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Chapitre 29

Un dimanche de décembre, madame Gardin rencontra Louise qui revenait du marché. Le temps était vif et clair, un vrai temps de maux de gorge ; mais tout le monde paraissait égayé par la belle gelée de ce jour. Son nourrisson sur le bras, la digne femme se préparait à accomplir la corvée que Louise venait de terminer ; Noémi, armée d’un grand panier, la suivait avec beaucoup de dignité.

— Voilà un garçon qui vous fait honneur, madame Gardin, dit Louise, toujours affable.

— Lui ? ne m’en parlez pas ! une horreur ! Il crie, tempête et braille absolument comme M. son père. Ah ! il est insupportable, allez ! Mais il a de qui tenir : Linot ne le reniera toujours pas pour son fils !

D’ordinaire, Louise n’attachait pas une grande importance aux gronderies de la brave femme, mais, cette fois, il y avait dans sa voix quelque chose de douloureux qui la frappa.

— Il est donc bien méchant, ce gros garçon-là ? dit-elle en agaçant du bout du doigt l’enfant qui resta sérieux.

— Il est comme tous les enfants, mon Dieu ! grommela la mère Gardin. C’est son père qui n’est pas raisonnable ! Après tout le mal que je me suis donné après lui, il veut me le reprendre, et, vrai ! ce n’est pas gentil.

— Vous le reprendre ! à quel propos ?

— « Mossieur » se marie ! – se remarie, du moins ! Et voilà que pour cadeau de noces il veut donner son fils à madame Linot ! Une jolie bague au doigt, pas vrai ! Je voudrais bien savoir ce qu’ils vont faire de ce particulier-là. J’ai envie de le leur camper en travers de la porte le soir de la noce, sur les minuit, une heure ! Il leur donnera la sérénade.

Louise ne put s’empêcher de rire, ce qui lui attira de la part de Noémi un coup d’œil de reproche. La petite fille ne trouvait rien de comique dans la circonstance. La pensée qu’elle allait être séparée de son petit frère lui semblait très grave et fort affligeante.

— Linot se remarie ? fit Louise en reprenant son sérieux. Il n’aime pas la solitude ? il a raison. Vous ne pouvez pas le condamner à rester veuf toute sa vie !

— Eh ! qu’il se marie dix fois, s’il veut ! Mais pourquoi me reprend-il l’enfant ? Gros monstre ! Pauvre chéri !

Elle embrassa le monstre chéri avec une véhémence qui eût attendri un roc. Le bébé, toujours grave, se laissa faire et remit ses doigts dans sa bouche.

— Un enfant de vingt mois qui marche seul et qui a seize dents ! Il faut n’avoir pas de cœur pour faire des choses pareilles !

— Le fait est que c’est dur, répliqua Louise ; mais mettez-vous aussi à la place du père ; il adore son fils, ce brave homme !

— Eh bien, il aurait dû le nourrir au biberon, lui-même, conclut la nourrice. Viens-t’en, mon coco, pendant que tu es encore à moi. Allons faire notre marché.

Elle disparut en faisant de grandes enjambées, suivie par Noémi, qui, pour pouvoir porter le grand panier sans le traîner par terre, était obligée de se rejeter fortement sur la hanche gauche, ce qui lui donnait un petit air de farfadet bien curieux.

Linot se remariait en effet. Aussitôt après le refus de Cécile, il s’était mis tout furibond à se chercher une femme. S’il l’eût pu, il se fût marié dans la huitaine, tant il avait à cœur de prouver à la « demoiselle » qu’elle n’était qu’une mijaurée et qu’il n’était pas embarrassé de trouver chaussure à son pied.

Il paraît néanmoins que ce n’était pas une chose si facile, car c’est à la fin de novembre seulement qu’il parvint à se faire agréer. Il avait vainement fouillé tous les recoins de la cité Ménard, il n’y avait trouvé ni fille ni veuve disposée à partager sa vie. Un veuf n’est pas d’un placement rigoureusement impossible, mais il ne faut pas qu’il cherche dans le voisinage immédiat qui a connu la défunte. Aussi fut-il obligé d’étendre le cercle de ses investigations matrimoniales, ce qui le mena jusqu’au bas de Clignancourt.

