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Chapitre 25

Leclerc s’arrangea pour faire marcher de front les deux occupations que Simon avait trouvées pour lui, et, au bout du premier mois, il rapporta à Louise, en or, dans le creux de ses deux mains, une somme qui la fit pleurer de joie. On paya tout ce qu’on devait, et l’on acheta un berceau pour Bébé, bien que son apparition dût être encore très éloignée ; mais la vue de la bercelonnette faisait sourire Louise avec tant de grâce, que Henri oubliait ses soucis de chef de famille en la regardant. Cependant, ce n’étaient pas eux qui étaient les plus heureux de leur changement de position, c’était Cécile.

Dans le soin qu’avait mis André à mener à bien ces négociations, elle voyait la preuve d’une amitié sérieuse, telle qu’elle l’avait toujours souhaitée sans oser la rêver. Dans sa modestie profonde, elle croyait n’être rien pour le jeune homme, rien ou tout au plus une ombre, un pâle reflet de ce qui avait été Maria. Elle était loin de croire que le dévouement qu’elle avait témoigné, la tendresse intime et discrète qu’elle avait versée sur André au moment de ses souffrances, comme un baume parfumé sur les blessures d’un corps sanglant, lui avaient valu une de ces affections dont les âmes d’élite seules sont capables, et celles-là même seulement quand la douleur les a encore affinées et ennoblies.

En effet, au milieu de sa vie de garnison, la plus vide et la plus lourde que puisse subir un esprit occupé ailleurs, André songeait à Cécile comme à un repos, une quiétude absolue pour son âme ; il l’unissait à Maria dans sa pensée, et peu à peu les deux jeunes filles se confondaient, si bien que, par moments, il ne se rappelait plus laquelle avait prononcé telle parole qui s’était gravée dans sa mémoire.

Il ne devait jamais s’apercevoir que Maria n’avait été en réalité que l’écho de Cécile ; le culte qu’il portait à la mémoire de la jeune morte devait l’empêcher pour toujours de songer que celle-ci n’était vraiment qu’une douce et faible créature, faite pour aimer et subir sa destinée ; toute l’intelligence, toute la sagesse de sa conduite lui venaient de son amie… mais qui l’eût dit à l’amant empressé, au fiancé veuf avant le mariage ? Cécile elle-même ne le savait pas.

André, nature romanesque, un peu molle, capable d’énergie seulement dans les grandes circonstances, mais alors brave et résolu plus que personne, avait précisément le caractère nécessaire pour subir l’ascendant de Cécile, et l’en admirer davantage, avec cette reconnaissance que les âmes désintéressées vouent à ceux qu’elles reconnaissent comme supérieurs.

Dans les ennuis de son apprentissage, le métier de soldat n’est pas plus facile à bien connaître que tout autre, et André ne pouvait mal faire rien de ce qu’il entreprenait ; il se rappelait souvent ses chagrins et reconnaissait chaque fois que, sans l’intervention de Cécile, quelque catastrophe eût eu lieu, qui lui avait été épargnée. Aussi prit-il l’habitude de songer à elle comme à une sorte de protectrice ; ne revenant à la réalité qu’avec un effort et se rappelant avec quelque peine que ce bon ange était pauvre et pouvait souffrir comme les autres mortels.

Si la jeune fille avait su tout cela, sa vie lui eût semblé plus facile. Mais, au moment même où André s’abandonnait à ces belles rêveries, tout en se livrant à la salutaire occupation d’astiquer son fourniment, elle était en lutte avec les cruelles réalités de la vie. La tante Angèle avait pris un gros rhume qui, faute de soins, avait dégénéré en bronchite aiguë, et Cécile avait beau quitter le travail une heure plus tôt tous les soirs, elle n’arrivait pas à empêcher les imprudences réitérées de la vieille fille, qui, maniaque et têtue, se levait elle-même de son lit pour faire chauffer ses tisanes, détruisant ainsi tout le bien que lui faisaient les ordonnances du docteur Régnier.

De guerre lasse, et pour obtenir la tranquillité indispensable, Louise vint s’asseoir auprès du lit de la malade : elle y passait ses journées, occupée à coudre la layette du petit être qu’elle attendait, heureuse de pouvoir rendre service à celle qui lui avait fait tant de bien, et pourtant dominée par d’insurmontables tristesses.

