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Chapitre 30

Linot faisait sa cour à sa fiancée dans l’arrière-boutique de la fruitière qui devait sous vingt-quatre heures devenir sa belle-maman. Les galanteries du brave homme étaient souvent troublées par les appels de la pratique ; les phrases sentimentales auxquelles se complaisait sa rhétorique embrouillée étaient coupées de temps en temps par cet appel ou tout autre :

— Eh ! mademoiselle Céleste, une petite salade, s’il vous plaît ! un litre d’oignons ! et tâchez qu’ils ne soient pas germés. – Il n’y a donc pas de persil ? en été, c’est parce qu’il monte en graine ; en hiver, c’est parce qu’il a gelé ? – Au fond, c’est toujours la même chose, il n’y en a pas !

Ces conversations à bâtons rompus troublaient Linot et l’empêchaient de déployer toutes les grâces de son élocution : il passait pour beau parleur et aimait à s’entendre complimenter, mais il se promit intérieurement de faire un petit discours le jour de la noce et de porter un toast – il prononçait to-aste – comme on n’en avait jamais ouï.

C’est probablement la préparation de ce chef-d’œuvre d’éloquence qui le fit se départir de sa prudence ordinaire ; sans réfléchir qu’il abordait un sujet brûlant, il s’écria, faisant les yeux en coulisse :

— Ah ! mademoiselle, que nous allons être heureux, avec notre petit ange entre nous, en attendant que nous en ayons d’autres !

La partie risquée de cette apostrophe passa inaperçue, autrement sa future belle-mère lui eût adressé un coup de poing dans les côtes ; dans la circonstance présente, la bonne femme mit son poing sur la hanche :

— Entre vous, vous allez peut-être le mettre dans le lit, hein ? dit-elle avec une énergie admirable.

Linot, déconcerté, comprit son imprudence, et, en essayant de la réparer, il s’embourba de plus en plus.

— Madame Ravet, à quoi pensez-vous !

— Qu’est-ce que ça veut dire alors ? Est-ce que vous auriez peut-être l’idée de reprendre votre gosse et de faire de ma fille une gardeuse d’enfants ?

Linot ne trouva pas immédiatement le petit mensonge qui lui était nécessaire, ce qui lui fit perdre tous les avantages que son éloquence lui avait conquis jusqu’alors.

— Je voulais le reprendre certainement, mais enfin…

— Une gardeuse d’enfants ! une jolie fille qui se marie à un veuf devrait savoir ce qui l’attend ! tu n’es qu’une bête, ma pauvre Céleste, d’avoir donné ta parole à cet homme-là. Heureusement il n’y a rien de fait.

— Eh ! dites donc, vous, heureusement ? fit Linot qui sentit la colère lui monter au cerveau. Il faudrait peut-être me priver toute ma vie des caresses légitimes de mon enfant ? Ce n’est pas sa faute, à ce pauvre petit, s’il est là !

— Ce n’est pas la mienne non plus ! riposta aigrement la mère Ravet.

Céleste, qui jusque-là n’avait rien dit, prit la parole d’un ton bourru :

— Voyons, sérieusement, est-ce que vous voulez le reprendre avec vous, ce petit ?

— Mais certainement ! fit Linot en se dressant sur ses ergots ; c’est mon devoir paternel, et je veux le remplir comme doit le faire un homme qui a le sentiment de ses devoirs, sans compter qu’il me coûte trente francs par mois chez la nourrice, et qu’à la maison, ça ne fera pas la moitié du prix.

— Eh bien, bonsoir, alors, fit la demoiselle ; vous ne faites pas mon affaire. Ma mère a raison, je ne suis pas une gardeuse d’enfants.

