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Chapitre 4

— C’est un autre petit frère ? demanda timidement Noémi Gardin à Cécile, qui, le dimanche suivant, promenait dans le jardin de la cité le petit garçon endormi. Et c’est toi qui l’as apporté, dis ?

Cécile sourit. Tous les enfants de cette ruche l’aimaient et la tutoyaient.

— C’est moi qui l’ai apporté ; mais il faut le toucher bien doucement, tu sais, de peur de lui faire mal.

— Je sais, répondit d’un air capable la fillette de trois ans et demi ; c’est comme l’autre, celui qui est parti. Moi, je croyais que c’était le même. Mais celui-là est plus petit. Comment s’appelle-t-il ?

— Pierre Linot.

— C’est le fils à Linot, alors ? Et toi, tu es sa petite mère ?

Cécile rougit un peu et se mit à rire.

— Je suis sa petite mère, reprit-elle, comme tu es celle de ta poupée, qu’on a achetée chez le marchand ; sa petite mère, la vraie, est morte ; tu sais qu’on l’a emportée avec ton petit frère.

Le visage de l’enfant devint sérieux. Par un violent effort de mémoire, elle évoqua le souvenir de cet événement, si récent, mais déjà presque effacé ; un petit frère avait remplacé l’autre si vite, qu’elle n’avait pas bien compris la substitution, et surtout n’avait pu s’en affliger.

— Si tu voulais être sage, Noémi, c’est toi qui serais sa petite mère, reprit Cécile. Quand il saura marcher, tu le conduiras à l’asile, tu t’occuperas de lui, tu mettras des tartines dans son panier, tu coudras des boutons à ses culottes. Les petites mères font tout cela.

— Oui, je sais, la nuit, quand les enfants dorment, fit Noémi en hochant la tête ; mais moi, je ne sais pas ! Et puis je dors la nuit !

— Tu coudras le jour, et tu apprendras. Il n’a plus de maman, le pauvre petit ; nous sommes toutes ses mamans ici : il faut que nous lui soyons toutes bonnes à quelque chose. Ta mère le nourrit de son lait ; toi, tu seras sa petite mère toute la journée.

— Eh bien, et toi ?

— Moi, soupira Cécile, je suis sa petite mère le dimanche… je ferai ce que je pourrai ; pas grand-chose peut-être, mais on verra.

Noémi ne retourna pas aux petits tas de sable qu’elle appelait des pâtés ; assise à terre, ses cheveux ébouriffés dans les yeux, elle méditait sur la perspective nouvelle que Cécile venait de lui ouvrir. Recoudre des boutons de culotte n’était pas une opération facile ; dans ses idées, c’était un véritable brevet de capacité, et elle se sentait fort incapable de postuler. Après une méditation très longue pour son âge, elle leva vers la jeune fille son nez barbouillé de terre.

— Est-ce qu’il en portera bientôt, des culottes ? demanda-t-elle un peu inquiète.

— Pas avant un an et demi au moins, répondit Cécile. Tu as le temps de te préparer ; tu auras cinq ans, dans ce temps-là.

Noémi, satisfaite de savoir qu’elle pouvait faire un stage, retourna à ses pâtés de terre, et bientôt ce n’est pas seulement sur le nez qu’elle en eut, mais sur tout son museau rose.

Cécile marchait lentement dans l’ombre grêle d’avril ; les arbres s’étaient couverts de feuilles plus tard que de coutume, et le soleil jetait dans l’allée de vieux tilleuls une chaleur presque comparable à celle de juin. Les jardinets étaient néanmoins pleins de travailleurs affairés ; pas d’enclos qui n’eût au moins un laboureur s’escrimant avec une bêche, un herseur retournant la semence avec un râteau, et deux ou trois enfants pleins de bonne volonté, qui eussent volontiers mis tout sens dessus dessous, mais que la vue de leur père laboureur retenait dans les bornes d’une sagesse bien pensante. Les mères descendaient plus tard ; elles étaient toutes occupées à mettre en ordre leur logis.