Cet enfant qui allait naître était pour elle un sujet de perpétuelles appréhensions. Sans doute, Henri l’aimerait, il témoignait d’avance, mais sans passion, avec ce calme de la paternité encore à l’état abstrait, qui inquiète tant les mères et les fait parfois douter de la tendresse réelle du père. Cela encore n’était rien, mais Henri n’annonçait pas la moindre intention de donner son nom à l’enfant… et le cœur de Louise saignait à la pensée de donner le jour à un être qui entrerait dans la vie avec cette terrible barre de bâtardise, qui n’était un honneur que pour les fils de roi, et qui maintenant n’en est plus un pour personne.

— Si encore c’était un fils, pensait-elle, pendant qu’elle tirait régulièrement l’aiguille dans les bavettes piquées, auprès du lit où sommeillait oppressée la vieille Angèle ; si c’était un garçon, il se tirerait d’affaire ; un homme se fait un nom à lui-même, et puis, ce n’est pas la même chose ! Mais si c’est une fille, oh ! la pauvre petite fille !

Et les larmes de Louise obscurcissaient sa vue, si bien qu’à la fin, amassées entre ses paupières, elles roulaient sur l’ouvrage mignon. Elle les essuyait avec le bord de l’étoffe, et c’est ainsi que, sans métaphore, la layette de l’enfant fut baignée des pleurs de sa mère.

Une crainte lointaine, mais aiguë comme un stylet, perçait le cœur de Louise ; c’était un raccommodement éventuel avec l’oncle terrible, et ensuite, comme sceau de cette réconciliation, un beau mariage pour Henri… C’était inévitable, elle l’avait su dès le premier jour, elle l’avait accepté comme le châtiment providentiel de sa chute, elle s’était résignée à cette triste fin d’un amour si désintéressé, si dévoué pourtant… Mais à présent qu’elle était mère, elle sentait plus douloureusement le poids de sa faute, et l’enfant non responsable, devenu solidaire de l’erreur de la jeune fille, lui apparaissait à la fois comme une victime et comme un vengeur.

— Ah ! je l’ai mérité, pensait-elle, aveuglée par les larmes, je l’ai mérité, et si je suis punie, c’est justice ; mais lui ! l’enfant, qu’a-t-il fait ? Pourquoi est-il venu, s’il ne devait avoir dans la vie que des chagrins et des humiliations ? Ah ! on a beau dire, l’âme se révolte contre une pareille loi ! Je puis être résignée pour moi, mais non pour l’enfant. J’ai fait mal, soit ! que le destin me frappe, mais pas l’enfant, non, pas l’enfant !

La pauvre mère, désespérée, laissait alors tomber son ouvrage ; elle regardait en elle-même un avenir plein de larmes, elle voyait se dresser devant elle l’image de l’enfant devenu grand et lui demandant compte de toutes les humiliations qu’il subissait, de toutes les injustices auxquelles l’exposait sa situation non avouée, et, frémissante, elle se cachait la tête dans les mains pour éviter cette vision qui la terrifiait.

Cécile en avait raison. Avec de douces paroles, avec des conseils de sagesse et de prudence, elle amenait la jeune femme à espérer en l’avenir. Mais elle fut la première à lui conseiller de ne rien demander à Henri :

— S’il n’en parle pas le premier, il faut vous garder de lui rien demander ; attendez qu’il ait vu l’enfant ; c’est alors que peut-être il fera de lui-même ce que vous obtiendriez à grand-peine par des supplications mal venues, et il vous saura gré de votre patiente résignation.

Louise écoutait et obéissait ! Ne devait-elle pas déjà tant à Cécile qu’elle ne pourrait jamais s’acquitter ?

La tante Angèle finit par se rétablir : le docteur Régnier déclara que longtemps, peut-être toujours, elle serait délicate, et que la moindre imprudence serait suivie d’un engorgement des voies respiratoires ; mais c’était beaucoup que de l’avoir remise sur pied, et l’excellent homme se montra satisfait du résultat de ses soins.

— À présent, dit-il d’un air terrible à sa dolente malade, si vous attrapez un nouveau rhume, cherchez qui vous soigne ; bien sûr, ce ne sera pas moi qui me chargerai d’une patiente si rétive.

