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Chapitre 27

Ces deux propositions, identiques par le fond, différentes dans la forme, laissèrent Cécile inquiète et préoccupée.
Si modeste et pure que l’on soit, on songe toujours un peu à l’éventualité du mariage, et la jeune ouvrière, à seize ou dix-sept ans, avait caressé comme les autres fillettes l’idée d’un intérieur de son choix.

Mais les années, comme il arrive souvent, lui avaient apporté un surplus de méditations, et, de même que pour la plupart, ces méditations l’avaient éloignée du mariage que, plus jeune, elle aurait accepté sans y regarder de trop près. Maintenant, ce n’était plus le foyer domestique qu’elle ambitionnait ; elle s’en était fait un, solitaire, bien modeste ; mais elle l’aimait tel qu’il était ; c’était le mari qu’elle examinait, et aucun de ceux de sa classe ne lui causait ce petit mouvement fébrile qui est un précurseur de l’amour.

D’ailleurs elle voyait clair dans son âme et elle n’osait apporter à un autre un cœur plein d’André…, cet André qui sans doute allait l’oublier peu à peu, se disait-elle. Elle avait pris aussi, dans sa constante pensée, le désir d’un milieu plus raffiné, plus délicat, et, sans dédaigner ceux qui l’entouraient, ceux avec qui elle devait vivre et mourir, elle frémissait à l’idée d’épouser un homme vulgaire tel que Linot.

Pour Léonard, elle restait plus perplexe. Le bon cœur de ce garçon, l’influence qu’elle avait exercée sur lui le lui faisaient paraître plus digne d’intérêt, plus apte aussi peut-être à prendre les manières d’une classe intellectuellement supérieure ; mais le grand argument, le même, revenait ici : elle ne l’aimait pas, c’était André qu’elle aimait.

Dans le secret de sa conscience, Cécile se demanda plus d’une fois, avec toute l’attention sérieuse d’une âme droite qui veut y voir clair, si ce n’était pas la vanité qui lui avait fait refuser la demande de Léonard.

— Je devrais l’épouser, se disait-elle ; il ne mérite pas que je le refuse : c’est l’orgueil qui me fait craindre d’être la femme d’un ouvrier. C’est un mauvais sentiment qu’il faut vaincre.

Non, ce n’était pas l’orgueil ; elle passait sa vie dans un milieu moral, intellectuel, assurément inférieur à l’esprit de Léonard, inférieur surtout à ce que le jeune homme pouvait devenir sous son influence, et elle n’en souffrait pas, heureuse au contraire de donner la plus grande part possible de sa vie et de son cœur à tout ce qui l’entourait. C’était ce besoin inné de la femme de se faire un dieu de l’homme qu’elle aime, de se tourner vers lui comme vers le soleil… Elle sentait que Léonard, au contraire, se tournerait vers elle… et puis, plus que tout le reste, laissant les autres arguments bien loin en arrière, elle aimait André.

Avec quelque tristesse pour le brave garçon qu’elle repoussait, Cécile retourna au travail le lendemain ; elle retrouva Léonard sur son passage mainte et mainte fois, mais il ne tenta pas de renouveler sa demande ; il avait la jeune fille en assez haute estime pour savoir que si elle l’avait refusé, ce n’était pas par coquetterie, et il sentit qu’elle ne reviendrait pas sur sa décision.

Le logis Leclerc, pendant ce temps, était plein d’espérances et de craintes. Louise comptait les jours et les heures qui la séparaient encore de la venue de l’enfant ; elle en parlait constamment avec Henri, quand le repas du soir le ramenait au logis ; il s’en faisait fête, non pas autant qu’elle, car les hommes n’ont la notion de l’enfant que lorsqu’ils le voient s’agiter, mais assez pour qu’elle fût assurée qu’il l’aimerait…

Cependant elle était fort troublée, et les jours en s’écoulant ne faisaient que redoubler son souci. Henri ne parlait pas de reconnaître l’enfant ; il n’avait jamais fait la moindre allusion à ce sujet, et Louise sentait trop bien le poids de sa propre naissance illégitime peser sur elle pour lui en parler.

