Chapitre 21
Léonard était mécontent, Léonard se trouvait ridicule ! Après avoir dépensé tant de menus soins et de peines diverses, sans compter les gratifications à Nathalie, pour assiéger le cœur de la jolie Rose, se trouver renvoyé aux calendes grecques ne lui plaisait pas du tout. Il commença par rudoyer Nathalie à la première occasion, c’est-à-dire quand celle-ci vint lui demander son pourboire ordinaire.
— Merci bien, ma belle amie, lui dit-il ; à présent il me semble que vous travaillez pour votre compte personnel, et non pour le mien ; m’est avis même qu’il y a longtemps que vous faites ce métier-là, et que je suis un grand nigaud de vous avoir jamais donné quatre sous.
— Et si je raconte tout à Landos ? fit Nathalie en clignant de l’œil, mais sans paraître irritée, car elle s’attendait à cette déclaration de principes depuis quelque temps déjà.
— Racontez, ma bonne, racontez ; il vous frottera les côtes avec un manche à balai pour avoir dit du mal de sa femme, qui est innocente comme un bébé du jour même !
Nathalie aurait bien voulu rétorquer cet argument, mais il n’y avait rien à répondre, et comme au fond elle s’étonnait de ne pas l’avoir entendu plus tôt, elle rentra chez elle nourrir ses chers lapins ; d’ailleurs, Landos lui restait pour sa consolation personnelle, et elle l’aimait assez pour lui sacrifier quelques petits verres de liqueurs fines.
Cette exécution sommaire ne satisfit pas complètement Léonard ; ses griefs les plus considérables n’étaient pas contre la femme de ménage, mais contre Cécile. Cette impertinente péronnelle se permettait de se mêler de ses amours à présent ! En quoi cela pouvait-il la regarder ? Il lui en toucherait un mot quelque jour !
Malgré cette vaillante résolution, il fut quelque temps sans trouver le moment favorable pour le mettre à exécution ; tantôt le lieu, l’heure ou l’occasion ne lui convenait pas, tantôt il se sentait mal disposé à engager une querelle ; enfin, un jour de la fin d’août, il y avait au moins quinze jours que Rose et lui ne se parlaient plus, car après avoir commencé par se bouder, ils avaient fini par ne plus s’aimer du tout, et d’ailleurs, s’étaient-ils jamais aimés ? un dimanche après midi, dans le jardin tranquille et désert par hasard, il rencontra Cécile qui venait prendre le frais, et, se reprochant sa poltronnerie passée, il l’aborda hardiment.
— Dites-moi, mademoiselle Cécile, lui dit-il en la saluant d’un geste bref, est-ce qu’il ne vous semble pas que nous avons un compte à régler ensemble ?
— Je n’en sais rien, monsieur ; c’est possible, répondit la jeune fille en pâlissant légèrement.
Elle détestait les querelles et sentait bien l’hostilité de Léonard depuis l’affaire de la clef. Cependant, comme elle était brave, elle ne voulut point fuir devant l’orage et s’assit sur un banc sous les vieux tilleuls.
Léonard resta penaud : il ne savait trop que faire. S’asseoir auprès d’elle, c’était presque lui montrer de l’amitié ; se tenir debout devant la jeune ouvrière impliquait une marque de politesse qu’il ne voulait aucunement lui donner ; il prit enfin le parti de s’asseoir, à l’autre bout du banc, et, une jambe croisée sur son genou, le chapeau sur la tête, avec l’air le plus détaché qu’il sut prendre, il entama son homélie.
— À quoi pensiez-vous, mademoiselle Cécile, dit-il, quand vous vous êtes mêlée de mes affaires ? il me semble que personne ne vous avait donné madame Landos à garder !
— Personne, répondit tranquillement Cécile.
— Eh bien, alors, pourquoi vous êtes-vous occupée de nos petites affaires ? Ça ne regardait que la personne en question et moi.
— Ça regardait bien un peu son mari, fit la jeune ouvrière, les yeux toujours fixés sur le sable de l’allée.
— Est-ce qu’il vous aurait priée de garder sa femme à sa place ? continua Léonard avec le même ton de persiflage.
— Et vous, monsieur Léonard, riposta Cécile en regardant bravement l’ouvrier lithographe, est-ce que ça vous amuserait beaucoup de voir un mari tuer sa femme à cause de vous ?