Dans les ménages d’ouvriers, c’est le dimanche qui est le jour du nettoyage général. Occupées toute la semaine, rentrant souvent plus tard le samedi, à cause de quelque course imprévue, d’ouvrage à reporter, de comptes à vérifier, les ouvrières se hâtent de souper et de s’endormir. Mais le dimanche, dès l’aube, la ruche retentit de sons aigus et pressés : ce sont les brosses grinçant sur l’évier, les coups de balai sonores dans les coins qui s’obstinent à garder la poussière ; si les plinthes ont une âme ou seulement une vague sensibilité, elles doivent redouter cruellement ce jour-là. On entend du haut en bas de la rampe de l’escalier gémir sous les mains affairées des jeunes garçons qui montent l’un après l’autre assez de seaux d’eau pour faire croire à la légende des Danaïdes. On voit à tous les étages des mains s’agitant pour secouer des torchons d’où s’échappent des nuées de duvets variés de formes et de couleur, et au-dessus des garde-manger de bois percés de trous en losange qui garnissent les fenêtres des cuisines, on aperçoit, surmontées de têtes sérieuses et absorbées, des mains chaussées de bottines qui manient activement le cirage et la brosse. Je ne sais si jamais un philosophe a remarqué combien quelqu’un qui cire ses souliers a l’air méditatif et convaincu.

C’est de ce travail acharné des ménagères que naît toute la joie du dimanche. Le jour de repos n’est en vérité qu’une demi-journée, car quelle est la femme un peu soigneuse qui consentirait à sortir avant d’avoir mis toute sa maison en ordre ? Et les vêtements du mari, qui les brosse ? Les habits propres des enfants, qui les a cousus, raccommodés, blanchis, repassés ? La Providence, qui veut bien qu’on chôme le dimanche, a négligé de créer un ange spécial chargé le samedi de laver les cuisines, balayer sous les lits, mettre les tiroirs en ordre et recoudre ces fameux boutons aux vêtements de MM. les gamins.

Cécile ne faisait point son petit ménage le dimanche. Tous les matins, avant de partir pour l’atelier de couture, elle passait une heure à chasser la poussière des moindres coins ; en rentrant, elle préparait ses vêtements du lendemain. Son repas était vite fait ; – elle n’allumait point de feu, hormis dans les grands froids, pour dégeler un peu sa chambrette voisine du toit, et les ustensiles qu’elle employait étaient aussitôt remis en place. Sa vieille tante, qui occupait une chambre contiguë, se suffisait encore à elle-même, et si elle gagnait peu d’argent à faire des raccommodages à la journée, au moins ne dépensait-elle presque rien. Ces deux femmes vivaient heureuses, ne demandaient à la destinée rien de plus que ce qu’elle leur apportait, et, ne se connaissant pas d’ennemi, ne redoutaient qu’une chose : les mortes saisons, qui réduisaient leurs ressources et les contraignaient à dévorer deux fois par an les petites économies si patiemment amassées pendant la saison du travail.

— Ce n’est pas encore cette année que j’achèterai ma glace, disait Cécile en souriant avec un peu de regret chaque fois que le trésor se trouvait entamé.

Le rêve de la jeune fille était de mettre une glace sur sa vilaine petite cheminée de bois peint en imitation de marbre, que le propriétaire n’avait pas jugé à propos de surmonter d’un ornement fait pour les appartements seuls, et très déplacé dans une chambre.

Cécile était libre comme l’air. Sa tante, vieille fille douce et patiente, de celles qui dans les maisons acceptent la plus mauvaise place, le morceau de rebut, la plus vilaine chambre, comme un lot tout naturel, n’avait jamais pensé à la conseiller ni à la soupçonner. La conseiller ! en quoi ? Cécile agissait ouvertement, racontant jour par jour les événements de l’atelier à sa tante, sa confidente naturelle, et sa vie innocente n’avait pas besoin de préceptes pour continuer à être pure. La soupçonner ! de quoi ? Si Cécile avait voulu cacher quelque chose, elle avait assez d’esprit pour tromper facilement une vieille fille ignorante de tout ; – à quoi bon alors le soupçon qui déshonore également celui qui s’y livre et celui qui en est l’objet ?

