Chapitre 26
Cécile avait oublié cette escarmouche, quand, huit ou dix jours après, elle s’aperçut qu’en effet Léonard se trouvait souvent sur son passage. Uniquement préoccupée de sa pensée intérieure, elle ne remarquait guère ce qui se passait autour d’elle ; cependant le beau lithographe se rencontrait là si à point pour la saluer et échanger deux mots avec elle, que son attention se trouva attirée de ce côté.
Ennuyée, presque humiliée de voir que la jalousie de Linot reposait sur quelque fondement, elle évita le jeune homme, et le résultat de cette réserve ne se fit pas attendre.
Les premiers jours du printemps attiraient au dehors toute la population ouvrière de la cité Ménard, et chacun bêchait avec ardeur son petit jardinet, dans l’attente des futures semailles. Tous les ans, cette opération, commencée à la fin de février, se répétait trois ou quatre fois avec le même insuccès ; les pluies et les neiges de mars tassaient et durcissaient la terre de façon à nécessiter une reprise complète des travaux ; mais c’étaient là les châteaux en Espagne de ces braves gens, et il eût été cruel de les priver de l’espoir toujours déçu d’avoir des radis au commencement de mai.
Léonard s’était mis au travail un beau dimanche comme les autres en se moquant d’eux, car il avait un fonds de scepticisme bien caractérisé, ce scepticisme parisien qui n’exclut pas une confiance sans bornes en certaines choses : tel, par exemple, se moque des esprits frappeurs, de la lumière électrique et du téléphone, – du téléphone surtout, – mais croit aux somnambules et se fait tirer les cartes dans toutes les circonstances graves de sa vie.
Léonard bêchait dans son jardin et retournait la terre avec la même ardeur qu’il apportait à tourner la grande roue de sa presse ; tout en travaillant, il adressait des discours à ses voisins, qui binaient et labouraient autour de lui.
— Piochez, mes amis, disait-il, piochez ; il gèlera après-demain, il pleuvra la semaine prochaine, et il neigera par là-dessus ; ça va vous faire une bouillie ! vous m’en direz des nouvelles. Vous n’auriez pas encore quelques oignons de jacinthe à planter, mademoiselle Marguerite ? ça ferait de la soupe à l’oignon.
— Eh bien, et toi, pourquoi travailles-tu ? lui demanda son camarade.
— Pour faire comme les autres ; je n’aime pas à me distinguer.
Tout le monde riait, excepté celui ou celle qui était en cause pour le moment ; mais comme chacun y passait à son tour, personne n’avait droit de se plaindre. Cécile entra dans le jardin, donnant le bras à sa tante Angèle, qui avait voulu respirer un peu d’air pur et se réchauffer aux rayons d’un soleil fallacieusement printanier. Léonard continua pendant quelques instants sa revue critique des jardinets d’autrui, puis il s’arrêta, croisa les bras sur sa bêche, et se mit à rêver en regardant de temps en temps du côté de Cécile, qui s’était assise sur un banc.
Depuis qu’elle l’avait entrepris au sujet de madame Landos, bien des réflexions avaient germé dans la tête du jeune ouvrier. On ne refait subitement son caractère et sa vie que sous le coup de commotions terribles, et Léonard n’en était pas là ; mais il avait compris pour la première fois que le mariage est une chose sérieuse et donne aux époux une sorte de dignité nouvelle.
On enseigne bien des choses aux jeunes gens, filles et garçons, dans les innombrables établissements d’éducation, publics et privés, qui sont les « lumières du siècle » ; mais le philosophe se demande pourquoi, dans tous, laïques ou religieux, gratuits ou payants, un mot est banni du discours et de l’enseignement, afin qu’il soit banni de la pensée, et cependant toute rééducation de la femme et une part considérable de celle de l’homme tendent vers un seul but : le mariage.
Quel est l’être pervers et malsain d’esprit qui a cru nécessaire de détourner la pensée de l’enfant du but le plus sérieux de la vie ? Qui a jugé mauvais, malséant, de rappeler au fils assis sur les bancs de l’école, le lien sacré qui unissait ses grands-parents, qui unit son père et sa mère, et qui seul devant la loi peut lui donner à son tour les droits de père ?