Elle appartenait à une classe de la bourgeoisie où tous les préjugés battent leur plein, où l’homme le meilleur est pétri d’intolérance, absolument comme il y a deux ou trois cents ans ; les préjugés ne sont plus les mêmes, mais les générations, tout en changeant d’objet d’aversion et d’horreur, se transmettent comme un legs précieux la haine et le mépris de certaines choses.

Jadis ils pardonnaient aux rois d’avoir des bâtards, et même s’estimaient fort honorés d’entrer au service de ces bâtards ; maintenant ils n’admettent aucun mérite, aucun dévouement en dehors de la loi, la loi exacte et formelle. Ces mêmes lois que de temps en temps ils couvrent de malédictions comme étant un fruit des criminelles révolutions, ces lois dont ils rétrécissent encore le sens, deviennent leur palladium, et ils n’ont que des sarcasmes et des mépris pour ceux qui vivent non en dehors, mais à côté, quelle que puisse être l’excuse de ces êtres dévoyés, peut-être coupables, mais assurément malheureux.

Louise, depuis son berceau abandonnée, avait toujours senti ce mépris tomber sur elle ; la froideur de ses compagnes de classe, certain dédain des sous-maîtresses, la pitié de la directrice de l’établissement ; qui lui en avait peut-être plus appris que tout le reste, sans le vouloir assurément ; le silence qui se faisait quand, au magasin, interrogée par les demoiselles, elle répondait : Je n’ai pas de famille ; toutes ces petites circonstances réunies lui avaient fait à elle une sorte de point d’honneur étrange.

— Le monde me met à l’écart, s’était-elle dit, je ne lui demanderai jamais rien. Et elle s’était tenu parole.

De là venait aussi sa chute. Quand elle s’était vue aimée de Henri, elle n’avait pas eu à lutter contre les circonstances extérieures qui font la moitié de la vertu des jeunes filles. Elle n’était protégée et défendue contre elle-même que par elle-même ; une amertume profonde, fruit de toutes les humiliations de sa jeunesse, lui faisait considérer sa vie comme une non-valeur ; elle ne devait compte à personne du nom qu’elle n’avait pas, de la position qu’elle s’était faite elle-même : elle se dit avec une résignation douloureuse :

— Quand il ne m’aimera plus, je mourrai.

Et elle se laissa tomber dans les bras de Henri.

Celui-ci avait été tout surpris de trouver en elle une jeune fille parfaitement honnête dont il était le premier amour. Le monde où il l’avait rencontrée n’était pas précisément une pépinière de jeunes vertus : on y trouve pourtant des femmes dignes de tous les respects, mais elles forment plutôt l’exception que la règle. Il n’avait pas pensé séduire une jeune fille, et, s’il l’eût su, il eût peut-être reculé devant l’idée de détruire ainsi le bonheur de toute une existence. Mais il n’avait pas eu le temps de la réflexion, et c’est après seulement qu’il se dit qu’il avait eu tort.

Comme on fait d’ordinaire quand on a tort, il chercha de bonnes raisons pour s’excuser à ses propres yeux, et, comme il arrive invariablement, il en trouva. Louise s’était laissé séduire bien vite ; elle aurait dû lui résister, puisqu’elle avait son honneur à garder ! Peu s’en fallut qu’il ne s’en prît à elle de l’avoir séduit, lui.

Mais ses combats se passaient dans le plus secret de son âme, et la pauvre enfant n’en eut pas connaissance ; elle était si douce, si dévouée, si soumise avec lui, que jamais, l’eût-il voulu, il n’eût trouvé l’occasion de la traiter avec quelque rigueur. Et puis, sans s’en douter, il s’attachait plus fortement à elle chaque jour, et la proposition qu’elle lui fit, au plus fort de leur misère, de le quitter pour alléger son fardeau, la lui rendit à jamais chère et sacrée.

