu de lui en savoir gré, vous vous fâchez contre lui ! Ce n’est pas bien !
Gardin entrait en ce moment ; il aimait son fils, mais qu’était l’amour de ce père, absent la nuit, souvent endormi le jour, auprès de la tendresse intime de la mère ? Il regarda Cécile avec quelque surprise.
— C’est le petit de la dame qui est morte hier là-haut, lui dit la jeune fille. Si vous vouliez, monsieur Gardin, le père serait bien heureux de le mettre en nourrice chez votre femme : ça lui ferait du bien, à la pauvre dame ; son lait est dans le cas de lui monter à la tête après le chagrin qu’elle vient d’avoir, et comme ça elle serait sauvée. Seulement, si vous ne voulez pas…
— Qu’est-ce que ça peut me faire ? dit Gardin d’un air bourru. La femme fera comme elle voudra : je rentre de l’imprimerie à six heures du matin, il ne me dérangera pas la nuit, bien sûr.
— Je n’en veux pas, dit madame Gardin d’un ton moins résolu. Après ce pauvre petit qui est là, comment veux-tu, Gardin, que je mette un étranger à sa place ?
— Ça te regarde, répondit l’ouvrier en haussant les épaules ; mais si ce nourrisson pouvait empêcher ton lait de te monter à la tête, il me semble que l’affaire ne serait pas si mauvaise.
— Il n’a pas de mère, madame Gardin, reprit Cécile avec ses gestes de suppliante antique et sa voix trempée de larmes ; si vous le gardez, le père le verra tout les jours, il l’aimera ; tandis que, si on l’envoie en province, il s’en déshabituera, et le pauvre petit ne saura pas ce que c’est que d’avoir une famille.
— C’est bon, on verra, murmura madame Gardin en se levant. Mais je trouve qu’il faut être joliment sans cœur pour parler de tout ça devant ce pauvre petit corps qu’on va emporter.
Elle se pencha sur le berceau, couvrant l’enfant de baisers et de larmes ; mais Cécile comprit que sa partie était gagnée. Elle remonta l’escalier, coucha le petit garçon endormi et tranquille, et redescendit à la hâte. Une demi-heure après, elle reparut avec deux couronnes de perles blanches, telles qu’on en voit chez les marbriers auprès du cimetière Montmartre. Elle en porta une à madame Gardin.
— De la part de M. Linot, dit-elle.
— Le pauvre homme, il a pensé à nous dans son chagrin ! fit la mère, très touchée de ce souvenir.
— Il vous remercie d’avoir eu pitié de son petit garçon, ajouta Cécile.
Elle se hâta de remonter afin de prévenir Linot de son pieux mensonge. Il l’écouta d’un air abruti, la comprit peut-être, mais ne la remercia pas ; il vivait depuis la veille dans un douloureux cauchemar et ne distinguait plus la réalité du rêve. Jamais Cécile ne fut remboursée de cette dépense ; mais elle était de celles qui ne regrettent rien pour une œuvre utile, et si elle veilla quelques nuits de plus, personne n’en sût rien.
Le lendemain matin, à neuf heures, les deux cortèges se dirigèrent vers l’église voisine ; tous les passants crurent qu’on enterrait ensemble la mère et l’enfant moissonnés ensemble ; et pendant ce temps, madame Gardin, dans sa chambre assombrie, écoutait les douces paroles de Cécile, qui la faisait pleurer en lui parlant de son petit garçon et qui présentait à son sein nourricier l’enfant de la morte.
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