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Chapitre 24

Cinq semaines s’étaient écoulées depuis que Cécile avait écrit à André, et elle avait presque perdu l’espoir d’obtenir une réponse. C’est alors qu’elle s’applaudit de la prudence qui lui avait fait garder pour elle le secret de sa tentative ! Le pauvre petit ménage Leclerc allait cahin-caha, tantôt avec un peu plus de bien-être, tantôt avec les angoisses de la misère. Ils payaient leur loyer, toutefois, mais au prix de durs sacrifices. Louise avait proposé de quitter les deux petites chambres pour une mansarde, afin d’alléger leur loyer, mais Henri n’avait pas voulu y consentir.

— Nous avons été heureux ici dans les commencements, dit-il ; je n’aurais jamais le courage de travailler entre d’autres murailles.

Cependant le vent du nord soufflait rudement dans les fenêtres, et le froid se glissait par les interstices des croisées mal jointes : ils travaillaient tard tous les deux, les yeux fatigués par la lueur rougeâtre de la lampe fumeuse, la tête baissée sur le travail assidu : le silence régnait au dehors, interrompu parfois par le craquement des branches mortes dans les grands arbres du jardin ; la nuit s’avançait, et ils continuaient leur travail, chacun d’eux épuisé de fatigue, mais ne voulant pas lâcher pied le premier, de peur de paraître moins courageux que l’autre.

Enfin ils levaient la tête en même temps, se comprenaient d’un regard, quittaient la table et allaient se blottir silencieusement dans le lit, où ils se réchauffaient à la fin, et où le sommeil leur enlevait pour quelques heures le pénible sentiment de la réalité.

Ils se taisaient presque toujours, maintenant, non que leur entente fût moins complète, mais que pouvaient-ils se dire ? Plus de châteaux en Espagne, plus de rêveries à deux… leur vie ne valait pas qu’on en parlât, et c’est ainsi qu’ils se sentaient descendre lentement dans un gouffre profond et glacé, sans essayer davantage de se retenir aux parois… Ils n’avaient plus ni force ni secours.

Une angoisse nouvelle devait cependant s’ajouter à celles qu’ils éprouvaient ; Louise fut la première à la connaître, et, tant qu’elle le put, elle garda son douloureux secret.

C’est un soir, un triste soir, où le souper avait été maigre, où le déjeuner du lendemain n’était pas assuré, que la jeune femme perdit courage. Tourmentée par des souffrances nouvelles pour elle, elle pâlit et se laissa aller en arrière sur le dos de sa petite chaise cannée.

— Qu’as-tu ? lui dit Henri en se levant précipitamment pour courir à elle.

Elle souriait déjà, mais d’un si triste sourire ! En rencontrant le regard affectueux du jeune homme, elle détourna la tête, se cacha dans les bras qui l’entouraient et fondit en larmes.

— Tu souffres, Louise, tu es malade ? fit Henri avec inquiétude.

— Ah ! répondit-elle en pleurant, c’est bien pis que la maladie !

— Qu’as-tu donc ?

— Je suis enceinte !

Henri ouvrit les bras, les laissa tomber à ses côtés, et les deux amants se regardèrent d’un air consterné.

— Il ne nous manquait plus que cela ! dit le jeune homme à demi-voix, avec un chagrin qu’il ne put dissimuler.

— Hélas ! répondit Louise, en mettant ses bras sur la table et son visage dessus pour pleurer à son aise.

Henri se reprocha le premier mouvement qui lui avait arraché cette parole cruelle en apparence, et, s’approchant de la jeune femme, il lui releva la tête, l’appuya sur son cœur, et l’embrassa tendrement.

— Tu sais bien, dit-il, que je ne t’en aimerai que mieux.

Elle lui pressa la main pour le remercier, puis s’essuya les yeux, et tous deux restèrent immobiles, les yeux perdus dans le vague, regardant l’avenir, déjà si sombre, et, depuis un moment, plus noir encore.

C’est dans les livres vertueux, c’est dans les traités de morale familière que la venue d’un enfant est toujours considérée comme une gratification de la Providence. Le ménage le plus pauvre, le plus misérable, oserait-il dire que la venue de l’enfant est le plus souvent considérée comme une effroyable calamité ?

C’est cet enfant non désiré, qui, dans la vie, portera toujours le stigmate de la colère paternelle ; c’est à lui qu’on s’en prendra de la pauvreté commune, des dépenses doublées, des empêchements de travail, des maladies qui coûtent cher et font perdre le temps. C’est cet être-là, venu malingre et souffreteux, qui sera souvent battu, toujours grondé, – et pourtant que peut-on lui reprocher, sinon d’être venu mal à propos ?

Ce n’est pas sa faute, – ah, certes ! Il n’a pas demandé à connaître cette existence de coups et de privations, qui fait de lui un enfant malheureux, et souvent plus tard un homme méchant ; mais ne peut-on accorder quelque pitié aux parents qui voient leur pauvreté s’accroître par la venue de ce troisième, là où il y a à peine part pour deux ?