Cette liberté, cette indépendance, avaient fait à la jeune fille une position exceptionnelle dans la cité Ménard. N’étant arrêtée par aucune charge de famille, elle pouvait disposer sinon de son temps, au moins de quelques heures, de temps à autre ; aussi, en cas d’accident ou de maladie, était-ce elle qu’on allait chercher tout d’abord. Le docteur Régnier la connaissait bien, et les habitants des maisons qui bordent la rue Ravignan avaient l’habitude de la voir passer, marchant auprès du docteur, doublant ses pas agiles pour se mettre au courant des longues enjambées du brave homme.

On avait d’abord glosé sur la présence de cette jeune fille, le plus souvent nu-tête, qu’on rencontrait si souvent en compagnie de ce monsieur bien couvert, – et puis, lorsqu’on avait su quel motif la poussait à toute heure du jour et de la nuit, le soir le plus souvent, ou le matin à la première heure grise et froide pendant les sombres mois d’hiver, on avait cessé de sourire, et un respect involontaire accompagnait désormais le passage de ce couple bizarre ; elle toute longue et toute mince dans son éternelle robe noire, lui grand, gros et poussif dans son paletot bourru boutonné jusqu’au menton.

La jeune fille avait vingt-deux ans. Depuis huit ans qu’elle travaillait à l’atelier où elle avait été d’abord apprentie, puis ouvrière à deux francs, puis à trois, et gravissant enfin l’échelle des salaires, elle avait fini par être comptée parmi les meilleures ouvrières, et elle était en passe de devenir première, le jour que le hasard d’une aventure galante ou d’une querelle brouillerait mademoiselle avec la patronne. Cécile avait vu et entendu bien des choses que les jeunes filles du monde doivent ignorer ou sembler ignorer.

Elle savait, par exemple, que les mieux rétribuées de ses compagnes ne gagnaient pas plus de six francs par jour ; avec quoi, alors, payaient-elles les costumes frais qu’on leur voyait à chaque saison ? Quelles rentes mystérieuses leur procuraient ces fichus de dentelle, ces chapeaux mignons, ces cravates brochées, qu’elles étalaient comme un luxe naturel et indispensable ? La corrélation directe entre ces colifichets coûteux et les parties fines du dimanche, où les noms de certains messieurs désignés par leur prénom reparaissaient avec persistance, était trop facile à voir pour que Cécile eût conservé longtemps des doutes. Comment, à quelle époque, avait-elle appris qu’on peut avoir de beaux habits sans dépenser un centime ? Cécile ne put le dire : il lui semblait l’avoir toujours su ; mais cette science précoce n’eut d’autre effet sur elle que de lui inspirer une grande frayeur.

En effet, la vie de ces belles demoiselles n’était pas uniquement composée de tableaux brillants ; le lundi, elles se racontaient entre elles, sans gazer les peintures, sans ménager les mots, des scènes de jalousie, des querelles, qui parfois dégénéraient en rixes. Cécile entendait avec quels termes de mépris elles se traitaient les unes les autres ; lorsqu’un dissentiment éclatait entre elles parfois, sous le prétexte le plus futile, des gros mots, des vérités cruelles s’échangeaient d’un bout à l’autre de l’atelier. La petite apprentie courbait alors la tête, comme si ces injures, dont elle devinait la portée, l’avaient effleurée en passant au-dessus d’elle ; elle rougissait, prête à pleurer, et c’est de ce plongeon dans les boues de Paris qu’elle rapporta le dégoût du vice.

— Jamais, jamais, se dit-elle, on ne m’appellera des noms que ces femmes se jettent à la figure ; jamais on ne me rencontrera avec un homme ; jamais on ne pourra me demander si je suis rentrée chez moi la veille… Et elle se tint parole. Certaines plantes magnifiques croissent le pied dans les eaux croupissantes des marécages ; ce ne sont pas les moins fières, et au bout d’une tige assez haute pour les élever au-dessus de toutes les atteintes de la fange, elles dressent vers le soleil leur fleur blanche et superbe. Cécile était de ces fleurs-là.