Il ne parlait pas de l’avenir de l’enfant. Un homme qui se trouve dans la position de Henri Leclerc n’est jamais content de son sort. Un enfant est une grande responsabilité dans la vie ; la mère, à moins d’être tout à fait indigne, pour un temps au moins, devient respectable et souvent plus chère, les dépenses s’accroissent, des ennuis et des fatigues nouvelles s’introduisent dans le ménage ; il n’y a pas de quoi tant se réjouir, et la paternité se trahit souvent par un sentiment de mauvaise humeur. Contre qui ? La destinée ? La destinée s’en soucie peu, et puis ce n’est pas une personne dont on voie le visage et à qui l’on puisse adresser un reproche à ce propos ou tout autre, plus généralement tout autre ; car c’est le propre de la véritable mauvaise humeur de ne jamais prendre à partie les choses ou les gens qui vous sont vraiment désagréables, mais de saisir le premier prétexte venu pour épancher sa colère. On s’en prend à la femme.

C’est à la malheureuse femme qui n’en peut mais, que le père en expectative reproche les bénédictions de la Providence, et le premier acte de cette mauvaise humeur, le plus élémentaire et le plus simple, est de laisser l’enfant entrer dans la vie sans nom et sans fortune. C’est contre les décrets du destin une vengeance facile, qui n’a d’autre tort que celui de tomber sur un innocent ; mais n’est-ce pas là le cas de la plupart des vengeances ?

Henri n’avait pas l’intention de reconnaître son enfant. Pour pallier à ses propres yeux ce que cette résolution comportait d’injuste et de cruel, il se dit que plus tard il ne savait pas ce que lui réservait la vie… il serait très imprudent de se créer des embarras… En attendant, il se promettait bien de pourvoir à tous ses besoins, de l’aimer, de garder la mère auprès de lui ; en un mot, d’être un bon père ; sans y être contraint par la loi.

Les jours passèrent, pendant que de plus en plus amaigrie, dévorée par le désir de faire une question, d’adresser une prière à celui de qui dépendait non plus son bonheur à elle, mais l’avenir de son enfant, Louise arrivait péniblement au terme de sa grossesse. Un beau matin de juillet, au moment où le premier rayon du soleil, devant la plaine Saint-Denis, faisait blanchir les usines sur le fond de vapeurs grises qui annonçait un jour brûlant, le docteur Régnier dit à Louise :

— Mon compliment, madame, une jolie petite fille.

— Pauvre petite ! murmura la jeune mère.

Mais Henri lui souriait et lui pressait la main avec une tendresse émue qui la toucha profondément.

— Il l’aimera peut-être, se dit-elle en laissant aller sa tête sur l’oreiller.

Le nez de Nathalie se glissa par la porte entrebâillée ; le docteur avait eu toutes les peines du monde depuis deux heures à l’empêcher de lui servir d’aide ; par bonheur il la connaissait de longue date et, sans s’occuper de ses plaintes amères, – elle avait même pleuré, – il avait donné deux tours de clef à la porte.

Sans se laisser déconcerter, la commère avait fait le tour par un cabinet noir, et la porte de l’alcôve allait laisser passer sa figure curieuse, quand le docteur, plus fin qu’elle, lui tira prestement le verrou sur le nez, avec un juron qu’il tourna aussitôt en plaisanterie.

Après avoir donné les premiers soins à l’enfant :

— Voilà le moment, dit-il à Henri, d’appeler votre maritorne. Quelle diable d’idée avez-vous eue de vous embarrasser de cette femme-là ?