Le premier soin du législateur qui s’occupe de l’enseignement de l’enfance devrait être de lui faire considérer le mariage comme une dignité, une sorte de charge publique, qui confère de nouveaux droits, mais aussi de nouveaux devoirs ; ainsi préparé, le jeune homme respecterait peut-être davantage l’union d’autrui, – et la jeune fille, à coup sûr, arriverait au jour qui l’enchaîne à jamais, avec un esprit plus austère et plus calme.
Au contraire, on s’efforce de détourner l’attention de l’enfance de cet acte si sérieux que, seul dans notre loi, il est irrévocable ; – l’enfant cherche les raisons de ce silence, et, son esprit vacillant faisant fausse route, il confond bientôt l’amour facile avec le mariage, si bien qu’à vingt ans il ne respecte pas plus l’un que l’autre.
C’est ce qui nous fait une jeunesse irrévérente des droits de l’époux, – et c’est aussi ce qui fait une grande partie de la frivolité des femmes. – C’est cette même cause qui avait amené Léonard à formuler son principe : Il ne faut s’en prendre qu’aux femmes mariées.
Les paroles de Cécile, en lui montrant une faute grave là où il ne voyait qu’un incident de son existence, avaient produit sur lui une impression plus durable que violente. Ainsi que Cécile l’avait dit, il ne manquait pas autour de lui de femmes qui n’avaient à garder l’honneur d’aucune maison, – et il avait trouvé là des distractions passagères – mais un secret désir de quelque chose de plus stable, d’une affection plus élevée peut-être, l’entraînait à son insu, il ne savait vers quoi… C’était vers celle qui l’avait fait rentrer en lui-même.
En voyant l’affectueuse estime que la jeune ouvrière témoignait aux Leclerc, il se prenait d’envie pour cet état de mariage qui leur valait tant d’amitié. Ils n’étaient pas mariés, – disait-on autour d’eux, – qu’importait ? Si l’apparence seule du mariage les rendait si dignes d’intérêt, à plus forte raison le mariage lui-même devenait-il un état respectable et sacré.
Il s’était dit ces choses par fragments, à bâtons rompus, et n’avait jamais formulé sa pensée d’une façon intelligible, – mais son cœur était changé, il le sentait, et c’est pourquoi il regardait désormais Cécile avec inquiétude et reconnaissance ; la reconnaissance, cela se comprend – et l’inquiétude, parce que, en se rendant compte de ce qu’elle aimait, il pensait qu’elle avait dû beaucoup le mépriser… qui sait ? peut-être le méprisait-elle encore ?
Les jeunes filles de la cité Ménard regardaient Léonard d’un peu loin, – les mères leur avaient dit et répété que ce jeune homme était dangereux. Dangereux, il en devenait cent fois plus intéressant, – mais celles qui tenaient à rester honnêtes se bornaient à le contempler avec une sorte d’admiration ; chacune eût voulu être aimée de lui – et c’était bien naturel, il avait conquis tant de cœurs ! Le conquérir à son tour, quel triomphe !
Mais il ne pensait pas à la volée de fillettes qui remplissait le jardin de rires et de petits cris ; il regardait le fin profil de Cécile, nettement découpé sur le fond lointain de la plaine, et, dans cette atmosphère claire et fraîche, il la trouvait encadrée comme une toile de maître.
— Elle a l’air d’un portrait, se disait-il à lui-même.
Cécile n’était pas jolie pourtant : le nez très fin n’était pas droit, les pommettes étaient trop saillantes, la bouche grande, un peu rentrée, l’arcade sourcilière trop creusée ; mais tout cela respirait la vie, l’intelligence et la bonté. Les ailes de ce nez incorrect palpitaient à la moindre émotion, le sourire de cette grande bouche s’épanouissait comme une fleur délicate, les grands yeux bruns, veloutés, qui s’abritaient au fond de ces orbites creusés, éclairaient tout le visage d’une lueur magique, et, sous ces arbres dépouillés, au pâle soleil de février, découpée sur la teinte vague et claire du paysage lointain, fondue, estompée par la distance, Cécile attirait à la fois l’œil et le cœur ; tout peintre, tout écrivain qui l’eût vue ainsi avec sa petite robe de laine marron, ses mains frileusement repliées sous le châle de tricot noir, eût reconnu une figure inoubliable et salué en elle l’humble travail des mains qui fait vivre une âme d’élite.