Elle eut deux ou trois rudes années à passer : on la plaisanta fort à l’atelier sur sa pruderie ridicule ; elle fut accusée de se singulariser, et on ne peut se figurer combien cette accusation comporte de dédains, de taquineries, de méchancetés ; elle tint bon, riposta parfois, se tut plus souvent, et la patronne, qui était une honnête femme, malgré son langage coloré et d’une saveur plus verte qu’il ne l’eût fallu, finit par la prendre sous sa protection. Désormais Cécile eut le droit de rester honnête, et même jusqu’à un certain point d’imposer plus de réserve dans les expressions de ses compagnes d’atelier, non par ses paroles, mais par son silence, qui tombait comme un manteau de glace sur un discours trop hardi.

Aussi, libre de toute crainte, elle se promenait le dimanche dans le jardin de la cité : les trois allées de beaux vieux arbres respectés par la hache des démolisseurs dans cet étrange jardin, appartenaient à ceux qui n’avaient pas d’enclos particulier ; elle y passait une partie de sa journée en été, tandis que sa tante, qui avait conservé quelques relations avec d’anciennes amies, profitait des heures de soleil pour aller les voir.

Un pas robuste résonna sur le sol bien battu ; Cécile ne se retourna pas : elle savait le nom de celui qui marchait derrière elle, et une ombre de tristesse passa sur son front ; cependant elle continua de se promener lentement, sous l’arche grêle des vieux arbres.

— Bonjour, mademoiselle Cécile, dit la voix joyeuse du nouveau venu. Vous êtes toute seule, aujourd’hui ?

Il avait atteint la jeune fille, et à la vue du poupon enveloppé dans sa mante bleue, il fit un mouvement de surprise.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? fit-il, en fronçant légèrement le sourcil.

— C’est un orphelin de cinq jours, monsieur Simon, répondit-elle en souriant de la surprise, non sans un peu de malice. Je suis sa petite mère le dimanche ; madame Gardin est sa nourrice tous les jours, et Noémi, que voilà, sera sa petite mère quand il sera grand ; n’est-ce pas, petite ?

La fillette mit deux doigts dans sa bouche et regarda M. Simon d’un air plein de fierté.

— Sérieusement, reprit le jeune homme, à qui est-il, ce mioche ?

— À un ouvrier d’ici, qui a perdu sa femme mardi.

Un banc se trouvait au bout de l’allée. Cécile, qui avait marché longtemps, s’assit, et le nouveau venu fit de même, en laissant entre eux une place vide. Noémi était retournée à ses pâtés de sable.

Le silence se prolongeait ; Simon faisait des ronds avec sa canne dans le gravier clairsemé de l’avenue, et Cécile devenait de plus en plus sérieuse, si sérieuse qu’un moment ses yeux se fermèrent à demi, comme pour empêcher une larme de couler ; mais quand elle les rouvrit, ils étaient tranquilles et se posèrent avec douceur sur l’enfant endormi sous son voile.

— Maria n’est pas venue ? dit enfin le jeune homme avec hésitation.

Cécile réprima un léger mouvement.

— Non, monsieur, dit-elle ; pas encore. Je l’ai priée de venir une heure plus tard aujourd’hui.

— Pourquoi ? fit Simon d’un air vexé, mais sans oser témoigner sa mauvaise humeur trop évidente.

— Je voulais vous parler, monsieur Simon ; j’ai bien des choses à vous dire, reprit la jeune fille d’une voix légèrement altérée en commençant, mais qui, peu à peu, reprit sa pureté de cristal.

— À moi ? fit-il avec un rire nerveux. Vous êtes si sage, mademoiselle Cécile ! c’est probablement un sermon que vous avez préparé.

— Précisément.