L’enfant une fois né entre généralement dans la vie de ses parents pauvres comme un mal nécessaire ; on le tolère presque toujours, souvent on l’aime, et les plus choyés dans la suite sont parfois ceux dont la naissance a causé le plus de larmes. Mais c’est le plus souvent dans le faux et le convenu du roman que la venue de l’enfant du pauvre est une joie. Demandez aux mères pourquoi elles hésitent si longtemps avant d’annoncer au père ce qu’il est bienséant d’appeler les joyeuses espérances !

Le sentiment maternel s’éveille dès la première heure, tandis que l’amour du père a besoin pour se manifester de la présence réelle de l’enfant né de lui. Aussi les mères sont-elles plus résignées à la venue de l’enfant ; mais les longues souffrances qui précèdent sa naissance sont bien dures à supporter pendant les mois d’hiver, où le feu manque, pendant les mois d’été, où la chaleur accable, et nul de ceux qui ont réfléchi à ces choses ne pourra crier à l’immoralité en lisant que Henri et Louise étaient navrés de se voir un enfant.

Leur silence dura longtemps, et Louise, en compta toutes les secondes avec les battements de son cœur douloureux ; enfin le jeune homme regarda la malheureuse femme qui n’osait tourner les yeux vers lui.

— Nous l’aimerons bien, dit-il doucement.

Elle s’appuya sur son épaule et recommença à pleurer ; mais cette fois ses larmes lui firent du bien.

Louise était frêle, mais les femmes frêles ont une force incroyable de résistance nerveuse ; en voyant que Henri acceptait sans murmurer le surcroît de fatigue et de soucis qui entrait dans leur vie, elle prit un courage nouveau et se mit à travailler avec plus d’ardeur et d’habileté.

Le nouvel an arriva ; un peu de travail l’avait précédé pendant la dernière quinzaine, si bien que non seulement nos amis avaient mis de côté leur terme, ce qui est une grosse affaire, mais ils avaient économisé quelque peu pour fêter ensemble cette journée, si triste pour beaucoup, onéreuse pour presque tous, et qui pour eux du moins, comme pour tous les jeunes gens, apportait les espérances de l’inconnu.

Il avait été convenu qu’on ferait bourse commune avec Cécile et la tante Angèle, afin de célébrer ce grand jour, et la bonne vieille fille était descendue dès quatre heures chez les jeunes gens afin d’éviter toute fatigue à Louise. Cécile avait été faire deux visites : l’une à sa patronne, avec ses compagnes d’atelier ; l’autre à Maria, dans la neige durcie par la gelée au cimetière Saint-Ouen.

La nuit était venue depuis longtemps, et un joli feu de coke ronflait dans le poêle de la salle à manger ; Cécile, qui se sentait en retard, grimpa lestement les escaliers et passa la tête par la porte des Leclerc en disant :

— Je reviens.

— Il y a une lettre sur la commode, lui cria la tante Angèle.

La jeune fille était déjà tout en haut, la bonne fille retourna à la cuisine pour veiller à son gigot. Henri lisait un journal acheté le matin, luxe rare, et qu’il ne s’était pas donné depuis bien des jours, le sou du Petit Journal étant trop onéreux pour sa pauvre bourse ; Louise, toute rose, réjouie par cette apparence de fête, oubliée si longtemps, se sentait légère comme un oiseau ; la cordialité de la vieille fille, la douce tiédeur de l’appartement, l’air content et reposé de Henri, tout ce bien-être nouveau lui donnait de joyeux battements de cœur.

La porte s’ouvrit, et Cécile entra, toute pâle, les yeux noyés de larmes, mal essuyées, mais avec un tel air d’extase sur le visage que tous les yeux se fixèrent sur elle.

Elle déposa devant Leclerc une lettre qu’elle tenait ouverte et en garda deux autres dans la main.

— Qui est-ce qui écrit ? demanda le jeune homme en déposant son journal.

Sans attendre de réponse, il lut :

« Chère Cécile, vous avez bien fait de vous adresser à moi ; votre seul tort est de ne pas l’avoir fait plus tôt. Vous avez bien su toucher l’endroit sensible de mon cœur en me rappelant ce que ma vie aurait été avec celle qui n’est plus, et, mû par les mêmes sentiments que vous à l’égard de vos jeunes amis, je me suis mis en campagne. J’ai attendu les réponses de mes amis avant de vous écrire ; que vous aurais-je dit ? que je m’occupais de vous satisfaire ? J’espère que vous n’en avez pas douté. Je vous adresse ci-incluses les lettres de mes correspondants ; vous voyez que l’attente n’a pas été vaine. Je souhaite que l’une ou l’autre de ces positions convienne à M. Leclerc, et pourquoi pas toutes les deux ? Il me semble qu’avec un peu de bonne volonté de part et d’autre, on pourrait s’arranger pour satisfaire les deux maisons à la fois. »

Henri s’arrêta dans sa lecture et regarda Cécile.

— Vous avez fait cela ? dit-il à voix basse.