Il s’ensuivit une scène orageuse. Chacune des parties adverses avait la conscience d’avoir agi tant soit peu frauduleusement : Linot, en n’exprimant pas son intention de reprendre son petit garçon à la nourrice ; la fiancée et sa mère, en évitant de l’interroger là-dessus, comptant sur l’ascendant de la nouvelle épousée pour obtenir tout ce qu’elle voudrait. Le sentiment de leur mauvaise foi réciproque les excita tellement que Linot, après avoir essuyé les apostrophes les plus bizarres et y avoir répondu de la façon la plus amphigourique, fut contraint de battre en retraite. Il s’en retourna vers la cité Ménard avec le sentiment douloureux que tout en était rompu et que sa bêtise en était la cause, – cette dernière réflexion doublant au moins l’amertume de la première.

Le lendemain matin, comme il se préparait à partir pour le travail, bien résolu à passer l’heure de son déjeuner en explications et en concessions, madame Gardin entra, portant un paquet dans une serviette.

— Voilà les effets de votre fils, dit-elle d’un ton furieux. Vous pouvez les compter, le compte y est ; tout est bien placé, bien raccommodé, bien en état. Je souhaite que votre madame Linot vous le tienne aussi propre. Et quand vous le voudrez, votre mioche, ça me fera plaisir, vu que je viens de prendre un autre nourrisson pour le remplacer, et que deux berceaux dans ma chambre, avec le lit de la petite, ça fait trop de monde. Mon mari n’en est pas trop content ; ça ne le gêne pas pour coucher, puisqu’il dort dans la pièce à côté ; mais on ne peut plus se remuer, et ça l’ennuie. C’est-il demain qu’il faut vous le rapporter, ou bien le lendemain de la noce ?

Elle parlait d’un ton bourru, mais une joie malicieuse pétillait dans ses yeux qu’elle avait soin de tenir baissés pour ne pas se trahir. L’idée de son nourrisson braillant toute la nuit, dans la chambre conjugale, lui causait une extrême satisfaction. La figure déconfite de Linot lui suggéra la pensée de retourner encore un peu le poignard dans la plaie.

— Vous savez qu’il sera un peu difficile dans les commencements ; pour ça, il faut vous y attendre ! Il a déjà trop de raison, ce pauvre petit homme, pour comprendre qu’il n’a plus ses habitudes ; mais avec une dame de bonne volonté comme votre dame, car elle doit avoir de la bonne volonté pour épouser un veuf ! ça s’arrangera peut-être. Ce n’est pas moi qui aurais jamais épousé un veuf ! Lui avez-vous dit que vous aviez gardé le lit de la défunte ?

— Madame Gardin, fit Linot d’une voix altérée, je vous rendrai réponse ce soir ; je suis en retard pour mon ouvrage, et puis il faut encore que je consulte ma future.

— C’est trop juste, monsieur Linot ; mais vous avez de l’influence sur elle, décidez-la à reprendre le petit, après-demain au plus tard, car, avec les deux berceaux, vrai ! ça me donne trop d’encombrement.

Elle se retira, laissant le pauvre homme dans les plus atroces perplexités. Cependant, comme l’heure le pressait, il se dirigeait vers l’atelier, remettant à l’heure du déjeuner une explication de plus en plus nécessaire.

Elle eut lieu, et, vers neuf heures du soir, le veuf, la tête basse, fort semblable en apparence à un baudet qui voit arriver l’étrille dans la main du garçon d’écurie, se présenta chez madame Gardin.

— Ah ! monsieur Linot, fit la nourrice avec un air aimable (elle semblait avoir oublié sa mauvaise humeur du matin), vous venez nous dire l’heure de la cérémonie ?

— C’est à midi, à l’église, murmura machinalement l’heureux fiancé. Mais, madame Gardin, ce n’est pas ça que je voulais vous dire.

— Vous nous avez déjà invités au repas de noce, monsieur Linot, c’est bien de l’honneur, et je vous en remercie ; mon mari ne pourra pas y aller, rapport à l’imprimerie, mais j’irai avec bien du plaisir, et Noémi aussi.

— C’est bien aimable de votre part, balbutia Linot. Il se passa la main sur le front, regarda par la fenêtre et dit : – Il faudrait garder le petit.