Il haussa les épaules. Tuer sa femme ! c’est bon pour les mélodrames et pour les feuilletons à un sou ; mais dans la vie réelle on ne tue pas sa femme ! C’est ce qu’il dit à Cécile sans se gêner.
— Parce que vous n’avez jamais rencontré un mari qui eût assez de souci de sa femme pour la tuer, ou bien un homme assez brute pour l’assommer de coups sans savoir ce qu’il fait… Landos est l’un des deux et peut-être bien les deux ensemble.
— Qu’est-ce que ça vous fait ? grommela le lithographe.
— Je ne crois pas, monsieur Léonard, continua Cécile sans se troubler, que ce fût un bon moyen de vous endormir le soir que de savoir votre nom dans les journaux comme l’amant de la femme tuée par son mari…
Un petit frisson secoua les épaules de Léonard : non, certes, une telle gloire ne lui eût pas fait plaisir ; aussi il ne dit rien.
— Et puis, il y a autre chose, monsieur Léonard, reprit Cécile du même ton : vous ne faites la cour qu’aux femmes mariées ; c’est votre idée, et je n’ai rien à y redire…
— C’est bien heureux, fit-il d’un ton goguenard en lui tirant son chapeau, qu’il remit aussitôt.
— Mais les femmes que vous avez courtisées jusqu’ici n’en étaient pas à leur première faute ; vous ne troubliez pas leur ménage, ou, du moins, il avait été troublé par d’autres avant vous, et vous n’en étiez pas responsable ; mais, ici, le ménage était uni, la personne dont nous parlons a toujours été fidèle à son mari, et c’est vous le premier qui lui auriez appris à chercher des distractions en dehors de son ménage…
— Eh bien, le grand mal ? fit Léonard en se redressant avec fatuité.
— Le grand mal ? de la détourner de ses devoirs, de lui faire prendre son mari légitime en ridicule et en dégoût, de lui donner l’habitude des petits cadeaux et des friandises, – car vous êtes galant, monsieur Léonard, et vous aimez à régaler vos dames, – l’ouvrier se dérida à ce compliment qui chatouillait sa vanité, mais elle n’y prit pas garde, – tout cela ne serait pas un grand mal, à votre idée ? Et quand vous auriez assez d’elle et qu’elle aurait assez de vous, elle en prendrait un autre, n’est-ce pas ? et puis un autre encore, jusqu’à ce que son mari la chasse ou qu’elle s’en aille, et alors qu’elle roule dans le ruisseau, – qu’elle devienne une Nathalie ? Il n’y a pas de mal à ça, pensez-vous ?
— Je ne vois pas ce que Nathalie vient faire ici, dit Léonard d’un ton piqué ; c’est précisément là que sa conscience peu scrupuleuse lui faisait quelque reproche.
— Vous ne me direz pas que vous ne l’avez pas engagée à attirer le mari chez elle, reprit Cécile avec fermeté ; non, vous ne me direz pas cela, monsieur Léonard ; vous avez trop d’esprit pour me conter de pareilles fariboles. Le mari de la dame que vous dites est allé tout d’un coup chez cette femme qu’il ne connaissait pas la veille ; il y est retourné, – la Nathalie est intéressée, – elle n’a pas fait de la dépense pour rien, – elle avait au moins l’idée de vous être agréable… Oh ! je l’ai bien remarqué, monsieur Léonard, et vous ne voudriez pas me donner votre parole d’honneur que vous n’avez pas arrangé cela ensemble.
— Je vous donne… commença le jeune homme, mais il s’arrêta d’un air d’humeur et détourna la tête sous le clair regard de Cécile.
— Croyez-vous que ce soit beau d’employer des… elle n’osa prononcer le mot qu’elle avait sur les lèvres, de peur de provoquer un accès de colère chez celui qui l’écoutait… des femmes comme la Nathalie, pour troubler un ménage, qui jusque-là était très honnête ? Vous n’avez pas songé à cela, je le sais bien sans que vous le disiez ; Rose est jolie, et elle vous plaisait. Vous n’alliez pas plus loin que les moyens à employer pour l’avoir, et voilà que vous avez fait beaucoup de mal, car son mari est bien pris maintenant et ne lui reviendra peut-être jamais.
