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Chapitre 31

Le printemps revint précoce, cette année, et le jardin de la cité Ménard se trouva soudain rempli de cris et de rires. La jeune madame Linot se faisait remarquer entre toutes par la gaminerie de ses ébats ; Léonard avait eu bonne envie de lui faire un doigt de cour, mais le regard moitié sérieux, moitié ironique de Cécile, l’en avait empêché dans les commencements, et maintenant il en était bien aise. Un astre nouveau se levait dans son ciel : la jeune Marguerite, à laquelle Cécile avait fait allusion quand elle lui avait conseillé le mariage, de grêle et pâle était devenue une superbe fille, droite et élancée, aux joues brunes, rougies par un sang généreux ; le printemps tout entier semblait s’incarner en elle, et Léonard, pour la première fois, se sentait entraîné vers un amour qu’il pouvait obtenir sans danger, sans mécompte et sans reproches.

Le sentiment qui l’avait poussé vers Cécile n’était pas celui qu’il éprouvait maintenant : il y avait eu, dans sa demande de l’année précédente, plus d’admiration et de reconnaissance que d’amour ; si bien que le refus de la jeune ouvrière ne l’avait point rendu malheureux. Il était content d’avoir eu le courage de s’offrir ; il comprenait qu’elle l’eût refusé, et cette démarche mettait entre eux le souvenir d’un rapprochement d’estime, d’une confiance réciproque, d’un secret qu’ils connaissaient seuls et qui, de temps en temps, quand ils se rencontraient, les faisait se sourire avec amitié.

C’est sous les yeux de Cécile, après avoir cherché son approbation dans un regard, que le jeune lithographe s’approcha pour la première fois de Marguerite pour lui parler à demi-voix. Sa première parole ne fut pas un compliment ; il avait trop l’habitude de voir les filles honnêtes lui tourner le dos en riant quand il les abordait :

— C’est pour le bon motif, mademoiselle, lui dit-il la tête découverte.

La jolie brune rougit, sourit, regarda Cécile et répondit.

— Parlez à ma mère, monsieur.

C’est pourquoi à la fin de mai, un beau samedi, sous un vent léger qui faisait pleuvoir sur eux les fleurs des marronniers d’Inde pendant qu’ils traversaient la place de la mairie, Léonard épousa Marguerite, qui ne voyait et n’entendait plus rien, dans l’étourdissement de ce jour unique.

Ils allèrent fêter leur noce dans un petit jardin de la rue de Maistre, où un marronnier gigantesque fleurit du haut en bas à cette époque de l’année comme un bouquet de mariée ; on leur mit le couvert sous l’arbre entouré d’une table, protégée par une charmille qui, tous les ans, devient plus épaisse, et jusqu’au soir la « société » joua aux boules et au tonneau, balança les demoiselles d’honneur et fit mille folies.

Cécile n’avait pu assister qu’à la messe ; la tante Angèle déclinait si rapidement qu’on n’osait plus la laisser seule. Vers six heures cependant elle vint donner un coup d’œil aux apprêts du festin, dans la salle basse, de crainte de la fraîcheur, puis elle remonta bien vite à sa mansarde, laissant un regret aux mariés, qui eussent voulu l’avoir à leurs côtés. Ils sentaient tous deux qu’elle était leur bon ange, et, dans leurs entretiens des jours précédents, Léonard avait avoué à Marguerite que c’était Cécile qui lui avait appris à la regarder.

Pendant qu’on tirait des pétards aux bosquets du père Arnout, en criant : Vive la mariée ! Cécile, la tête sur la main, regardait le ciel étoilé, son confident et son consolateur.

Les étoiles brillaient aussi sur les sables d’Algérie, et André, en sentinelle au bord de quelque campement, les regardait peut-être à cette heure en pensant à la France, cette France qui devient si chère pour peu qu’on en soit séparé. Il songeait peut-être à la mansarde de la cité Ménard, qui dominait de si haut Paris et son cercle de collines… et peut-être l’avait-il oubliée…

Un faible soupir tira Cécile de sa rêverie, et elle se reprocha d’avoir accueilli d’autres pensées que celle de la pauvre femme qui s’éteignait auprès d’elle. Elle s’approcha du lit, arrangea les oreillers, humecta d’eau fraîche les lèvres de la malade, puis s’assit, la main sur la couverture, afin d’éviter la tentation des étoiles, qui l’entraînaient toujours au-delà de la Méditerranée.

La porte s’ouvrit, et le docteur Régnier entra doucement. Il posa la main sur l’épaule de Cécile, qui voulait se lever, prit une chaise et s’assit.

