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Chapitre 28

Un soir de septembre, vers huit heures, Cécile rentrait de l’atelier ; elle se sentait un peu en retard et se hâtait de retourner chez elle, où la tante Angèle devait l’attendre avec impatience, quand elle aperçut, à la faible clarté qui flottait encore dans l’air, un homme debout devant la grille. Tout le monde était rentré, car la pluie menaçait ; la jeune fille eut presque peur de cet homme, qui lui paraissait la regarder avec attention ; de plus près, elle s’aperçut qu’il portait l’habit militaire, et le cœur lui battit si fortement, qu’elle s’arrêta une seconde, avec un mouvement d’hésitation.

— Cécile, chère Cécile ! dit la voix d’André.

Elle recula en pâlissant. Était-ce possible ! Allait-elle vraiment le revoir, à cette même place où jadis elle avait appuyé sur son cœur débordant de compassion la tête du fiancé au désespoir ?…

Elle n’eut pas le temps d’hésiter ; car elle se sentit attirée contre la poitrine du jeune homme, et il la baisa au front à deux reprises avec une véritable effusion de joie. Frémissante, elle resta immobile, craignant de bouger, craignant de parler, craignant surtout qu’un cri, qu’un regard involontaire ne révélât l’excès de bonheur qui l’envahissait et la paralysait tout entière.

— Vous ne me reconnaissez pas, Cécile ? dit André en lui prenant les deux mains.

— Si ; mais je ne m’attendais pas à vous voir ici.

— J’ai obtenu un petit congé. Ma mère était souffrante, j’ai voulu la voir… elle a bien vieilli… elle a expié, elle aussi ! Et puis je suis venu. La tante Angèle est-elle chez vous ?

Cécile regarda la fenêtre tout en haut de la maison.

— Oui, dit-elle.

— Voulez-vous m’offrir à souper ? Je pars demain matin, je n’ai que cette soirée à vous donner, je voudrais la passer avec vous. Il me semble que j’ai mille choses à vous dire.

— Venez, dit faiblement Cécile.

Elle était sans force contre sa joie : elle s’en voulait d’être si faible, et elle ne pouvait retrouver ni la voix ni le mouvement. Avec un pénible effort, elle fit un pas en avant. André la retint du geste.

— Vous souvenez-vous ? dit-il à voix basse, en lui montrant la grille où elle était venue le retrouver après le dernier soupir de Maria ; vous n’avez pas oublié, n’est-ce pas ? que j’étais malheureux et que vous m’avez consolé ; autant que je pouvais être consolé, du moins ?

Elle fit un geste rapide et passa devant lui presque en courant ; elle avait retrouvé une énergie fébrile pour lui montrer le chemin.

En arrivant au haut de l’escalier, elle lui dit tout bas :

— Attendez, il ne faut pas causer de surprise à ma tante, elle n’est pas très forte.

Il resta dans l’obscurité pendant qu’elle entrait.

— Tante, dit-elle, – il entendait sa voix argentine par la porte entrebâillée, – je vous amène du monde à dîner.

— Du monde ? fit la vieille fille en se soulevant sur sa chaise et en regardant d’un air surpris.

— Oui, tante, un ami à moi qui vient de loin, qui s’en va demain… vous ne devinez pas ?

— M. Simon ? fit Angèle avec cette prescience extraordinaire des gens qui pensent beaucoup et parlent peu… Ah ! ma pauvre petite !

À ce mot, qui en disait long sur les méditations de la bonne fille, André ouvrit la porte et se présenta. Cécile semblait fort affairée avec les apprêts du souper. Il dit quelques bonnes paroles à la tante Angèle, s’assit près d’elle et regarda autour de lui.

La petite lampe éclairait ce bien pauvre intérieur ; mais une grâce décente présidait à l’arrangement de cette demeure modeste. La nappe fut vite mise, un couvert d’étain se trouva devant chaque convive, et Cécile allait descendre pour ajouter quelque friandise à leur menu succinct, quand André l’arrêta :

— Donnez-moi votre ordinaire, dit-il, ce sera toujours meilleur que celui du régiment. Je voudrais être traité exactement comme un des vôtres.