Là, une fille de vingt-sept ans, accorte et énergique, consentit à devenir madame Linot dans un délai assez rapproché. Ce qui l’avait séduite était la douceur des manières du brave garçon ; il avait plutôt l’air d’un mouton qu’on mène à l’abattoir, que d’un mari auquel l’épouse doit jurer obéissance et fidélité. Les arrangements furent donc conclus, mais Linot, qui avait son idée, se garda bien d’annoncer qu’à partir de son mariage il avait l’intention d’installer en maître M. Pierre Linot au foyer conjugal. L’enfant était en nourrice : on négligea de part et d’autre de prendre des informations relatives à l’avenir. Cette négligence fut volontaire, mais c’est une règle de commune prudence que de ne pas trop pousser les gens sur leurs intentions, les intentions étant sujettes à changement aussi longtemps qu’il n’y a rien d’écrit.

Cependant, suivant les usages, Linot dut prévenir madame Gardin un mois à l’avance. C’est ce qu’il avait fait le matin même, non sans trembler un peu, car, à moins d’être en colère, il ne se sentait pas très brave. Comment sa proposition avait été reçue, c’est ce que l’humeur de madame Gardin avait appris à Louise. Alors, devenu héroïque parce que le sang lui montait à la tête, il s’était réclamé de ses droits de père.

La scène avait été close par ce mot triomphal de madame Gardin :

— Eh bien, essayez un peu de le prendre !

Linot n’avait pas essayé, – attendu qu’il se fût trouvé fort embarrassé du bébé avant que la seconde madame Linot eût pris en main le gouvernement de son ménage, et il avait prudemment battu en retraite.

Noémi devait garder de cette scène une impression ineffaçable. Linot lui était apparu comme un être cruel, impitoyable, déloyal, qui lui avait confié jadis l’enfant « pour toujours », et qui le lui reprenait méchamment sans raison. Elle se prit pour lui d’une aversion silencieuse et profonde qu’elle ne devait jamais traduire par des actes, – mais qui dirigea dorénavant le cours d’une partie de ses pensées. En attendant, puisque le bébé devait s’en aller, il fallait s’appliquer à mettre tout son petit trousseau bien en ordre, afin de « montrer à ces gens-là », disait madame Gardin, « qu’on avait plus de cœur qu’eux ».

Noémi s’appliqua donc de toutes ses forces à raccommoder les petits bas, à recoudre des boutons et même à consolider les blouses par des pièces que sa maman lui préparait et qu’elle cousait de son mieux.

— Il s’en va, le pauvre petit ! pensait-elle souvent. L’enfant ne devait monter que deux étages dans le corps de bâtiment opposé, mais il semblait à Noémi que la distance ne serait pas plus grande si l’Océan séparait les deux demeures.

Madame Gardin ne tarissait pas en plaintes.

— Je suis habituée à avoir des mioches autour de moi, disait-elle d’un ton revêche ; qu’est-ce que je vais faire quand on m’aura pris celui-là ?

Pour elle, évidemment, sa fille n’était pas une mioche ; son air sérieux et les services qu’elle rendait au ménage l’avaient émancipée bien longtemps avant l’âge prévu par la loi : Noémi à sept ans était une personne, pas une grande personne, mais une personne véritable que sa mère consultait pour la soupe et qui faisait le dîner quand madame Gardin était au lavoir. Sa précoce science de la vie ne la rendait pas triste, mais grave – ceux-là qui eussent regardé par le trou de la serrure quand les deux enfants étaient seuls ensemble, auraient pu dire combien la petite fille se départait de sa dignité, quand elle faisait des parties à quatre pattes avec le « petit frère ».

La désolation de madame Gardin, à la pensée de n’avoir plus de mioche, inspira à Louise un projet hardi dont l’exécution, quoique difficile, n’était pas impraticable.

Elle n’était pas contente de la nourrice de sa petite fille. Cette femme doucereuse et exigeante l’ennuyait par ses manières, et de plus l’enfant ne semblait pas profiter de son lait. Un beau jour, Louise profita de la solitude accoutumée de ses après-midi pour aller voir sa fillette sans prévenir.

Ce qu’elle trouva dans cette visite inopinée, c’est ce que toutes les mères trouvent en pareil cas : un berceau malpropre, un enfant mal soigné, sevré depuis longtemps par une nourrice qui n’avait plus de lait, une layette en loques, les enfants de la nourrice vêtus de jolis petits vêtements sur lesquels la mère fatiguait ses yeux le soir pour les terminer plus vite… Toutes les femmes connaissent par elles-mêmes ou par ouï-dire ces tristes découvertes, qui ont parfois pour fin tragique la mort du pauvre être, entouré trop tard des soins sans lesquels il ne peut vivre.