Elle reprit haleine et continua bravement :

— Vous recherchez Maria ; c’est pour l’épouser, avez-vous dit : c’est fort bien, et cela vous honore, puisque vous êtes le fils de notre patronne, qui est riche ; vous avez fait vos classes, vous avez une belle place dans une maison de commerce ; mais pensez-vous que madame Simon vous permettra d’épouser une de ses ouvrières ?

André Simon battit nerveusement un caillou avec le bout de sa canne.

— Parbleu, dit-il après un court silence, je pense bien qu’elle fera des difficultés ; mais je suis indépendant : je gagne ma vie ; je ne lui demande pas le bien de mon père, que je pourrais réclamer et que j’ai l’intention de laisser dans sa maison de robes et confections ; il me semble qu’en échange, elle peut bien me permettre d’épouser la personne que j’aime.

— Je ne crois pas qu’elle vous le permette, fit Cécile avec douceur.

— Nous verrons bien, murmura le jeune homme entre ses dents.

— Je vous demande pardon, monsieur, de vous parler de ces choses qui ne me regardent pas, mais c’est ici que vous venez voir Maria ; elle a voulu que je sois présente à vos entretiens… elle a peut-être eu tort, ajouta la jeune fille dont la voix trembla légèrement ; mais ce qui est fait est fait ; le père Beaudoin pense que vous… je…

— Que je viens ici pour vous, interrompit Simon ; est-ce que cela vous a fait du tort, mademoiselle Cécile ? j’aurais dû penser à cela ; je vous en demande bien pardon…

— Non, répondit-elle, cela ne m’a pas fait de tort ; je suis bien connue ici, ajouta-t-elle avec fierté, et les braves gens qui demeurent dans cette maison ne s’amuseront pas à penser mal sur mon compte ; mais cela ne peut pas durer toujours, et je crois, monsieur Simon, que vous ne devriez plus venir.

— Ne plus venir ! s’écria le jeune homme en bondissant, mais alors où et quand verrai-je Maria ?

— De deux choses l’une, monsieur Simon : ou vous l’aimez assez pour l’épouser malgré tout le monde, et alors vous devez vous décider tout de suite ; ou bien vous ne l’aimez pas assez, et alors il ne faut plus la voir du tout. Elle n’a que dix-sept ans : sa mère m’a priée de veiller sur elle ; c’est moi qui l’ai présentée à l’atelier chez votre mère… tout cela m’effraie ; j’ai peur qu’il n’arrive quelque malheur. Il faut en finir, monsieur Simon ; depuis huit mois que vous venez la voir ici, et que vous entrez tous les jours à l’atelier, c’est un miracle que personne ne se soit aperçu de vos attentions pour elle… et il faut en finir.

— Est-ce elle qui vous a dit de me parler ainsi ? demanda Simon, contrarié de se voir morigéner.

— C’est moi qui lui ai défendu de venir avant que j’eusse fini de vous parler, répliqua Cécile.

— Mais pourquoi… commençait le jeune homme. Il était faible et hésitant de sa nature, et par contre sujet aux décisions violentes, qui lui paraissaient racheter en un instant les tergiversations d’un long passé. Avant que sa résolution fût prise, rien ne lui semblait plus dur que de secouer sa mollesse.

— Parce que, reprit Cécile d’un ton plus sec, où perçait un peu de fièvre, parce que c’est moi qui supporte les inconvénients de vos hésitations. Qu’arriverait-il demain si votre mère apprenait que vous venez ici causer, soi-disant avec moi ? C’est moi qui serais chassée de l’atelier, et qui perdrais mon gagne-pain.

— Oh ! fit Simon, toujours disposé à trouver un palliatif, ma mère n’est pas si sévère… les autres…

— Oui, dit Cécile d’un ton bref ; elle est indulgente quand il ne s’agit pas de mariage, du mariage de son fils…

— Que faut-il que je fasse ? demanda Simon d’un ton soumis et la tête baissée. Il appartenait à cette classe de gens qui a besoin d’être dominée. D’ailleurs, son implacable mère l’avait dressé à cela dès l’enfance.