Malgré les instances d’Angèle, il ne voulut rien entendre ; Cécile n’avait pas insisté. Elle n’était pas fâchée qu’il connût en effet le genre de vie qu’elle devait mener jusqu’à la fin de ses jours. Avec une fierté un peu sauvage, elle apporta la cruche remplie d’eau qui servait pour leur repas, le litre à demi rempli qui durait plusieurs jours, le pain rassis, le reste de viande froide… et elle prit place à côté d’André, sans plus témoigner de trouble ni d’embarras. Mais, au lieu de manger, ils se regardèrent.

Il avait bruni, et son corps, autrefois svelte et grêle, s’était formé sous le harnais militaire ; il paraissait une fois aussi grand et aussi fort qu’avant son départ. Son visage aussi semblait plus viril, plus calme, et son regard était plus assuré. Cécile se dit qu’à présent il était vraiment un homme, et qu’elle n’oserait plus jamais, si le malheur venait encore à le frapper, lui témoigner la tendresse presque maternelle qu’elle lui avait montrée autrefois ; mais elle fut fière de le voir ainsi, et plus reconnaissante encore, en pensant qu’il l’aimait assez pour être venu la voir.

André, en examinant la jeune fille, la trouvait changée aussi. Elle était plus blanche, plus grande, plus mince, à ce qu’il lui semblait ; les yeux s’étaient élargis, la tête avait un port plus noble, mais le sourire était plus triste qu’autrefois. Elle semblait avoir pris son parti de la vie, après l’avoir regardée bien en face. Il lisait sur ce visage une résignation empreinte d’un peu d’orgueil, mais non pas d’amertume. « Telle que je suis, disait ce visage, je saurai me suffire et porter mon fardeau ! »

Leurs regards s’étant rencontrés, ils échangèrent un sourire. C’était vraiment très bon d’être ensemble ainsi ; la surprise doublait pour Cécile la douceur de cette rencontre, et il était heureux de se voir si bien accueilli. La tante Angèle avait repris son air placide et paraissait avoir oublié que leur hôte de ce soir-là était un hôte nouveau ; à dire vrai, elle ne participait plus guère à la vie des autres, la maladie qui la minait lui inspirait chaque jour un détachement plus complet de ce qui l’entourait.

André la regarda quelques instants, pendant qu’à moitié assoupie, elle reposait dans son fauteuil.

— Elle est comme ma mère, dit-il à demi-voix.

Cécile se tourna du côté de la vieille fille, qui fit un léger mouvement.

— Je crois que je m’endors, dit-elle, je vais me coucher. Excusez-moi, monsieur Simon, je me fais vieille !

Elle se retira dans sa chambre, et les jeunes gens restèrent seuls.

D’un commun accord ils quittèrent la table non desservie pour s’approcher de la fenêtre. La soirée était douce, et le grand Paris qu’ils avaient sous les yeux flottait dans une brume lumineuse, d’où émergeaient au premier plan les ifs et les cyprès du cimetière où reposait Maria. Le jeune homme surpris fut un instant tout bouleversé, Cécile soupira faiblement. Elle était préparée à ce malheur, qui pouvait l’affliger, mais non la surprendre.

— Votre mère ? dit-elle. Vous vous êtes revus ?

— Je lui ai pardonné, répondit-il en inclinant la tête. Elle a beaucoup souffert. Je ne pense pas qu’elle lui en veuille à présent.

Ils gardèrent le silence ; au bout d’un instant, il reprit ;

— J’ai été là-bas ; vous êtes une fidèle amie, Cécile, tout est dans l’ordre le plus parfait.

— C’est bien le moins, dit-elle.

Le silence régna encore une fois sur eux, accompagné plutôt que troublé par le grand bruit lointain de la ville toujours en rumeur.

— Êtes-vous heureuse ? demanda André. Il apercevait le fin profil de Cécile, mais ne pouvait distinguer l’expression de son visage, car la lampe était derrière eux.