La tante Angèle eut bientôt froid, et elle rentra pour s’occuper du repas ; Cécile resta au jardin : ses amis Leclerc étaient descendus dans Paris, pour voir un peu la ville que Louise avait presque oubliée pendant ses mois de misère ; la jeune fille seule se mit à penser à Maria, dont, en tournant la tête, elle apercevait, à travers les arbres nus, le dernier asile dans la plaine.
Il y avait un an, à peu de semaines près, que le triste roman de son amie était arrivé à ce nœud fatal, suivi d’un dénouement plus sombre encore ; depuis ce jour, les événements extérieurs avaient passé sur elle, tantôt avec la violence d’un ouragan la laissant ployée et meurtrie, tantôt comme les nuages passent dans le ciel au-dessus de nos têtes, chassés par un vent rapide que nous ne sentons pas près de terre. Pour elle, rien n’avait dépassé la douleur du déchirement mortel de son âme, quand elle avait poussé Simon à demander définitivement la main de Maria : ce jour-là, elle avait scellé sur elle-même la pierre de son sépulcre.
Il était parti, et pourtant, si loin qu’il fût, elle le sentait plus près d’elle qu’alors qu’il était assis à ses côtés ; alors elle n’était pour lui qu’une comparse indispensable, mais indifférente ; maintenant elle avait une place dans son cœur.
Cette satisfaction mélancolique suffisait à Cécile. Accoutumée dès l’enfance à considérer comme heureux tout jour qui n’était pas marqué d’un chagrin, elle se contentait de peu de chose, et c’est avec un sentiment profond de reconnaissance qu’elle remerciait dans son cœur son amie de lui avoir laissé en partant le soin de l’âme d’André, malade et triste, qu’il fallait guérir.
Il écrivait régulièrement ; le calme lui était revenu, il accomplissait son devoir de soldat sans enthousiasme, mais sans répugnance, estimait que la fin veut les moyens, et que moins que tout autre un engagé volontaire a le droit de se plaindre de son sort.
Il n’était plus sous le coup de cette impression horrible qui lui avait fait considérer l’expiation comme nécessaire ; il sentait que le parti qu’il avait pris était de tous le plus sage, parce qu’il amenait entre sa mère et lui une séparation aussi utile qu’irrémédiable, et que tout autre moyen, absence, voyage, etc., eût été forcément abrégé par les supplications de madame Simon. Libre, elle eût été le chercher au bout du monde, elle n’eut pas même la pensée d’aller le voir dans une de ses garnisons. Et cela valait mieux ainsi, ils le sentaient tous les deux.
Cécile pouvait deviner dans ses lettres qu’il n’avait pas définitivement embrassé la carrière militaire ; il la considérait comme un stage vers d’autres devoirs, d’autres soucis ; il reviendrait dans quelques années, peut-être à l’expiration de son engagement… C’était un laps de deux ans et demi… Cécile, en pensant que d’ici là il l’aurait peut-être oubliée, soupira et détourna lentement la tête : la vue du cimetière lui faisait mal.
Elle rencontra le regard de Léonard, fixé sur elle avec une tendresse respectueuse qu’elle n’avait jamais vue dans ses yeux. Ils étaient seuls à peu près dans le jardin ; les amateurs de jardinage s’étaient dispersés à mesure que le soleil retirait sa chaleur, et, sauf quelques enfants qui jouaient sur un tas de sable, personne n’entendrait ce qu’ils allaient dire. Cécile eut envie de se lever pour s’en aller, mais une faiblesse, un découragement insurmontable la retinrent sur le banc.
Léonard s’approcha lentement, toujours tête nue et sa bêche à la main. Il s’arrêta devant elle, les mains croisées sur l’instrument de travail, et lui parla avec une douceur singulière :
— Vous êtes triste, mademoiselle, dit-il, et cela se comprend ; vous voyez que votre tante vieillit, vous regardez le cimetière où est votre amie, – tout cela ne donne pas de gaieté. Moi aussi, je suis triste depuis quelque temps, et c’est votre faute.
Elle voulut l’interroger, mais un sentiment de pudeur la retint.