Comme il traversait la cour, madame Gardin l’appela.

— Dites donc, docteur, si vous voulez ne pas me le compter pour une visite, puisque vous voilà venu dans la maison, je serais bien aise de savoir ce qu’a mon petit Pierre.

Pierre était dans son berceau, assis sur son séant, très grave et jouant avec un paquet de bûchettes qu’il voulait à toute force faire entrer dans son petit bec rose, et que Noémi, plus grave encore que lui, lui retirait de la bouche avec une patience inaltérable.

En les voyant tous deux si occupés, le docteur se mit à rire :

— Est-ce qu’ils sont toujours comme cela, vos deux mioches ? demanda-t-il à madame Gardin.

— Dame ! à peu près, monsieur le docteur, sauf quand la petite va à l’école ; elle y va en courant et revient de même, pour partir plus tard et rentrer plus tôt : ils ne sont pas de bonne humeur quand ils ne sont pas ensemble.

— C’est dommage, fit le docteur, que ce ne soit pas la petite qui soit plus jeune et le garçon plus âgé ; cela vous aurait fait un gentil ménage dans quelques années.

— Nous avons bien le temps d’y songer, fit madame Gardin en haussant les épaules avec l’air bourru qui lui était propre. Regardez-moi donc un peu ce qu’il a dans la gorge, ce petit-là ; il tousse drôlement parfois.

Le docteur ausculta le bébé, qui le laissa faire, mit un doigt dans sa bouche et le déclara bâti à chaux et à sable ; – et puis il lui regarda dans la gorge et devint plus sérieux. Après quelques questions, il prononça son verdict :

— Il a des tendances à avoir le faux croup. S’il tombe malade, il faudra m’envoyer chercher tout de suite, surtout s’il se met à aboyer, vous savez ?

— Je sais, fit la mère Gardin ; mais vous n’allez pas me dire que ce garçon-là va avoir le croup ?

— J’espère bien qu’il ne l’aura pas ; mais s’il l’avait – ce ne sera peut-être pas cette année ni l’année prochaine ; il faudra le surveiller jusqu’à six ou sept ans ; – eh bien, mère Gardin, vous m’enverriez chercher. En attendant, voilà une ordonnance, et, comme vous l’avez dit, cette visite-ci ne compte pas.

Il sortit, laissant perplexe la bonne femme, qui regarda son nourrisson de travers pendant plus d’un quart d’heure.

— Ah bien ! lui dit-elle enfin, comme s’il eût pu la comprendre, s’il faut encore que tu me donnes le mal de te soigner, toi !…

L’enfant continua d’un air extrêmement sérieux à essayer de se fourrer jusqu’au fond de la bouche un anneau d’ivoire que Noémi lui avait donné pour remplacer les bûchettes, et, n’y pouvant parvenir, il le retira, le contempla pendant un temps assez long, puis réitéra ses tentatives en bavant d’une manière effroyable.

Noémi, qui avait entendu et qui avait compris, regarda sa mère d’une façon presque hostile :

— S’il était malade, le petit frère, maman, tu ne le soignerais pas, dis ?

— Eh si, que je le soignerais ! mais s’il était pris du croup, la nuit, qui est-ce qui irait chercher le médecin ?

— J’irais bien, moi ! fit Noémi d’une voix grave, avec son air tranquille, tout en mouchant le petit garçon.

— Toi ? est-ce que tu sais seulement où il demeure ?

— Rue Houdon, 33, répondit la fillette toujours calme. On descend la rue de Ravignan, tout droit ; c’est-à-dire qu’elle tourne, mais ça ne fait rien ; et puis on passe devant la mairie, et c’est la première rue à gauche, tout au coin.

— Tu sais ça ? fit la mère émerveillée, et tu irais la nuit ?

— Notre maîtresse nous a appris que la nuit c’est la même chose que le jour ; seulement il faut faire attention pour ne pas tomber aux trottoirs, parce qu’il ne fait pas clair.

— C’est une femme, cette enfant-là ! murmura madame Gardin ; et l’instant d’après, comme la petite passait près d’elle en vaquant à quelques menus soins de ménage, elle l’attira dans ses bras, l’embrassa et la repoussa avec une sorte de bourrade. Noémi continua ses travaux avec un visage radieux.