— Alors, fit Léonard en relevant la tête, autant vaut que j’en profite !
— Et qu’est-ce que vous en ferez, de cette femme, quand vous en aurez assez ? Ces femmes-là, qu’on a détournées de leurs devoirs, on s’en lasse, car on ne les estime pas et on les jette où elles peuvent tomber… Vous ne savez pas, vous, monsieur Léonard, parce qu’on ne vous l’a jamais dit et que vous n’y avez jamais pensé, que troubler la vie d’une femme mariée, c’est encore plus mal que de séduire une jeune fille !
Léonard fit un brusque mouvement ; elle ne lui laissa pas le temps de l’interrompre. Elle parlait lentement, avec douceur, presque tout bas ; dans l’air limpide et rafraîchi de cette journée tranquille, sa voix pure avait une sonorité étrange comme celle d’un cristal frappé lentement à petits coups discrets et continus.
— Vous ne voudriez pas séduire une jeune fille, je connais vos idées, – et pourtant une jeune fille, monsieur Léonard, quand on l’a séduite, on peut l’épouser, tandis qu’une femme mariée… la rendrez-vous à son mari s’il l’a chassée ? Lui referez-vous un intérieur tranquille ? ramènerez-vous les amis et les parents qui ont cessé de la voir parce qu’ils la méprisent, et, si par malheur elle a un enfant, quel nom donnerez-vous à cet enfant, dont vous ne pouvez pas vous avouer le père, – cet enfant qui sera la preuve criante de la honte du seul homme qui le haïsse et qui ne peut se défaire de lui, qui doit lui donner son nom et son héritage, bon gré, mal gré, le mari de sa mère ?
Léonard ne répondit pas ; il n’avait pas pour habitude de réfléchir beaucoup à la fois, et ces pensées, qu’il n’avait jamais abordées, l’écrasaient comme la chute d’une montagne.
— Voilà ce que c’est, monsieur Léonard, que de faire la cour à une femme honnête, quand elle est mariée, et vous ne pouvez pas être fâché contre moi de vous avoir arrêté au moment où vous alliez vous mettre tant d’ennuis sur les bras !
Léonard, vaincu autant par la sagesse que par la franchise de Cécile, répondit avec un élan tout naturel :
— Vous avez bien fait, mademoiselle Cécile.
Après quoi il ajouta avec une grimace :
— Mais alors, nous autres pauvres célibataires, que nous reste-t-il ? Faut-il nous faire moines ?
Cécile sourit.
— Il ne manque pas de belles demoiselles qui n’ont pas grand-chose à perdre et que vous faites danser au Moulin de la Galette. Mais il y a mieux que cela ! On se marie.
— Oh ! la la ! fit Léonard redevenu soudain très joyeux. Faut-il que ce soit tout de suite ?
— Le plus tôt est le mieux, répondit Cécile en se levant.
— Au biberon, n’est-ce pas, mademoiselle ? continua Léonard d’un ton qui, quoique plaisant, n’avait plus rien d’impertinent. C’est donc pour ça que vous faites élever à la brochette un petit mari pour Noémi, chez la mère Gardin, eh ?
— C’est la petite qui est la plus âgée, fit observer Cécile en souriant à son tour.
— Ça ne fait rien, l’amour ne se commande pas, mademoiselle ; il vient quand il veut.
Cécile se dirigea lentement vers la maison. Le lithographe la suivit un peu en arrière.
— Eh, mademoiselle, je crois que j’étais venu pour vous faire des reproches, et il me semble que c’est vous qui m’avez fait un sermon… Ça arrive quelquefois, mais c’est toujours drôle… Vous n’êtes pas fâchée contre moi, hein ?
— Vous ne vous en prendrez plus à madame Rose ? fit Cécile en se retournant à demi.
— Vous savez bien que nous ne nous parlons plus !… et puis je ne voudrais pas… à présent…
Il se tut.
— Au revoir, monsieur Léonard, dit la jeune fille en se préparant à remonter l’escalier.
— Au revoir, répéta l’ouvrier en la regardant disparaître. Il suivit des yeux sa forme svelte au travers des barreaux, puis il secoua la tête en souriant, et ajouta comme corollaire à sa pensée inexprimée : – Suis-je bête !
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