Quand il eut un peu repris haleine, car l’escalier était haut et roide, il toucha le poignet de la malade, et le reposa avec précaution sur le drap ; puis il regarda la jeune fille avec une compassion pleine de sollicitude.

— Vous êtes seule ? dit-il.

— Ils sont tous à la noce ; madame Leclerc n’est pas très bien : je ne veux pas d’étrangers.

— Vous n’avez pas peur ?

Elle fit signe que non.

— Elle ne souffrira plus, reprit le docteur ; c’est fini, ou du moins c’est tout comme : elle ne reprendra pas connaissance.

Cécile ne put réprimer un léger tressaillement : elle espérait que cela durerait encore un peu.

— C’est pour cette nuit ? demanda-t-elle avec un petit tremblement nerveux.

— Pour le lever du soleil, probablement ; mais il n’y aura pas de crise.

Elle baissa la tête avec résignation.

— Voulez-vous que je vous envoie la bonne de mes enfants ? dit le docteur avec intérêt ; c’est une brave femme qui est depuis dix ans chez nous.

— Ne dérangez personne, monsieur Régnier, dit-elle ; j’ai déjà enseveli bien des morts, et je serai plus tranquille seule avec elle.

— À demain, lui répondit-il en se levant. Pauvre petite !

Il appuya encore une fois sa main paternelle sur l’épaule de Cécile, et cette légère étreinte la laissa plus vaillante. Pour elle et pour beaucoup, une parole du docteur, au chevet d’un malade, était ce qu’est l’éloge du général sur le champ de bataille : même les conscrits y puisent du courage. Dans sa lutte avec la douleur et la mort, Cécile était un vétéran.

La porte se referma, et elle pensa qu’elle aurait dû remercier le docteur : ce n’était pas l’heure de ses visites ; il s’était dérangé le soir, tard, pour elle. Elle lui envoya tout l’élan de son cœur reconnaissant et se rassit au bord du lit.

Les heures s’écoulaient. La noce rentra gaiement, escortée par les parents et les amis ; on entendit les voix joyeuses qui se souhaitaient bonne nuit dans la cour, puis la grille roula sur ses gonds, et tout rentra dans le silence.

La nuit et l’immobilité devinrent oppressantes pour Cécile ; elle se leva, cherchant de l’air, et machinalement se dirigea vers la fenêtre ; la première bouffée de fraîcheur la rendit à son devoir, elle s’en retourna près de la mourante, et essaya de se rappeler tout le passé qui s’en allait avec elle.

C’était un humble passé, fait d’abnégation, de privations, de solitude… et la jeune fille reconnut que, sans la tante Angèle, elle n’eût pas eu cette force de caractère qui la rendait si résistante au mal, si active dans le péril. Non que la pauvre vieille fille eût elle-même l’énergie qui soutenait sa nièce ; mais l’influence de sa patiente douceur, de sa résignation stoïque, de sa philosophie inconsciente, avait éteint chez la jeune ouvrière les bouillonnements de sa nature primesautière ; elle était restée franche, et elle s’était faite résignée… Celui qui atteint à ce résultat touche de bien près à la sagesse.

La tante Angèle s’en allait, sans douleur, sans secousse. C’était un grand bonheur pour elle et pour Cécile. La seule chose pénible dans cette mort tranquille, c’était qu’elle n’eût pas dit adieu à la jeune fille.

Mais, avec sa résignation habituelle, celle-ci imposa silence à son égoïste regret ; cet adieu eût été une souffrance pour Angèle : mieux valait qu’elle en fût exempte.

L’ombre s’éclairait peu à peu ; les étoiles s’effacèrent ; à l’est, une bande rosée se dessina lentement au bas du ciel, et un frisson passa dans les arbres tout autour de la butte. Cécile vit trembloter la lampe, et il lui sembla que le même frisson agitait le drap de la mourante… Elle se pencha sur le lit pour écouter la respiration de plus en plus lente, et n’entendit rien. Les yeux étaient fermés, les lèvres entrouvertes, les mains froides… Dans le tressaillement du jour naissant, la tante Angèle avait cessé de vivre.

La jeune fille, désormais deux fois orpheline, posa un baiser pieux sur le front de la morte et s’occupa aussitôt des soins funèbres, qu’elle avait rendus tant de fois à des êtres moins proches et moins chers. Nul ne l’assista dans sa triste besogne, qu’elle accomplit avec le calme d’une douleur intérieure, qui dédaigne les épanchements bruyants.

Quand elle eut terminé, elle rangea les deux petites chambres, laissa la clef sur la porte et descendit.

