Chapitre 22
Novembre était venu, cette année-là, plus triste et plus froid que de coutume. Au jour des Morts, une foule résignée, marchant la tête basse sous un grésil impitoyable, visita les cimetières, et, sur la tombe de Maria, ornée d’une grande croix de pierre et toujours chargée de couronnes fraîches, Cécile rencontra le père Beaudoin, sombre et silencieux comme autrefois, mais les cheveux plus blancs et l’air plus farouche.
Aussitôt après la mort de sa fille, le vieux socialiste avait donné congé et, au mois de juillet, il avait déménagé sans dire où il s’en allait, sans chercher d’amitié nouvelle, sans en regretter d’ancienne. La cité Ménard lui était odieuse, à cause des commentaires qui avaient suivi son malheur, à cause des regards curieux ou compatissants qui s’attachaient sur lui quand il passait. Il ne voulait pas être plaint ; il ne voulait être ni loué ni blâmé ; il voulait qu’on le laissât tranquille ; c’est ainsi qu’il partit, sans dire adieu à personne, pas même à Cécile, qui pendant longtemps ne songea à lui que le cœur gros, plein d’ennui à la pensée de sa solitude.
Elle ne fut point surprise de le trouver là : de tous les endroits du monde, c’est au cimetière qu’elle eût été le chercher, bien qu’elle ne l’y eût encore jamais rencontré. Le vieillard ne témoigna ni joie ni douleur à son approche ; il se contenta de la saluer d’un signe de tête et se rangea un peu pour lui permettre de déposer sur la pierre la couronne de perles blanches qu’elle portait passée à son bras.
Cécile, de son côté, n’osa lui adresser aucune question : ils s’étaient trouvés jetés brusquement en contact par la rude main de la destinée, lorsque Maria avait reçu le coup de la mort ; mais leurs existences n’avaient jamais eu d’autre point commun, et même, au fond de leurs âmes, ils s’en voulaient mutuellement : elle, de ce qu’il avait été si dur avec sa fille outragée et mourante ; – lui, de ce qu’elle avait protégé des amours qui devaient finir d’une façon si tragique. Aussi, quand Beaudoin, venu le premier, reprit le chemin de la ville, elle n’essaya point de lui parler ; ils échangèrent un signe de tête et se séparèrent sans regret, sinon sans émotion.
Cécile avait désormais d’autres soucis ; le petit ménage Leclerc la tourmentait beaucoup, et son impuissance à lui venir en aide n’était pas un de ses moindres chagrins.
Le pauvre jeune couple, si courageux, mais si peu fait pour la lutte, avait descendu peu à peu tous les degrés de cette échelle glissante qui va de l’aisance à la pauvreté ; restreint d’abord au simple bien-être, leur luxe innocent des premiers jours avait été remplacé ensuite par l’épargne la plus stricte, puis malheureusement, avec la fin de leur bourse, était venu l’hiver, cruel et précoce, qui avait ajouté dans le plateau de leurs misères l’épée tranchante du froid mortel.
Il fallait trouver quelque chose ! Déjà les montres, les menus bijoux, le meilleur linge avaient pris le chemin du mont-de-piété ; il avait fallu ensuite engager les draps, et c’est à la nuit tombante, évitant à la fois la lueur du jour mourant et la clarté indiscrète du gaz, que Henri Leclerc emporta les draps de leur lit, roulés sous son bras dans un journal soigneusement ficelé.
Longeant le mur, redoutant le regard du concierge, à qui l’on n’avait pu donner qu’un à-compte en octobre sur le terme échu, à-compte puisé avec désespoir dans les dernières ressources du ménage, – Henri s’en alla, l’âme triste à en mourir, humilié jusque dans les moelles, et le préposé aux engagements lui ayant remis six francs, il les rapporta à Louise, qui attendait en dévorant ses larmes, afin qu’au retour il ne s’aperçût pas qu’elle avait les yeux rouges. Ils ne soupèrent ni l’un ni l’autre, n’ayant pas le courage d’entamer cette misérable obole, qui représentait tant de douleurs et d’humiliations.
Louise gagnait bien quelques sous ; Henri avait accepté de force la nécessité de la voir travailler ; mais elle était malhabile, n’ayant jamais eu besoin d’employer ses doigts à ce métier de demoiselle de magasin qui déshabitue de tout travail sérieux et qui corromprait les meilleures, à cause de l’oisiveté qu’il engendre les jours où la vente ne va pas.
Elle arrivait, en cousant tout le jour et tout le soir, à gagner environ vingt sous ; la lampe qui l’éclairait mal lui prenait une bonne part de son gain, le reste payait les aiguilles et la soie, et à peine lui restait-il quelques centimes, quand elle avait acheté le poussier qui garnissait sa chaufferette.
Mettant de côté tout amour-propre, Henri avait demandé à vérifier des écritures, à faire des copies et autres travaux aussi peu intelligents ; mais, partout où l’on se présente, à moins d’un hasard heureux, il faut, si l’on veut travailler, prendre la place de quelqu’un, et personne n’est disposé à se laisser prendre sa place. C’est alors une lutte terrible où, si l’on insiste, on provoque des haines et des rancunes. Depuis les fonctions les plus infimes jusqu’aux postes les plus élevés celui qui veut parvenir doit marcher sur le corps d’un autre avant de s’asseoir à sa place.