— Elle était dans la maison, répondit le jeune homme déconcerté ; elle avait offert ses services…

— Parbleu ! elle s’infiltre dans les maisons comme le vent sous les bourrelets ; si j’ai un conseil à vous donner, c’est de tâcher de vous en débarrasser. Nathalie, dit le docteur en ouvrant la porte, arrivez ici et tâchez de vous tenir tranquille, et ne faites que ce qu’on vous dira.

À la grande surprise de Leclerc, qui la savait prompte à la réplique, la femme de ménage entra d’un air soumis, s’assit dans un coin, et s’occupa de l’enfant avec un zèle et une douceur irréprochables. Pendant l’heure qui suivit, on ne l’entendit même pas respirer. Henri, en reconduisant le docteur, ne put s’empêcher de lui témoigner sa surprise d’un tel changement dans les habitudes de la dame.

— Elle sait que je ne plaisante pas, répondit le docteur d’un air pensif, et puis elle sait aussi que depuis longtemps j’ai l’œil sur elle. C’est égal, quand votre femme sera remise, tâchez de vous en débarrasser.

— Je vous remercie, docteur, dit Henri, nous suivrons votre conseil.

Le lendemain matin, après avoir veillé à l’installation confortable de l’enfant et de la mère, sous les yeux de la tante Angèle, descendue avec son ouvrage, le jeune père prit son chapeau.

— Tu sors, dit Louise ; aujourd’hui, tu ne vas pas au bureau ?

— Je vais à la mairie, répondit Henri d’un ton plus sérieux que de coutume.

Louise pâlit et ne dit rien. Il s’approcha du lit, mit un baiser sur le front de la jeune femme, et fit signe à Nathalie de venir avec l’enfant. Celle-ci, qui avait déjà reçu ses ordres, entoura la petite fille de sa mante ouatée, et prit les devants, fière de son rôle. Louise se souleva légèrement sur le coude.

— Henri ! dit-elle d’une voix étranglée. Il se retourna effrayé, et la recoucha bien vite.

— Tu ne vas pas déclarer l’enfant devant cette femme, cette mauvaise femme.., elle dirait partout que nous ne sommes pas…

La voix lui manqua ; elle se tut, retenant ses larmes.

— Tu as raison, mille fois raison, s’écria Henri, je ne songeais pas qu’elle entrerait dans la salle, je ne pensais qu’aux témoins, qui sont de braves gens…

Elle l’interrogeait du regard.

— Léonard et Linot m’attendent en bas.

Elle poussa un soupir résigné.

— Tante Angèle, dit-elle, voulez-vous porter la petite jusqu’à la mairie ? Nathalie restera avec moi.

La vieille fille se leva aussitôt, pendant que Henri courait après la femme de ménage, qu’il trouva dans la cour, occupée à montrer l’enfant à toutes les commères du quartier.

— Ma femme vous demande, dit-il, elle n’est pas très bien ; donnez-moi la petite.

Nathalie, sans méfiance, remit son fardeau au jeune homme. Dans l’escalier, elle croisa tante Angèle sans y prendre garde et elle remonta auprès de Louise, pendant que le père et son escorte se dirigeaient vers la mairie.

— Qu’est-ce que vous avez ? dit-elle à Louise, ça ne va pas ?

— Je suis très faible, répondit la jeune femme ; donnez-moi ma potion, s’il vous plaît.

Machinalement, Nathalie obéit ; puis elle s’arrêta, la cuillère à la main.

— Vous m’avez monté le coup ! dit-elle, ils sont partis à la mairie !

Louise ne répondant pas, la femme de ménage s’assit en tapant ses mains sur ses genoux et se mit à rire.

— C’était pour que je n’assiste pas à la déclaration, s’écria-t-elle ; eh bien ! ils ne sont pas malins, tout de même. Est-ce que vous croyez m’apprendre que vous n’êtes pas mariés ?

Un faible tressaillement de Louise prouva à Nathalie que le coup avait porté. Elle continua :

— Qu’est-ce que ça fait ? Vous me payez régulièrement, vous êtes de braves petites gens, ça ne me regarde pas ! Et puis, est-ce assez bête, ces cachotteries ? Avec ça qu’à la mairie tout le monde ne peut pas aller savoir votre nom de demoiselle sur le registre !