Elle répondit par un signe de tête ; Cécile parlait le moins possible, trouvant le geste plus éloquent.

— Vous ! reprit Henri, vous ne demandez rien pour vous-même et…

— J’ai ce qu’il me faut, répliqua tranquillement la jeune ouvrière avec un sourire. Tenez, voilà les deux lettres.

Il les lut l’une après l’autre, puis tendit les mains à Louise.

— Nous sommes sauvés ! s’écria-t-il en l’embrassant.

— C’est elle qu’il faut embrasser, répondit la jeune femme en poussant Cécile vers son ami, je n’en suis pas jalouse.

Il ne se le fit pas dire deux fois.

En effet, c’était assez de travail pour rendre au jeune ménage une gentille aisance, même avec la naissance et l’éducation du bébé.

Pendant tout le repas, on fit mille projets, mille plans d’avenir.

— Mais nous resterons ici, Henri ? dit Louise tout à coup. Je n’aurais pas le cœur de quitter la cité Ménard, ni Cécile.

— Comme tu voudras, répondit le jeune homme ; mais la première chose que je vais faire va être de te donner une bonne. Tu as assez abîmé tes pauvres petites mains.

— Oh ! Henri, pas de bonne, je t’en supplie ! s’écria la jeune femme. Pas de bonne, nous sommes si heureux !

À ce cri du cœur, tout le monde se mit à rire.

— Soit, dit Henri ; pourtant tu n’allumeras plus le feu. J’ai mon idée, d’ailleurs. Mais dites-moi, mademoiselle Cécile, qu’est-ce que je pourrais bien faire pour vous remercier ?

— À présent, rien, répondit-elle ; plus tard, je vous demanderai peut-être quelque chose.

Le lendemain, après un déjeuner hâtif, Henri descendit vers la ville. Il n’avait pas quitté Louise depuis dix minutes, que celle-ci entendit une main frôler la serrure. Contrairement à l’habitude des quartiers populeux, elle ne laissait presque jamais sa clef sur la porte. Un petit coup sec indiqua un visiteur ou une visiteuse.

Louise alla ouvrir, et le visage souriant de dame Nathalie se montra dans l’embrasure de la porte.

— Eh bien, ma petite dame, dit la femme de ménage, j’espère que vous avez un gentil mari ! Il vient de passer chez moi, le brave homme ! Il s’est souvenu que je vous avais proposé autrefois de faire votre ménage, et il m’a engagée, deux heures par jour, quinze francs par mois ; c’est arrangé comme si le notaire y avait passé. Par quoi commençons-nous ? par la chambre ou par la vaisselle ?

Louise, stupéfaite, écoutait ce flux de paroles et sentait vaguement que Henri eût agi plus prudemment en la consultant avant de faire cette démarche. Mais il l’avait faite dans l’intention de lui être agréable, de diminuer ses fatigues, et elle le remercia en dedans d’elle-même pour sa bonne pensée. Cependant le peu de sympathie et de confiance que lui inspirait la doucereuse Nathalie lui fit répondre :

— Je ferai ma chambre moi-même.

Un regard en dessous de la rusée commère lui apprit qu’elle était devinée.

— C’est comme vous voudrez, ma petite dame, dit-elle en souriant ; la confiance vous viendra, et puis, d’ici quelque temps, vous ne pourrez plus soulever vos matelas vous-même ; c’est vous qui viendrez me dire : Un petit coup de main, s’il vous plaît, Nathalie ! Et je ne vous le refuserai pas, allez ! Je n’ai pas de rancune, moi !

D’un tour de main elle fit une rafle sur la table et disparut dans la petite cuisine, où on l’entendit aussitôt bousculer le charbon de bois, le fourneau, les assiettes et le reste, avec un tapage effroyable, et sans jamais rien casser.

— Eh bien ? dit Henri le soir en rentrant, je t’ai fait une surprise tantôt ?

— Oui, répondit Louise, et je te remercie de ta bonne pensée. Mais Nathalie ne me plaît pas beaucoup ; j’aurais autant aimé me passer de femme de ménage.

— Bah ! fit le jeune homme en haussant les épaules, qu’est-ce que ça peut faire ? Ce n’est pas un homme, elle ne sera ici que peu de temps, tu la surveilleras ; et puis, il n’y a qu’elle dans la maison.

Cécile ne parut pas approuver non plus l’innovation de Henri, mais elle s’en remit à l’avenir pour confirmer ou dissiper ses craintes ; après tout, en effet, pendant les deux heures qu’elle passait chez Louise, Nathalie ne pouvait pas commettre de bien grosses dilapidations, et puis cette femme sans mœurs avait son honnêteté à elle ; elle se tenait toujours admirablement les six premiers mois. Après cela, ayant donné la mesure de ses vertus, elle ne se croyait plus tenue à aucune contrainte. Cécile, qui avait remarqué cela plus d’une fois, se dit qu’avant six mois il arriverait beaucoup de choses probablement, et ne présenta point d’objections à ce nouveau plan de vie.

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