Quelques ménagères matineuses, la rencontrant dans la cour, apprirent l’événement et se récrièrent, ainsi qu’on le fait en pareil cas ; elle les quitta et se rendit chez Henry Leclerc pour lui confier le soin des démarches indispensables, puis elle remonta.

Prenant un cahier de papier à lettres dans le tiroir de la commode, elle s’assit devant la table et écrivit :

« À présent, monsieur André, je suis seule au monde… »

Puis abandonnant la plume, elle mit sa tête dans ses mains et pleura.

La réponse d’André lui arriva bientôt ; il ne se prodiguait pas en paroles inutiles.

« Encore un an, disait-il, et je reviendrai à Paris. Mon cœur s’est calmé, mon esprit s’est rassis ; je n’ai plus de colère contre personne, et j’ai beaucoup de reconnaissance pour vous. Ayez encore un peu de courage et de patience, chère Cécile, et surtout ne pensez plus que vous êtes seule au monde, quand vous savez que mon affection pour vous durera autant que ma vie. »

Un an, c’était bien peu de chose en apparence, et cette année devait être pour Cécile la plus longue, sinon la plus triste de sa vie. Les mois passaient, le bonheur rayonnait autour d’elle, une quantité de jeunes ménages promenaient dans la cité Ménard la joie bruyante des épousailles et de la maternité nouvelle. La seconde madame Linot se préparait à donner un rejeton à son époux, et Petit-Pierre, presque oublié de son père, absolument négligé par sa belle-mère, grandissait en force, sinon en sagesse, sous la surveillance de Noémi, à la grande satisfaction de madame Gardin, qui triomphait. Personne ne semblait avoir besoin de Cécile, et elle ne s’imposait à personne ; si la solitude lui semblait lourde parfois, nul n’en eut connaissance, pas même André.

Louise, de son côté, portait un lourd chagrin dans son cœur. Vers le nouvel an, Henri reçut une lettre. L’homme d’affaires de son oncle le prévenait officieusement que le vieillard parlait souvent de lui et que, s’il lui faisait une visite, il serait certainement bien accueilli.

Après avoir lu cette lettre, Henri la passa à Louise. La confiance qu’il avait en elle devenait tous les jours plus grande, bien que la jeune femme ne se départît point de sa réserve. Il la trouvait toujours semblable à elle-même, souriante, prête à l’écouter, à l’aider en toute chose, sans imposer jamais ses conseils. Il l’aimait de tout son cœur, et s’il l’eût perdue, il ne s’en fût peut-être pas consolé ; cependant il la voyait triste parfois, quand il rentrait à l’improviste, et s’il ne lui demandait pas la cause de sa mélancolie, c’est qu’il la connaissait d’avance. Il éprouvait alors un mouvement d’humeur : pourquoi s’avisait-elle de penser à ces choses, quand lui ne s’en inquiétait pas ? Il reconnaissait bientôt l’injustice de ce raisonnement et s’efforçait de pallier ses torts ; Louise lui savait gré de ses retours et ne faisait jamais d’allusions à ces moments difficiles.

En lisant la lettre, elle pâlit ; cependant elle alla jusqu’au bout, la relut encore une fois et la rendit au jeune homme.

— Qu’en penses-tu ? lui dit-il, ennuyé de son silence.

— Je pense que c’est ton oncle qui a dicté cette lettre, répondit-elle.

— N’est-ce pas ? Ç’a été ma première idée, s’écria Henri radieux. Que faut-il que je fasse à présent ?

— Ce que ton cœur et ton bon sens te diront, mon ami.

Henri fit un mouvement d’impatience.

— Si tu étais à ma place, dit-il, que ferais-tu ?

— J’irais, répondit Louise avec fermeté, bien que son cœur lui semblât près d’éclater.

— J’irai, dit Henri après un silence. J’irai demain.

La soirée s’acheva silencieusement : le jeune homme, tout entier aux pensées que faisait naître en lui l’idée de ce raccommodement inespéré ; Louise, se disant que la première parole de M. Leclerc aîné serait pour exiger que Henri se séparât d’elle.

— Encore, se disait-elle, s’il voulait reconnaître sa fille, et me laisser l’élever !

Elle termina sa veillée sans témoigner d’agitation ni de tristesse, mais sans proférer une parole : son cœur trop plein se serrait de temps en temps, et elle pâlissait ; mais Henri n’y prit point garde, tant il était absorbé.