Linot avait pris depuis quelque temps l’habitude de venir voir son petit garçon à une heure qui dérangeait beaucoup madame Gardin. C’était à l’heure où Cécile, rentrant de son travail, passait pour un moment dans la chambre de la nourrice, faisait une risette à son petit ami et remontait l’instant d’après, laissant Noémi plus joyeuse encore que le nourrisson.

Jusque-là, Linot, en veuf attristé, rentrait à l’heure précise, venait embrasser son fils, montait chez lui, ne ressortait pas, travaillait le soir à mettre ses affaires en ordre, et même, ô comble de vertu ! allait voir sa belle-mère tous les dimanches.

Mais on ne sait quel vent de folie avait passé sur sa tête. Depuis un mois environ il rentrait plus tard, et cette heure tardive coïncidait avec la rentrée de Cécile.

Ceci était fort grave ; car ce léger changement faisait dîner notre homme au restaurant, et c’était un indice de débauche imminente, du moins à ce que prétendait un quatuor de vénérables commères, qui, profitant des jours plus longs en février, causaient le soir devant la porte, au grand dam des gens de la cité Ménard.

— C’est qu’il se fait beau, monsieur Linot, disait une des bonnes dames ; il a une blouse neuve, il se fait raser deux fois par semaine !

— Ne me parlez pas de ces veufs ! fit une autre ; ils sont inconsolables les huit premiers jours, et puis ensuite, pst !… ils ne savent seulement plus comment s’appelait leur défunte.

— Si ça n’est pas une horreur ! reprit la matrone, qu’on leur permette de se remarier tout de suite, tandis que nous autres, pauvres femmes, il faut attendre dix mois pour que le deuil soit fini !

— Ah ! voisine ! dit la troisième, ce n’est pas tout à fait la même chose…

— Eh ! je le sais bien, fit la pointue avec un fort accent bordelais ; me prenez-vous pour une bête ? Mais puisque l’on nous oblige à dix mois d’attente, je voudrais bien savoir pourquoi ces messieurs ne sont pas forcés d’en faire autant. Ça ne leur ferait pas de mal, toujours, et ils apprendraient un peu la patience !

— On voit bien que ce sont les hommes qui font les lois, conclut la quatrième, qui aimait à résumer en un aphorisme clair et concis le débat qui divisait les autres commères.

D’accord elles daubèrent la loi ; puis Linot, venant à passer, fut reçu par une bordée de quolibets, moitié miel, moitié vinaigre !

— Une blouse neuve, monsieur Linot ?

— Quand me donnerez-vous l’étrenne de votre barbe, monsieur Linot ? Ça ne doit plus être si précieux, à présent que vous la faites tous les jours !

— M. Linot a envie de se remarier, ça se voit tout de suite !

— J’espère que nous serons de la noce ; – ça ne serait pas gentil, voisin, vous savez !

Rouge et honteux, Linot se précipita chez madame Gardin.

— Les entendez-vous, les jacasses ? fit-il pour se donner une contenance.

— Qui ça ? répliqua la nourrice avec sa solennité ordinaire.

— Les quatre commères… Quelle plaie pour la maison, madame Gardin ! c’en est honteux !

— Pas tant que la Nathalie, répliqua madame Gardin sans sourciller.

— La Nathalie ? mais elle est partie.

— Oui, au demi-terme ; le propriétaire l’a mise dehors, sous prétexte qu’elle infectionnait la maison avec ses lapins ; – mais vous savez bien que ce n’était pas pour ça.

— Ah ! fit Linot, qui n’était pas au courant, et pourquoi donc ?

— Rapport qu’elle a détourné l’homme à la petite Landos. – Et si vous croyez que la vertu de madame Landos va s’en trouver mieux…

— Ah ! oui, fit Linot toujours mal au courant, avec le beau Léonard ?

— Léonard ! mais vous tombez donc de la lune ? Avec le patron à son mari qui, sous prétexte de commandes, passe la moitié de son temps chez eux.

— Eh bien ! et le mari, qu’est-ce qu’il fait pendant ce temps-là ?

— Il est chez la Nathalie !

— Mais puisqu’elle a déménagé.

Madame Gardin fit un geste d’épaules qui indiquait pour la sagacité du brave homme une estime très ordinaire.

