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Chapitre 23

La première, datée de Paris, huit jours après la mort de Maria, était ainsi conçue :
« Je pars demain ; ma mère, au désespoir les premiers jours, a fini par prendre son parti de me voir entrer dans l’armée, en qualité d’engagé volontaire ; je crois, hélas ! qu’elle aime mieux cela que de m’avoir vu épouser celle que nous avons perdue. Avant de quitter Paris, mademoiselle Cécile, il faut que je vous dise combien j’ai senti, après coup, votre bonté et votre grandeur d’âme. Je ne peux pas vous en remercier, vous ne le voudriez pas ; pour vous témoigner la reconnaissance que je ressens pour vous, je ne trouve qu’un moyen : je vous confie le tombeau de Maria. C’est ce que j’ai de plus cher au monde. Vous irez la voir, ma pauvre chère fiancée, vous lui porterez des fleurs nouvelles en toute saison ; chaque trimestre vous recevrez une petite somme pour cet usage. Et de temps en temps, vous m’écrirez pour me dire si tout est en ordre, et si vous-même vous ne souffrez pas trop de vos fatigues. Soyez assurée du dévouement et de l’amitié fraternelle de

« Votre tout dévoué,

« André Simon. »

À cette lettre étaient jointes diverses factures acquittées. Cécile n’avait point voulu les envoyer, jugeant que la douleur de son ami était encore trop fraîche pour supporter ces témoignages matériels des soins qu’il faisait donner au tombeau. Elle avait préféré les remplacer par quelques fleurs séchées, qui venaient du cimetière.

La seconde, datée du 12 août, parlait de la fête de Maria, qui devait avoir lieu le 15.

« Chère mademoiselle Cécile,

« J’espère que vous m’excuserez de vous déranger pour notre amie. Je voudrais que pour sa fête la pierre tombale fût absolument jonchée de roses blanches et de fleurs d’oranger. Je me fie à vous pour exécuter ce désir, et je vous remercie d’avance. Vous me direz, n’est-ce pas ? comment tout cela était arrangé. Ma seule consolation, maintenant, est de savoir comment vont les fleurs du cimetière. Je vous remercie du fond du cœur d’avoir pensé à m’en envoyer quelques-unes ; c’est tout ce qui nous reste à présent ! Vous, au moins, pouvez la visiter de temps en temps. Par bonheur, mon nouveau métier m’occupe extrêmement. Je me trouve bien sot d’ignorer des mouvements mécaniques que le premier nigaud venu fait à côté de moi avec une précision qui me désole : mon éducation me sert à bien peu de chose. Mais j’ai grand désir de me rendre utile, et je fais de mon mieux, malgré mes nombreuses balourdises.

« Je n’ai pas encore songé à vous dire, chère mademoiselle, que j’ai contracté envers vous une dette bien lourde, mais que je ne désespère pas d’acquitter. Le dévouement que vous avez témoigné, non seulement à Maria, ce qui était naturel, mais à moi, qui n’étais rien pour vous, m’est revenu à l’esprit bien des fois depuis mon départ de Paris, et je me suis reproché une ingratitude qui n’était pas dans mon cœur, mais que le désordre de mon esprit, pendant ces pénibles journées, vous fera peut-être excuser. J’ai encore quelques amis à Paris, je suis en relation avec eux, et si, pour vous-même ou vos amis, vous aviez besoin de quelque appui, de quelque démarche, ne craignez pas de vous adresser à moi, je ferais tout mon possible pour vous rendre un peu du bien que j’ai reçu de vous.

« Votre très affectionné,

« André Simon. »

Cécile s’arrêta longuement à cette lettre et la relut deux ou trois fois. Une larme se détacha lentement de ses cils et roula sur sa joue pendant qu’elle repliait le papier. Elle avait lu bien des fois cette lettre affectueuse, chaque fois avec un serrement de cœur aussi douloureux. Elle avait su gré au jeune homme de son affection, si spontanément exprimée ; mais jamais, non jamais, il ne comprendrait quel motif l’avait poussée à consoler sa douleur, à lui adoucir le coup fatal, à prendre sur elle le fardeau de toutes les peines, afin de ne lui en laisser que ce qu’il lui était impossible d’épargner à André.