Le lendemain, après avoir prévenu Louise qu’il rentrerait peut-être tard, tout dépendant de l’accueil que son oncle lui ferait, il se préparait à sortir, quand la jeune femme l’arrêta :

— Je descends, dit-elle ; attends-moi.

Machinalement il obéit, et elle fut prête avant qu’il eût eu le temps de poser son chapeau. Quand ils furent dans la cour, elle l’attira doucement du côté de madame Gardin.

— Viens voir un peu fifille, dit-elle.

Il la suivit, un peu penaud et sentant qu’il ne pouvait décemment refuser.

La nourrice était quelque part dans le jardin ; Noémi, qui n’était pas allée en classe pour cause de savonnage, gardait les deux enfants. Pierre, déjà grand et fort, démolissait activement un cheval de bois, dernier cadeau clandestin de son père, qui venait quelquefois le voir en cachette ; Geneviève, couchée sur le dos, un pied en l’air, s’efforçait de l’attraper avec sa main pour le porter à sa bouche, et Noémi, assise auprès du berceau, remettait gravement un fond à une culotte de son filleul. Elle avait atteint en trois ans le but de ses premières ambitions : elle raccommodait les culottes de maître Pierrot.

— Regarde-la, Henri, dit Louise en l’approchant du berceau, – c’est ta fille ; tu l’aimes, n’est-ce pas ?

Henri se pencha sur la petite, qui lâcha son pied, le regarda et dit : Papa !

Il la prit dans ses bras, et elle lui tira aussitôt les moustaches.

— Elle et moi, reprit Louise, nous n’avons que toi… Je ne te demande rien pour moi, – mais souviens-toi d’elle.

Henri reposa l’enfant dans son berceau après l’avoir embrassé, mit un froid baiser sur le front de Louise, qui le regardait avec des yeux qui demandaient grâce, et sortit sans dire un mot.

Noémi avait assisté à cette scène avec son air impassible. Quand le jeune homme fut sorti, elle déposa son ouvrage sur la table, s’approcha de Louise et lui dit :

— Madame, je vous aime bien.

L’humble offrande de cette affection enfantine fit éclater la douleur que la pauvre femme contenait depuis la veille ; elle serra la petite fille dans ses bras et, pour se distraire de son chagrin, ou peut-être pour vider la coupe jusqu’à la lie, elle emporta Geneviève chez elle.

De temps en temps elle se donnait ce plaisir en cachette de Henri. Il lui semblait alors qu’elle était une vraie mère, – non une mère dont l’enfant est en nourrice et qui par conséquent n’est mère qu’à moitié ; ce jour-là elle épuisa ses forces maternelles à amuser l’enfant et à s’occuper d’elle. Elle lui riait et pleurait en même temps. – Pauvre petite fille ! disait-elle à tout moment ; mais elle ne cessa de lui parler d’un ton riant, même quand son visage était couvert de pleurs.

Vers six heures, elle la reporta à madame Gardin, qui fit mine de ne pas voir les yeux gonflés et le visage défait de la pauvre femme ; puis elle remonta chez elle pour s’occuper du dîner.

Nathalie continuait à venir faire son ménage, mais instinctivement Louise ne lui permettait pas de s’occuper de la cuisine ; cette femme lui inspirait une antipathie de plus en plus prononcée, et, sans la crainte de déplaire à Henri qui l’avait engagée, elle s’en fût défaite depuis longtemps. Elle n’était pas venue ce jour-là, prétextant une migraine, – on disait à la cité qu’elle avait bu trop d’absinthe la veille ; – mais Louise ignorait tous les cancans de la cour ; elle se félicita simplement de ne point avoir vu ce jour-là un visage qu’elle n’aimait point et attendit patiemment l’arrivée de son mari, avec un petit repas soigné.

La pauvre femme ne se doutait pas du tort qu’elle avait fait à sa cause en entraînant Henri près de sa fille le matin. Les hommes détestent les scènes sentimentales, – celles du moins où ils n’ont pas le beau rôle, et Henri, qui, en se réveillant, était plein des plus nobles intentions, se trouvait singulièrement refroidi en descendant le faubourg Montmartre. Il sortit de son bureau à l’heure accoutumée et se rendit chez son oncle.

Un valet de chambre inconnu le reçut, lui demanda sa carte et disparut. Henri se trouva un peu humilié d’être traité en étranger dans cette maison que jadis il regardait comme la sienne, – mais c’était lui qui l’avait voulu, et il eut assez de bon sens pour se le dire.

Après quelques secondes d’attente, il fut introduit dans la chambre à coucher de son oncle.