Louise, qui par prudence maternelle avait contenu son indignation, attendit avec impatience le retour de Henri, puis, après dîner, le voyant bien disposé, elle lui raconta ce qu’elle avait vu.

À sa grande surprise, le jeune homme entra aussitôt dans une violente colère. La fibre paternelle, jusque-là presque muette, venait de s’éveiller en lui, par le froissement de son orgueil. Que sa fille, son sang, fût mal nourrie, mal soignée quand il travaillait avec joie pour lui donner au-delà du nécessaire, cela lui sembla tout à coup une monstruosité.

— Il faut la changer de nourrice immédiatement, s’écria-t-il. L’infâme ! Je la traduirai devant les tribunaux.

— Oh ! Henri, ne fais pas cela ! s’écria la jeune mère en joignant les mains. Pense donc, ce qu’on dirait de nous ? un enfant naturel !

Henri fit le geste involontaire de l’homme qui reçoit une douche. Évidemment, les parents légitimes ont seuls le droit d’intenter de semblables procès ; les autres auraient trop d’explications à donner, trop de reproches à subir. Il ne reparla plus de procès, mais persista à changer de nourrice le plus vite possible.

— Si tu voulais, dit timidement Louise, on pourrait donner la petite à madame Gardin. Linot lui reprend son garçon.

Henri ne vit pas d’objection à confier sa fille à la nourrice du petit Pierre, puisqu’elle était sevrée, chose très regrettable, mais sans que sa santé parût en souffrir spécialement. Madame Gardin serait, sans contredit, la meilleure garde d’enfant qu’on pût trouver, et d’ailleurs le voisinage rendrait la surveillance facile.

— Cela te ferait bien plaisir ? dit Henri en souriant.

Louise joignit les mains avec une telle expression de reconnaissance, que le père en fut touché.

— Eh bien, arrange cela dès que tu pourras ; le plus tôt sera le mieux.

Madame Gardin ne fut pas très difficile à convaincre ; à dire vrai, elle adorait les enfants, y compris le mal qu’ils lui donnaient ; en apprenant la situation de la petite Geneviève :

— Eh mais, dit-elle, pourquoi attendre le mariage de ce grand dadais de Linot ? Apportez-la quand vous voudrez, ma petite dame, on s’arrangera toujours, et puis il y a beau temps que ce gros Pierrot ne me dérange plus la nuit.

Louise ne perdit pas une minute. Le lendemain, à midi, elle rapporta triomphalement Geneviève et son berceau, l’une sur ses genoux, dans la voiture, l’autre sur l’impériale ; le tout fut confié à madame Gardin, qui commença par visiter l’un et l’autre du haut jusqu’en bas, et qui prodigua à l’ancienne nourrice tous les compliments que son répertoire varié put lui fournir. Ensuite, on ne sait comment, poussant un meuble, en tirant un autre, elle arriva à obtenir la place du second berceau à côté du premier, et les regarda d’un œil attendri.

— Les chéris ! dit-elle, on voudrait en avoir une demi-douzaine comme cela ! Toi, Noémi, tu auras soin de ton petit frère, et moi je me charge de la petite sœur, parce qu’elle est plus petite. Seulement, tu lui feras chauffer son lait, et s’il tourne, tu iras en chercher d’autre tout de suite. Mais si je n’étais pas là, tu emmènerais le petit avec toi, de peur qu’en jouant il ne fasse tomber la petite. Ça marche à peine, et c’est déjà brutal, ces garçons-là !

Noémi s’acquitta fidèlement des fonctions que sa mère lui confiait. Plus d’une fois, pendant la dernière quinzaine de décembre, les habitants de la cité la virent sortir, traînant gravement par la main le bébé emmitouflé d’un foulard, pendant qu’elle-même était tête nue. Elle revenait, portant délicatement la petite boîte à lait au bout de son doigt mignon et contant des contes bleus au garçonnet, qui s’attardait à tout, pour qu’il consentit à la suivre. En allant, elle le portait volontiers, tout son petit corps rejeté en arrière sous la lourde masse du « gros monstre » ; mais, en revenant, elle ne pouvait concilier la brusquerie des mouvements du petit homme avec la nécessité de ne pas renverser le lait, et elle dépensa à cet exercice une somme de patience dont les philosophes ne se feront jamais une idée.

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