Louise ne bougea plus. Une douceur étrange qui montait du cœur à la tête avec un vertige l’avait envahie soudainement ; un peu de nausée, des bouillonnements dans les oreilles, comme quand on plonge, et puis plus rien : elle était évanouie.

Nathalie s’en aperçut en la regardant, et, saisie de frayeur, elle descendit l’escalier au galop pour envoyer chez le médecin, puis remonta auprès de sa malade. Heureusement c’était l’heure de la visite, et le messager rencontra le docteur Régnier, qui montait de toute la longueur de ses jambes, avec le mouvement régulier d’une machine, afin d’éviter l’essoufflement d’une course trop rapide.

Il arriva tout pantelant, car il était asthmatique, et la nouvelle qu’il avait reçue en route l’avait fait se départir de sa prudence habituelle. Il regarda la malade et s’assura qu’elle respirait encore.

— Qu’est-ce que vous lui avez dit ? fit-il en se tournant vers Nathalie.

— Moi, monsieur, eh ! rien du tout, bien sûr !

— Alors, qu’est-ce que vous lui avez fait prendre ? dit le médecin d’une voix plus sévère en regardant la femme de ménage entre les deux yeux. Elle se troubla et balbutia pour répondre :

— Rien du tout, je vous le jure, monsieur.

— Comme à l’autre, n’est-ce pas ? Elle n’avait rien pris non plus, l’autre ?

Nathalie, fort affairée avec l’eau fraîche, le sucrier, les petites cuillères et le reste, feignit de ne pas avoir entendu.

— Vous savez que je vous tiens, reprit le docteur ; répondez-moi tout de suite, ou vous vous en repentirez. Qu’avez-vous dit ou fait à cette malheureuse femme ?

— Eh bien ! quoi ! je lui ai dit qu’elle n’était pas mariée ; ce n’est pas un secret, ça, je suppose, dit brutalement la femme de ménage.

— Vipère ! murmura le docteur, qui s’occupa sans perdre un instant de secourir la jeune mère. Elle ouvrit les yeux au moment où Henri, qui rentrait, poussait un cri en la croyant morte.

Quand le danger fut conjuré, le docteur prit le pauvre homme à part.

— Évitez-lui les émotions, – les émotions désagréables surtout, – et si vous en avez quelqu’une de bonne à lui donner, ne le faites qu’en ma présence, n’est-ce pas ? Cela ne pourrait d’ailleurs lui faire que du bien, – une surprise agréable…

Henri ne répondant que par un geste de remerciement, l’excellent homme ajouta :

— L’enfant est déclaré ? Un joli nom ?

— Louise-Geneviève, répondit Henri ; nous l’appellerons Geneviève.

Le docteur approuva de la tête. Il avait espéré que la petite fille s’appellerait Geneviève Leclerc, – le père n’eût pas manqué de le dire s’il en eût été ainsi. Un peu désappointé, il jeta un regard du côté de la malade et dit à Henri :

— Ne laissez jamais votre femme seule avec cette mégère, qui est là ; elle a failli la tuer tout à l’heure.

— Une imprudence ? fit Henri inquiet.

— Non, une sotte parole ; mais il y a des paroles qui tuent comme des poisons, et cette femme-là est capable de se servir de l’un et de l’autre. Il faut vous en débarrasser, mais sans l’irriter. Cherchez un prétexte. Au revoir !

Il s’en alla sans serrer la main que Henri avançait vers lui. Il en voulait au jeune homme de n’avoir pas reconnu son enfant. Par principe, le docteur Régnier voulait qu’on reconnût ses enfants : il disait que cinq fois sur six, cela mène au mariage.