À force de persévérance, Leclerc avait obtenu quelques travaux de révision, quelques copies, et s’en était acquitté de son mieux ; depuis son entretien décisif avec Louise, il avait beaucoup modifié son caractère, et, sous les coups incessants d’une injuste destinée, son orgueil s’était amolli. Les travaux peu intéressants, mal payés, auxquels il devait maintenant son pain quotidien, quand il pouvait en trouver, ne lui inspiraient plus d’horreur ni de colère ; après les avoir méprisés, il les estimait, comprenant que tout gagne-pain honorable a droit à une considération réelle. Les jours noirs étaient ceux où il rentrait sans travail, et où, même chez Bidault, on lui avait dit qu’il n’y avait point d’adresses à écrire.
Plus tristes encore étaient les jours où on prenait son travail, mais sans lui en remettre le paiement. Ô riches de ce monde, hommes affairés, gens pressés qui allez à la Bourse, au Palais, à la Chambre ; femmes élégantes qui allez au bal, ménagères économes qui allez au marché ! ne laissez jamais partir sans l’avoir payé l’être qui vous apporte le travail que vous avez commandé. Vous ne savez pas à quelles agonies de colère et de douleur vous exposez ces hommes et ces femmes, qui n’ont pas un sou pour acheter un morceau de pain et qui, grâce à votre négligence, grâce à leur timidité, à cette pudeur du pauvre honteux, n’oseront pas vous dire qu’en rentrant ils vont peut-être se pendre ou s’asphyxier, quand votre argent, non, le leur, celui que vous leur devez, leur eût rendu la vie ! On n’y pense pas, ce n’est rien, et il y a des gens qui en meurent.
Un soir de la fin de novembre, les Leclerc se trouvèrent dans la gêne la plus extrême. L’ouvrage manquait des deux parts depuis quelques jours, et la saison devenait si rude que les mains de Louise étaient pleines d’engelures. Faute de feu et d’occupation, les deux jeunes gens se disposaient à se coucher pour économiser la bougie, bien qu’il ne fût pas neuf heures du soir, quand Cécile frappa à leur porte. Elle avait touché quelque argent le soir même et venait voir si ses amis n’avaient pas besoin d’aide.
Aux premiers mots de la jeune ouvrière, Louise la regarda avec des yeux pleins de reconnaissance ; ils avaient soupé d’un peu de panade et s’en promettaient autant pour le déjeuner du lendemain. D’ailleurs, ces prêts réciproques entrent dans la règle des ménages d’ouvriers, et il est bien rare que les débiteurs ne s’empressent pas de rendre, aussitôt qu’ils sont en fonds à leur tour. Ces mêmes gens ne se feraient pas scrupule de garder l’argent de plus riches qu’eux jusqu’à des jours plus favorables, peut-être extrêmement reculés ; mais entre ouvriers, on ne doit pas se faire attendre, sous peine, du reste, de ne plus retrouver de crédit en temps de besoin.
— Vous êtes bien bonne, mademoiselle Cécile, lui dit Henri avec un soupir ; vous nous tirez de peine aujourd’hui, mais demain ce sera à recommencer.
— Vous n’avez donc pas d’amis, personne qui s’intéresse à vous ? demanda la jeune fille, devenue plus hardie avec Henri, à mesure qu’elle le connaissait mieux.
— Mais si, j’en ai. De pauvres diables comme moi, qui sont à peu près dans la même position ; dans les bureaux de placement on veut une mise de fonds pour commencer, où veulent-ils que je la prenne ?
— Il ne veut pas aller voir son oncle, dit timidement Louise.
Henri fit un signe négatif et regarda Cécile qui détourna les yeux. Il lui avait confié ce que Louise devait toujours ignorer, une démarche humiliante restée infructueuse auprès de cet oncle, véritable Prud’homme, qui lui avait dit d’un ton solennel :
— Jamais vous n’obtiendrez rien de ma bourse ni de mon crédit, aussi longtemps que vous persisterez à vous vautrer dans le vice.
— Mais, mon oncle, avait fait observer Henri, vous me passiez des maîtresses autrefois, et vous ne m’avez jamais ordonné de vivre en cénobite.
— Je n’ai pas à jeter les yeux sur votre conduite passée, avait répondu le personnage qui le tutoyait jadis, en lui pinçant l’oreille, quand il avait vent de quelque partie à Nogent ou à Asnières ; mais votre conduite présente menace de déshonorer le nom de votre famille qui est le mien, et je ne puis le tolérer.
Comprenant que son oncle craignait de lui voir épouser Louise, Henri s’était retiré sans ajouter une parole, l’âme navrée, mais résolu à ne jamais révéler à sa courageuse compagne ce qu’il venait d’entendre et de subir. Cependant il n’avait pu se retenir de le confier à Cécile, et l’indignation généreuse de la jeune fille avait été pour lui une grande consolation.
Les trois amis se regardèrent en silence, les yeux pleins d’amitié et de chagrin.
— Vous ne connaissez personne, vous, Cécile ? dit Louise au bout d’un instant.
— Moi ! moi qui ne vois rien, qui ne sais rien d’un bout de l’année à l’autre…
Elle s’arrêta court ; une pensée venait de traverser son esprit.
— Vous avez trouvé quelqu’un ? dit vivement Henri, qui suivait ses pensées sur son visage.
— Non, non, répondit la jeune ouvrière, je me rappelais un nom, mais la personne a disparu… j’essaierai de la retrouver. Ne comptez pas sur moi, mes amis, je suis une sauvage, vous le savez !
Elle se retira presque aussitôt, et, rentrée dans sa chambre, elle prêta attentivement l’oreille. Sa tante Angèle dormait paisiblement dans la pièce voisine, dont la porte était entrebâillée. Elle chercha dans le troisième tiroir de sa commode, sous les quelques rubans qui formaient toute sa coquetterie, une petite boîte entourée d’un ruban blanc, un de ceux qui attachaient les bouquets blancs de Maria, et en retira une enveloppe qui contenait trois lettres.
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