— Je suis triste parce que j’ai vu que je ne valais pas grand-chose et que c’est toujours ennuyeux de faire de pareilles découvertes ; c’est vous qui m’avez fait honte de mes sottises, vous voyez bien que c’est votre faute.
Il sourit, mais son sourire timide donnait une expression étrange à son beau visage hardi, plus accoutumé à la raillerie qu’à l’attendrissement.
— Je n’avais pas grande idée du mariage ; on en voit de si drôles par ici ! Il y a vraiment des gens qui feraient mieux de ne pas se marier, pour l’usage qu’ils font de leur serment par-devant M. le maire !… Mais vous m’avez dit des choses qui m’ont fait réfléchir, et je pense à présent que je ne ferais pas un mauvais mari, si seulement c’était vous qui étiez ma femme…
Sa voix trembla légèrement sur ce mot : il toussa dans le creux de sa main pour se remettre et attendit. Cécile regardait le sol ; il ne pouvait voir que le haut de son visage incliné… l’attente lui paraissait longue, et pourtant il se disait que ce moment-là valait peut-être mieux que celui qui allait suivre. Enfin elle leva la tête.
— Vous me faites bien de l’honneur, monsieur Léonard, dit-elle, mais je ne veux pas me marier.
Un silence parfait régnait dans le jardin ; les enfants s’étaient éloignés ; le ciel devenait d’un bleu plus gris, et quelques étoiles commençaient à piquer faiblement, au zénith, l’obscurité naissante. Les deux jeunes gens sentirent ensemble leur cœur qui se serrait.
— Ni à présent ni jamais ? dit Léonard d’une voix suppliante.
— Ni à présent ni… je ne sais pas ce que je penserai dans dix ans, monsieur Léonard, et je ne me sens pas le courage de dire que je ne me marierai jamais… Jamais, c’est loin ! Mais je ne veux pas me marier, et si j’avais dû le faire, j’aurais accepté votre offre, je vous le dis en vérité.
— Mais alors pourquoi refusez-vous ? dit le jeune homme, qui fit un pas en avant. Cécile se leva.
— Parce que je ne puis pas me marier sans aimer celui que j’épouserai, et, pour vous, monsieur Léonard, je n’ai que de l’amitié !.. aussi beaucoup d’estime, mais ce n’est pas assez !
Léonard soupira. Il en avait assez appris sur les délicatesses du cœur depuis sa rupture avec Rose pour ne pas insister davantage.
— Je vous remercie tout de même, dit-il en suivant la jeune fille qui se dirigeait lentement vers la maison ; c’est bien de votre part de me dire que vous m’estimez… après ce que vous savez de moi…
— C’est précisément pour cela que je vous estime, répondit Cécile. Vous êtes un brave garçon : vous devriez vous marier… Il y a ici une gentille fillette qui fera une bonne femme, la petite Agathe…
— Je vous dirai comme vous, tout à l’heure : je n’ai que de l’amitié pour elle, et ce n’est pas assez…
— C’est assez pour un homme et ce n’est pas assez pour une jeune fille, reprit Cécile. Vous devez bien le comprendre… N’importe, vous ferez ce que vous voudrez, mais je serais bien contente de vous savoir marié, bien marié…
Ils étaient arrivés à l’endroit où Léonard avait fait à Rose Landos sa première déclaration ; ils y pensèrent tous les deux.
— Vous savez qu’elle est partie ? dit le jeune homme à voix basse.
— Où cela ?
— Hier, avec un ouvrier marron de la grande imprimerie rue Bergère. Son mari a juré comme un païen, hier soir, et puis il est retourné là-bas, chez cette femme, vous savez ?
Cécile, à son tour, poussa un soupir.
— Et c’est vous qui m’avez retiré de là-dedans. – Ah ! mademoiselle Cécile, vous pouvez bien refuser de m’épouser, mais vous ne m’empêcherez pas de vous remercier.
— Mais, monsieur Léonard, je ne vous en empêcherai pas, et même je vous en saurai gré. Bonsoir.
Elle disparut comme une ombre, et Léonard, qui n’était pas de l’école romantique, n’en fut pas moins le soir au bal de la Galette, où il exécuta un pas seul fort applaudi.
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