Le vieillard était assis près du feu, dans un fauteuil ; – il tendit la main à son neveu, la lui serra amicalement, mais sans effusion exagérée, lui indiqua une chaise, et les deux hommes restèrent silencieux.

Cet accueil simple et viril, après une séparation de presque trois années, sembla fort digne à Henri, surtout en comparaison de la petite scène pathétique du matin. Imitant la réserve de son oncle, il attendit une question qui lui permit de poser les bases d’un traité de paix. Après une ou deux secondes d’hésitation, M. Leclerc aîné lui dit simplement :

— Tu as appris que j’étais malade ?

— Je m’en doutais, mon oncle, répondit Henri ; vous m’aviez paru souffrant lorsque je vous rencontrai sur le boulevard, il y a environ un an…

Ils se mirent à parler de choses indifférentes, d’un traitement nouveau inauguré par un médecin qui mettait les principes de la thérapeutique au-dessus de la vie de ses malades.

— Le traitement est excellent, dit M. Leclerc ; seulement, sur vingt-deux malades qu’il a soignés, à ma connaissance, il en a tué vingt et un, ce qui me rend sceptique à l’endroit de cette médecine appliquée à moi-même.

Il souriait. Henri se sentit à l’aise. Pas un reproche, pas une allusion à ce qui les avait séparés ; pas une question, ni même quelque apparence d’insinuation qui pût mener à un éclaircissement.

Henri comprit que personnellement on lui pardonnait, mais qu’on voulait ignorer l’existence de Louise et de son enfant.

C’était le parti le plus sage pour quiconque ne voulait pas pardonner complètement. Tout en se sentant un peu humilié, comme un enfant qui reçoit un présent accompagné d’une mercuriale, le jeune homme éprouva un sentiment de bien-être qu’il ne connaissait plus depuis longtemps. Au fond, il avait toujours redouté que son oncle ne mourût sans s’être réconcilié avec lui ; l’assurance de ne pas avoir sur la conscience le remords d’avoir attristé ses derniers jours rendit à Henri la gaieté et l’entrain qui l’avaient rendu si cher à son oncle.

M. Leclerc aîné n’était ni bon ni méchant : c’était un égoïste enté d’un faux philosophe ; il avait commis ses petites folies, et, en reconnaissant qu’elles endommagent également le capital et la santé, il ne voulait pas permettre aux autres d’acquérir par eux-mêmes une expérience qui lui avait coûté quelques deniers et probablement quelques années de sa vie. Mais, plus que tout le reste, il détestait le scandale, les sottises publiques et les enfants nés hors mariage ! C’est lui qui, en apprenant la mort d’une charmante artiste, morte en donnant le jour à un enfant, seule consolation de son père au désespoir, avait prononcé cette parole mémorable :

— Je n’ai pas de pitié pour les femmes qui meurent en couches, quand elles ne sont pas mariées.

Au demeurant, c’était un homme fort aimable. Henri l’aimait, et il fut heureux de se retrouver au milieu de ces objets familiers à son enfance. M. Leclerc lui proposa de dîner avec lui ; le jeune homme ne voulut pas avouer qu’il était attendu chez lui : c’eût été renouveler les hostilités ; il resta.

Il rentra vers onze heures, plein de souvenirs réveillés, d’impressions agréables, anciennes et nouvelles, et tout à fait indulgent envers cet oncle qui lui avait fait manger jadis un pain si dur et si âcre. Mais Henri n’avait pas de rancune.

Dans sa joie, il s’épancha longuement, ne songea pas à ce que pouvait ressentir Louise au récit de cette journée, et s’endormit enchanté de lui-même et des autres.

À partir de ce moment, Louise fut seule tous les dimanches et presque tous les soirs. Que M. Leclerc se fût informé ou non de son existence, il n’entrait pas dans ses idées de s’occuper de ce qui pouvait le gêner ; il ne voulait même pas se demander si en lui donnant la presque totalité de son temps, Henri ne causait pas du chagrin à un être qui l’aimait. Il le renvoyait la nuit à son domicile ; cela devait suffire.

Louise essaya de cacher ce chagrin à Cécile, pour ne pas lui donner une idée défavorable de Henri ; mais ce sacrifice était au-dessus de ses forces ; elle finit par avouer l’isolement dans lequel elle vivait et les craintes qu’il lui faisait concevoir pour l’avenir. Cécile ne pouvait rien lui dire de consolant. – Qui peut se vanter de connaître le cœur d’un homme jeune et impressionnable ? – Elle se borna à offrir à la pauvre femme sa tendresse et sa sympathie, et elles passèrent ensemble tout le temps que Henri donnait à son oncle.

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