— Oui, dit-elle d’une voix navrée.

— Bien heureuse ? Tout va bien ?

— Je gagne ma vie… Je ne demande rien de plus.

— Vous la gagnez modestement ! Dites-moi, Cécile, puis-je quelque chose pour vous ?

— Vous avez fait beaucoup de bien à mes amis, répondit la jeune fille ; vous leur avez pour ainsi dire sauvé la vie ; je vous en remercie de tout mon cœur.

— Il n’y a pas de quoi, cela ne m’a coûté aucune peine, et j’ai appris qu’on est très content du jeune homme. Mais c’est de vous que je parle, êtes-vous contente de votre sort ?

— Si je ne l’étais pas, ce serait tout à fait la même chose ; mais je suis contente, répondit Cécile, dont les mains se tordirent nerveusement sur ses genoux.

— Vous ne vous mariez pas ? demanda André après un court silence.

— Et vous ? répondit brusquement Cécile d’un ton presque agressif, en tournant vers lui son visage pâle de colère contenue.

Il fit un mouvement douloureux, puis tout à coup se pencha vers elle pour lire sur son visage.

— Moi, non, et vous savez pourquoi, dit-il d’une voix émue ; mais vous ?

— Moi ? c’est la même chose ! répliqua la jeune fille avec un geste désespéré.

— Vous ? en mon absence, alors ? demanda-t-il avec une sorte d’irritation.

— Non, vous ne comprenez pas ; je veux dire que je ne me marierai pas plus que vous, répondit-elle, incapable de soutenir le mensonge qu’elle avait voulu ébaucher. Je n’ai jamais eu envie de me marier.

— Jamais ?

— Jamais ! affirma-t-elle avec un accent de sincérité qui frappa André.

— Tant mieux ! dit-il presque involontairement.

Elle n’osait lui demander pourquoi ; il continua :

— Parce que… si vous étiez mal mariée, ce serait un malheur irréparable…

— Je resterai libre, répondit Cécile d’un ton calme.

Sa colère était passée ; elle pardonnait à André la question qui l’avait si fort blessée tout à l’heure. Ne valait-il pas mieux encore être soupçonnée par lui d’avoir pensé à se marier que de le voir connaître la vérité ?

Il insista d’un ton affectueux :

— Si jamais vous changiez d’idées, Cécile, s’il vous prenait envie de vous marier, j’en serais prévenu le premier, n’est-ce pas ?

— Soit, dit-elle.

— Je vous en supplie ! Je serais si malheureux de penser que, faute d’un peu de prudence, de quelques informations prises à propos, vous engageriez le bonheur de votre existence… Je suis riche, vous le savez, – mon argent ne me sert à rien dans la vie que je mène, – qu’au moins il soit utile aux autres. Je ne puis rien pour vous ?

— Rien ! répondit-elle.

Il la regarda encore un instant, puis il ajouta :

— Je quitte la France.

Elle tressaillit violemment.

— Je vais en Algérie avec mon régiment. Vous m’écrirez ?

— Si vous le désirez. Vous partez, alors ?

— Au fond, je ne serai pas plus loin qu’autrefois ; on est toujours si loin quand on ne peut pas se voir ! Vous m’écrirez, comme auparavant. Et vous soignerez la tombe, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Savez-vous que souvent je la bénis, elle, de m’avoir laissé une amie comme vous ? Grâce à vous, je ne suis pas aussi malheureux quand je pense à elle.

Il lui tenait la main pour lui dire adieu ; soudain, se penchant sur cette petite main d’ouvrière, aux doigts un peu noircis par le travail, au médium devenu calleux sous la pression du dé, il y déposa un baiser tendre et respectueux. Elle tressaillit et retira vivement sa main, en tendant la joue, par une habitude enfantine. Il l’embrassa fraternellement et partit sur-le-champ.

Restée seule, elle s’accouda sur la fenêtre étroite et haute, et regarda dans la nuit.

— En Algérie, dit-elle. – Ah ! que c’est loin !

Et elle pleura longtemps, sans pouvoir ni vouloir se calmer.

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