Pourtant, elle aimait cette lettre et la relisait souvent ; cette fois, elle y vit autre chose que la banalité d’une offre vague ; elle comprit que, pour l’avoir faite de si loin dans des circonstances si étrangères à ses préoccupations habituelles, le jeune homme devait avoir eu en vue autre chose qu’une simple formule de politesse.

— Nous verrons bien ; se dit-elle, si c’était pour me faire plaisir, ou bien si véritablement il a bon cœur et s’il pense aux autres.

Mettant alors de côté, pour un moment, la pensée des Leclerc, elle ouvrit la troisième lettre, plus récemment reçue, et qu’elle préférait aux deux autres.

« Ma chère Cécile,

« Vous êtes un ange, en vérité, et je ne sais plus comment vous remercier de tous les soins que vous prenez pour elle et pour moi. Oui, je suis heureux de savoir que vous avez vu son père ; c’est une consolation pour moi que de le savoir vivant et en apparence peu différent de ce qu’il était autrefois. Mais c’est de vous que vous ne me dites rien, et ce n’est pas bien. Vous croyez, sans doute, avec votre modestie excessive, que je ne m’intéresse à vous qu’à cause des soins que vous rendez à notre tombe chérie ? C’est une grande erreur, et je m’efforcerai de vous en faire revenir. Vous avez été pour moi, pendant ces temps d’épreuve, l’amie la plus sûre et la plus dévouée ; une sœur n’aurait pas eu plus de patience et d’ingénieuse tendresse. Croyez donc, je vous en supplie, à ma reconnaissance et à mon amitié, et ne m’écrivez plus de lettres où vous ne parliez que des autres. Je veux savoir que vous êtes heureuse et satisfaite, car si vous ne l’étiez pas et si je savais qu’il y a là de ma faute, soit négligence, soit ignorance, j’éprouverais un véritable chagrin, je vous l’assure. Donnez-moi donc de vos nouvelles, la prochaine fois, avec moins de réserve, et comptez en toute occasion sur mon dévouement absolu.

« André Simon. »

La date n’était pas éloignée, l’encre était encore fraîche ; après avoir lu deux fois cette lettre affectueuse, Cécile prit du papier à lettres, alla chercher dans un coin la bouteille d’encre, fort abandonnée à l’ordinaire, et se mit à composer un message digne du but qu’elle se proposait.

Ce travail lui parut fort difficile ; les périphrases dont se servent les lettrés n’étaient point familières à Cécile, et elle ne savait comment tourner sa lettre, lorsqu’une inspiration lui vint :

« Vous m’avez dit de m’adresser à vous en cas de besoin, écrivit-elle au courant de la plume, et j’y viens en toute confiance. J’ai des amis dans la cité, un jeune ménage bien digne d’intérêt. Il est ce que vous seriez si Maria avait eu moins de vertu et vous moins de courage pour parler à votre mère autrefois ; en un mot, ils ne sont pas mariés, mais ils s’aiment malgré leur misère et ont bonne envie de bien faire. Il faut absolument que vous trouviez une place au jeune homme ; il est honnête et intelligent, et il remplira bien tous les devoirs de sa position. Faites ce que vous pourrez pour eux, et je vous en saurai autant de gré que si c’était pour moi-même. »

Elle ajouta quelques détails nécessaires relativement à Henri ; puis elle ferma la lettre, y mit l’adresse et, malgré l’heure avancée, descendit elle-même pour la mettre à la poste. Ensuite elle se coucha, le cœur plein d’espérances joyeuses. Il lui semblait que ce coup de tête devait réussir. Mais elle se garda bien d’en parler à ses amis. C’est si triste, les fausses joies ! C’est plus triste encore que la noire monotonie des jours sans espérance.

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