— Demain ? mais certainement. Je vous le porterai après-demain, à l’heure de notre déjeuner ; comme ça, il aura le temps de s’accoutumer à sa nouvelle maman, et elle n’aura peut-être pas trop de mal pour le coucher.

— Ce n’est pas ça, madame Gardin ; il faudrait le garder tout à fait.

— Ah ! mon Dieu ! tout à fait ? La jeune dame n’en veut pas ? Ça s’est vu des fois, monsieur Linot ; mais on prévient d’avance.

— Je sais bien que je n’aurais pas dû vous dire que je le reprendrais, mais…

— Quand on n’est pas plus décidé que ça, on ne dérange pas le monde. Tenez, voyez : j’ai pris la petite fille de la dame du troisième ; – j’en ai au moins pour un an : je ne peux pas la lui rendre à présent qu’elle a ma parole. Je le regrette bien, monsieur Linot, mais il faut que vous vous arrangiez pour reprendre votre garçon.

Linot regarda autour de la chambre d’un air hébété, et son regard rencontra celui de Noémi, qui l’examinait d’un air de reproche, avec une sorte de joie narquoise dans les coins de sa bouche. Il reporta ensuite les yeux sur son fils qui dormait déjà à poings fermés. Pendant ce temps, la mère et la petite fille échangèrent un regard d’intelligence, plein de choses malicieuses.

— Madame Gardin, je vous en prie, dit Linot d’un ton suppliant, tâchez de vous arranger pour garder le petit encore quelque temps au moins, jusqu’à ce que Céleste soit accoutumée…

— Ah ! mon Dieu, j’aimerais mieux vous le garder deux ans que deux mois, répliqua la mère Gardin d’un air dégagé ; plus ils grandissent, moins ils vous donnent de mal.

— Mais vous le garderez autant que vous voudrez ! Je ne demande pas mieux, fit Linot enchanté.

— Qu’est-ce que je vais faire avec la petite dame du troisième ? demanda la nourrice d’un air préoccupé ; elle n’aimera peut-être pas que je garde mon autre nourrisson, quand je lui avais dit que sa fille serait seule… Il faudra que je tâche de m’arranger avec elle.

— Oui, c’est cela, madame Gardin, arrangez-vous ! fit Linot, avec un grand soupir de soulagement.

— Je suis morte de fatigue, je vais me coucher.

Il se leva ; mais quand il voulut regarder du côté de Noémi pour lui dire bonsoir, il ne l’aperçut point à la place qu’elle occupait tout à l’heure. Aussitôt après les paroles qui consacraient le séjour du petit garçon chez sa mère, elle avait repris son poste auprès du berceau ; elle le couvait des yeux avec sa sollicitude ordinaire. Linot lui mit sa grosse main sur la tête.

— Une bonne enfant ! dit-il.

Il avait le cœur si joyeux d’avoir mené à bien cette négociation périlleuse, que tout lui semblait beau et charmant autour de lui.

— Elle n’est pas méchante, dit la mère avec gravité.

Quand la porte se fut refermée sur le marié du lendemain, madame Gardin et Noémi s’entre-regardèrent avec un sourire.

— Là, c’est fait, dit la mère ; quelle bonne idée j’ai eue, ce matin, d’aller acheter les légumes de mon pot-au-feu chez la belle-maman de M. Linot ! Il se croit bien rusé, le brave homme ; mais il n’est pas si malin que nous ; n’est-ce pas, Noémi ?

La petite sourit et vint poser sa tête intelligente sur les genoux de sa mère.

C’était sa câlinerie ordinaire, le soir, avant d’aller se coucher. Elle y resta une minute, pendant que la main maternelle lissait ses bandeaux châtains rejetés en arrière jusqu’au bout des tresses déjà longues ; puis elle se coucha sans bruit dans le grand lit qu’elle partageait avec sa mère, se coulant dans la ruelle et se faisant toute petite pour ne pas la gêner la nuit.

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