— Il faut que vous preniez un parti, n’importe lequel, mais tout de suite… vous me faites souffrir ; j’en ai assez !

Ces derniers mots semblaient arrachés à Cécile par une angoisse intérieure ; Simon la regarda surpris, et un vague soupçon traversa son esprit.

— Quel parti faut-il prendre, à votre avis, mademoiselle Cécile ? dit-il en cherchant à lire sur son visage.

— Le parti le plus raisonnable serait de ne plus penser à un mariage qui vous occasionnera à tous les deux mille ennuis, répondit la jeune fille lentement et comme à regret ; mais vous vous aimez, et ce serait bien cruel… Elle poussa un soupir qui venait du fond de son pauvre cœur. Puisque vous aimez Maria, puisque vous êtes décidé à tout, même à vous voir déshériter, et que vous avez plus de vingt-cinq ans, décidez-vous encore à faire des sommations respectueuses.

Simon frissonna à la pensée de la scène qui l’attendait.

— Que voulez-vous que je vous dise ? reprit Cécile, qui avait deviné ce frisson. Cela, ou bien rien. Si vous ne voulez pas l’épouser, ne revenez pas ; mais je ne veux pas, je ne peux pas servir plus longtemps de manteau…

— Ah ! mademoiselle, notre amour est si honnête ! s’écria Simon en joignant les mains.

— Si vous ne vous mariez pas, il cessera bientôt de l’être, conclut la jeune fille en se levant.

— Eh bien, soupira Simon, je crois que vous avez raison ; je parlerai à ma mère.

— C’est bien, cela, c’est bien, monsieur.

Il cherchait à lire l’approbation de Cécile dans ses yeux, mais il ne put les rencontrer.

— Vous êtes bien décidé ? Vous m’en donnez votre parole d’honneur ? insista-t-elle.

— Ma parole d’honnête homme.

— Eh bien, je vais vous envoyer Maria. Son père est sorti avec des camarades, elle est chez ma tante, je vais lui dire de descendre.

— Vous ne reviendrez pas ?

— Vous n’avez pas besoin de moi pour vous accorder, répliqua Cécile sans sourire. Au revoir, monsieur Simon.

— Au revoir, dit-il avec un vague serrement de cœur. Il sentait une tristesse profonde dans la gravité de la jeune fille. Vous n’êtes pas fâchée contre moi ? ajouta-t-il avec un geste pour la retenir.

— Moi ? Pourquoi serais-je fâchée ? vous faites votre devoir d’honnête homme ; je ne puis être que contente de vous. Mais vous parlerez à votre mère cette semaine ; il ne faut pas revenir ici sans cela.

— Je vous l’ai promis. Vous n’avez pas de chagrin ? personne ne vous a fait de peine ?

— Quelle idée ! dit Cécile en souriant. Elle se contraignit à lever les yeux sur le jeune homme et continua de lui sourire. Au revoir, dit-elle, et elle se dirigea vers la maison d’un pas rapide.

Avant de monter à sa chambre, elle s’arrêta chez madame Gardin. Celle-ci rentrait précisément du cimetière, où elle venait de faire sa première visite. Très fatiguée, le visage défait, elle rangeait ses vêtements propres dans sa commode, et se retourna à peine pour voir qui entrait.

— C’est vous, Cécile ? dit-elle. Mettez-le là, ce petit, puisqu’il dort… C’est drôle, n’est-ce pas ? que ça me fasse plaisir de le voir après la visite que je viens de faire… Eh bien, ça me fait plaisir vraiment ! Il a l’air si content quand il tète… Vous avez bien fait de me l’apporter, ma fille ; ce n’est pas une consolation, mais c’est une occupation, au moins.

Cécile lui pressa la main sans mot dire et disparut dans l’escalier. La brave femme se pencha sur le nourrisson encore empaqueté dans sa mante, et le visage couvert de son petit voile de tulle à pois.

— Tiens, dit-elle en le soulevant délicatement, est-ce qu’il pleurait ? Le voile du petit est tout mouillé ; on dirait qu’on a pleuré dessus !

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