Henri sentit bien deux ou trois petits remords de conscience, mais il les étouffa promptement. Une circonstance futile l’avait rejeté dans un courant d’idées qui depuis longtemps avait déserté son cerveau. Il avait rencontré son oncle deux jours auparavant, au moment de traverser le boulevard. Cette rencontre inattendue les avait fait reculer tous deux, puis ils avaient pris, chacun de son côté, l’air dégagé d’un homme qui flâne sans penser à rien, chacun espérant que l’autre le saluerait ou tout au moins le regarderait. Peine perdue, aucun ne voulut céder, et ils se croisèrent la tête haute, le regard distrait comme des Parisiens qui passent. Mais un même mouvement les avait portés à se retourner, et, leurs regards s’étant rencontrés, ils y avaient lu l’émotion qu’ils cherchaient à cacher ; après quoi, honteux, ils s’étaient précipités en avant, chacun de son côté, remués par un attendrissement mêlé de colère, qui soulevait en eux le remous de tous les griefs passés, avec toutes leurs amertumes.

Le jeune homme pensait à cette rencontre autant qu’à l’enfant qui venait de lui naître et peut-être plus : la petite créature vagissante dans son berceau ne l’intéressait certes pas autant que le vieillard qu’il avait aimé, – qu’il aimait encore, malgré l’abîme infranchissable qui séparait leurs idées et leurs personnes.

À la vue de l’oncle dur et froid en apparence, mais que ce regard venait de lui révéler accessible à certaines tendresses, Henri s’était soudain rappelé les jours d’enfance, les sorties du collège, les vacances, l’argent de poche, les spectacles, tous ces plaisirs de collégiens qui se gravent dans la mémoire, parce qu’à cette époque de la vie les distractions sont rares. Le souvenir de ces choses, peu importantes au fond en elles-mêmes, lui revenait avec une vivacité surprenante ; il s’étonnait de voir qu’un regard, un seul regard furtif aussitôt détourné, avait remué son âme de fond en comble ; involontairement, – comme une expiation inconsciente du chagrin qu’il avait causé à son parent, – il mit de côté l’idée de reconnaître l’enfant, et cela avec d’autant plus de facilité que son propre égoïsme le portait à s’abstenir d’une démarche qui pouvait dans l’avenir lui créer des embarras et qui, dans le présent, à coup sûr, déplairait à son oncle, s’il en avait connaissance.

Louise se remit assez vite, – l’enfant fut envoyé en nourrice. Henri ne désirait pas troubler son intérieur par la présence d’un bébé pleurard, – et la jeune femme se trouva bientôt aussi seule qu’avant, pendant les heures du jour, – avec le souci cuisant de l’avenir de sa petite fille pour lui tenir une incessante compagnie.

Elle s’était bien gardée de parler à Henri des paroles qui l’avaient fait tomber en syncope, le jour de la déclaration de l’enfant ; de son côté, celui-ci, mécontent de la froideur visible que lui témoignait le docteur depuis cette époque, n’avait pas tenu compte de l’avertissement qu’il lui avait donné au sujet de Nathalie. Il arrive à tout moment dans la vie que nous négligeons ainsi les avis les plus sages, soit par insouciance, soit par une sorte de vengeance contre les personnes qui nous les ont donnés dans des circonstances qui ne nous plaisaient pas ; le jeune homme avait observé la femme de ménage pendant un jour ou deux, n’avait rien trouvé à reprocher en elle qu’une manière à la fois obséquieuse et brutale de parler et d’agir, et, attribuant ce défaut à sa classe et à sa profession, il n’y avait pas attaché d’autre importance. Louise était assez délicate ; il était nécessaire de ne pas la fatiguer par des travaux au-dessus de ses forces : la femme de ménage était sous sa main, la renvoyer et la remplacer promettait des orages et des ennuis. Henri s’en tint à ce qu’il avait sous la main. – Quand l’enfant reviendra, dit-il pour l’acquit de sa conscience, nous prendrons une petite bonne.

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