— Tenez, pendant que vous êtes là, tenez-moi donc un peu le petit, je m’en vais rincer mon linge sous la pompe. Il ne veut plus se tenir assis, ce diable-là ! Il faut qu’on le porte et qu’il fasse aller ses jambes. Je n’ai jamais vu de démon pareil.

Madame Gardin attrapa un paquet de linge mouillé, l’enleva comme si c’eût été une botte de paille, et disparut, laissant Linot avec son fils. Noémi était partie faire une demi-douzaine de commissions et ne devait pas revenir de sitôt.

Linot promena son fils pendant deux minutes et demie, le fit sauter, le chatouilla, lui débita tout ce que l’on débite aux enfants en pareil cas ; puis, horriblement fatigué par cet accomplissement du devoir paternel, il s’assit sur une chaise, mit l’enfant debout entre ses jambes, et se dit qu’il en aurait une courbature.

Le bébé, enchanté de la façon dont son père l’amusait, réclama un second acte à cette comédie, et, comme Linot ne s’empressait pas d’obtempérer à sa volonté, la comédie tourna vite au drame. Maître Pierre poussait des cris de veau qu’on égorge, devenait cramoisi, et bondissait sur ses pieds comme un jeune cabri, avec l’intention bien arrêtée de continuer aussi longtemps qu’il ne suffoquerait pas, lorsque la porte s’ouvrit doucement.

Linot essuya la sueur qui perlait à grosses gouttes sur son front et voulut se lever ; mais son héritier s’accrocha à son pantalon avec une telle violence que le salut resta à l’état d’ébauche.

— Ah ! mademoiselle Cécile, vous arrivez à propos, dit l’heureux père ; voilà un gamin qui me fait perdre la tête.

— Il est méchant, ce petit homme ? dit la jeune fille en se baissant pour enlever le garçonnet. Est-ce qu’il est méchant avec son papa ? C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Allons, riez tout de suite à ce père chéri, bien vite.

L’enfant, calmé par les douces mains et le sourire de Cécile, riait déjà ; il se laissa approcher du visage de son père et reçut un gros baiser qui ne troubla point sa belle humeur soudain revenue.

— Mon Dieu ! que vous êtes heureuse de savoir parler aux enfants ! fit Linot aussi attendri qu’émerveillé. Qu’est-ce que vous leur faites pour qu’ils vous aiment comme ça ?

— Je n’en sais rien, dit Cécile en riant ; c’est naturel, je crois.

— Mademoiselle Cécile, – ah ! mademoiselle, s’écria Linot transporté et joignant les mains, – si vous vouliez, oui, si vous vouliez, le petit ne vous quitterait plus… Est-ce que vous ne voudriez pas être madame Linot, dites, mademoiselle Cécile ?

Le brave homme, souriant, rouge, confus, tournait et retournait dans ses mains sa casquette neuve.

Cécile le regarda avec une sorte de peine.

— Non, monsieur Linot, dit-elle d’une voix douce, non, cela ne se peut pas ; j’en suis fâchée. J’aime bien le petit, et vous êtes un brave homme ; mais cela ne se peut pas.

— Pourquoi donc ? Je ne serais pas gênant, allez ! D’abord, je ne suis jamais là que le soir, – je ne vous dérangerais pas, je vous le promets ! Je serai un mari bien commode, pas gênant du tout, je vous assure…

— Je vous crois, monsieur Linot, dit Cécile émue et, malgré cela, saisie d’une forte envie de rire ; mais cela ne se peut pas.

— Pas tout de suite ? oui, je sais bien, il n’y a peut-être pas assez longtemps que je suis veuf, et puis…, nous déménagerons, si vous voulez, mademoiselle Cécile…

— Vous êtes très bon, mais ni à présent ni plus tard.

— Vous me détestez donc bien ? murmura Linot déconfit.

— Non.

— Alors, c’est qu’il y en a un autre que vous aimez mieux que moi ?

Cécile, trouvant que M. Linot outrepassait ses droits, ne répondit pas.

— Ah ! s’il y en a un autre, faites excuse, mademoiselle Cécile ! M. Léonard, sans doute ?…

— Non, monsieur Linot, ni Léonard ni personne ; mon idée n’est pas de me marier.

La jeune fille avait repris sa tranquille assurance, et elle continua de jouer avec le petit garçon. Linot, confus, se passa la main gauche sur les cheveux ; c’était son geste dans les grandes perplexités.

— Alors, dit-il embarrassé, je regrette bien… J’aurais mieux fait de me taire ; mais vous êtes si bonne avec le petit, que j’avais pensé… enfin, si ce n’est pas votre idée, certainement il n’y a rien à dire… Je me suis peut-être trop dépêché ; mais c’est que Léonard tourne autour de vous depuis quelque temps… et…

— Léonard ? fit Cécile avec un peu plus de vivacité.

— Mais vous devez le savoir ! répliqua Linot piqué.

— Je n’en sais rien du tout, repartit la jeune ouvrière en mettant l’enfant sur les bras de son père très penaud, et je ne veux pas le savoir. Je déteste les commérages, monsieur Linot, et vous êtes bien le dernier de qui j’attendais pareille chose !

Vexé de cette sortie, plus vexé encore, malgré son sens obtus, de se sentir ridicule avec le bébé sur les bras, – et un bébé mal disposé, qui commençait à se fâcher énergiquement, – Linot devint tout rouge et monta sur ses grands chevaux.

— Oui, vous voulez qu’on vous courtise, qu’on s’occupe de vous tout le temps ; vous voulez que les gens soient après vous comme des mouches après du lait, – mais vous ne voulez pas qu’on le dise – et quand un honnête homme comme moi…

— Monsieur Linot, fit Cécile, vous vous oubliez !

Elle avait dit cela d’une voix calme, légèrement altérée, et le brave ouvrier rentra aussitôt sous terre.

— C’est vrai, c’est vrai, dit-il avec une voix que les larmes commençaient à étrangler ; je suis une bête, et je vous offense ; pourtant je n’en ai pas envie, non, mademoiselle Cécile, ma parole d’honneur, voyez-vous ! Mais ça m’a ennuyé que vous me refusiez ; vous êtes si gentille et si mignonne, une demoiselle tout à fait ! Et puis tout le monde vous aime ici, et ça m’aurait fait plaisir de vous voir madame Linot… et surtout que le petit vous chérit…

Le petit, intimidé par cette conversation plus suivie que celles qu’il entendait d’ordinaire, regardait tour à tour son père et Cécile avec de grands yeux, suçait son pouce et ne disait plus rien. La jeune fille lui jeta un regard de pitié.

— Pauvre petit, dit-elle à voix basse, ce n’est pas sa faute !

Linot saisit au vol cette marque de mansuétude.

— Faudrait pas trop m’en vouloir de ce que j’ai dit rapport à Léonard, mademoiselle, reprit-il avec son tact ordinaire ; c’est la jalousie, vous savez.

Il perdit ici le terrain qu’il avait gagné.

— De la jalousie ? dit Cécile en s’impatientant, de vous à moi, de moi à vous ? Je ne comprends pas, monsieur Linot. Quelle jalousie pouvez-vous avoir contre moi, qui ne vous suis rien, qui ne vous serai jamais rien (Linot soupira, mais elle n’en tint compte), à propos d’un garçon que je connais à peine et à qui je ne parle jamais ? Si vous tenez à ce que je vous parle à vous, monsieur Linot, tâchez qu’il ne soit plus question, de près ni de loin, de la conversation que nous venons d’avoir ensemble, car je crois cette fois que je me fâcherais.

Elle tourna le dos à l’ouvrier, abasourdi, qui resta debout, immobile, pendant que le petit Pierre poussait des cris à lui fendre la tête. La mère Gardin, en rentrant, essuya la plus véhémente bordée de reproches.

— S’il est permis de laisser un homme tout seul avec un mioche qui piaille sur les bras ! Vrai, madame Gardin, je vous croyais plus de cœur ! j’en ai le cerveau tout à l’envers.

— Ah ! mon Dieu ! que c’est bête, les hommes ! répondit la nourrice sans se déconcerter ; on a bien raison de ne pas les souffrir là où il y a des enfants… Si j’écoutais mon mari, il dirait comme vous ; mais par bonheur il n’est jamais là !

Cette réflexion philosophique eut le don, si elle ne consola point Linot, de le calmer un peu ; il fit sa paix avec la nourrice et le nourrisson, et s’en alla au café savourer sa déconvenue.

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