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Chapitre 32

Depuis quelque temps, sous prétexte de migraines, Nathalie multipliait ses absences ; depuis qu’elle n’habitait plus la cité Ménard, elle avait déménagé deux ou trois fois, prétextant la cherté des loyers et l’intolérance des propriétaires. Louise, qui se trouvait maîtresse de tout son temps, prise à la fois de pitié et d’une méfiance qui s’accusait de jour en jour, résolut d’aller la voir la première fois que sa prétendue migraine lui ferait manquer son service, et de s’assurer par elle-même de la manière dont la femme de ménage comprenait l’existence.

Landos avait aussi quitté la cité. Après la fuite de sa femme, il avait donné congé, – et il a bien fait, disait le propriétaire, car c’est moi qui l’aurais mis à la porte. On peut bien boire un coup, mais il ne faut pas battre les murailles tous les soirs à la même heure. Personne ne s’était demandé vers quelles régions le butor avait pris sa volée, car, sauf Cécile, qui l’avait protégé jadis dans son honneur conjugal contre les entreprises de Léonard, personne ne s’était jamais soucié de lui.

Une chambre du troisième, dans la même aile que l’appartement de Louise, était habitée depuis peu par une jeune femme seule et malade, qui était entrée, avec quelques meubles, en payant un terme d’avance.

Elle était visiblement condamnée à ne pas vivre longtemps, car, outre d’une faiblesse générale, elle avait une toux déchirante qui trahissait une affection grave des poumons. À peine emménagée, elle s’informa d’une femme de ménage, et Nathalie, toujours aux aguets, se présenta sans perdre un instant.

Elle avait aussi demandé un médecin ; contrairement à ce qu’on attendait, ce ne fut pas le docteur Régnier qui se présenta, mais un jeune docteur à lunettes bleues, débutant dans le quartier et que Nathalie avait été chercher chez un herboriste de ses amis.

La jeune femme fut dès lors condamnée à une quantité si prodigieuse de médicaments, que le courage lui manquait pour les prendre ; elle les laissait sur sa table, sur la cheminée, encombrant les meubles partout, et suppliait Nathalie de ne pas les lui apporter.

— Comment voulez-vous qu’on vous soigne, ma chère petite dame, si vous refusez de prendre ce que le docteur vous ordonne ? Il faut être raisonnable !

La malheureuse soupirait, essayait d’avaler quelques cuillerées, puis retombait dans son apathie.

C’était une repasseuse, une jolie fille, d’ailleurs, qu’un jeune homme de bonne famille avait trouvée à son gré. Il l’avait mise dans ses meubles, assuré qu’il était de sa fidélité, et, pendant quatre ans, ils avaient vécu comme des tourtereaux, disait-elle. Puis était arrivé ce qui arrive toujours : le jeune homme s’était marié et avait pris congé de sa bonne amie, en lui laissant les meubles, quelques actions de chemins de fer et un millier de francs. La malheureuse avait accepté ces dons, comme on accepte le coup de la mort, et la condition expresse de cette générosité était qu’elle changerait de quartier, afin d’éteindre les cancans qui pourraient quelque jour parvenir aux oreilles de la nouvelle mariée et de sa famille ; elle avait déménagé.

Mais, dans le tracas de ce déménagement d’hiver, une vieille bronchite, contractée jadis dans l’eau des savonnages, s’était réveillée et changée en phtisie galopante. La pauvre fille le sentait, et, ne tenant pas à la vie, disait que le plus tôt serait le mieux.

Mais Nathalie ne voulait point qu’elle s’en allât de ce monde avant que tout l’argent qu’elle possédait eût passé dans ses mains ou celles de ses amis ; aussi, sous prétexte de bien nourrir celle qu’elle appelait affectueusement sa « petite amie », elle lui acheta de si copieux biftecks, de si fines bouteilles de bordeaux, que la bourse de la pauvre femme se trouva bientôt à sec. Il fallut recourir à des expédients : Nathalie s’offrit pour porter au mont-de-piété les bijoux et les effets que mademoiselle Géromé n’avait ni le courage ni la force de porter elle-même, et un petit tas de reconnaissances remplaça dans l’armoire à glace le châle et les quelques babioles qu’elle tenait de la générosité de son amant.

Les coupons de chemins de fer devaient prochainement échoir, il fallait aller jusque-là ; on engagea le linge et les vêtements : seulement, comme Nathalie l’avait fait observer, on avait refusé de lui faire les engagements au nom d’une autre personne… et elle avait été obligée de les faire en son nom.

— Cela ne fait rien du tout, dit-elle ; vous pourrez dégager aussi bien que moi : c’est une simple formalité.

Mademoiselle Géromé, n’y entendant pas malice, y mit les reconnaissances dans l’armoire, et, s’affaiblissant tous les jours davantage, elle ne quitta bientôt plus le lit.

Nathalie fit alors preuve d’un dévouement rare. Sauf les deux heures qu’elle consacrait à Louise, elle ne quitta plus la malade, passant même les nuits sur un fauteuil auprès de son lit.

Certain matin, une lettre chargée arriva, au grand étonnement de la pauvre fille. Elle contenait un billet de cinq cents francs avec ces mots :

« Soignez-vous bien, ma pauvre enfant, et soyez sûre qu’on ne vous oublie pas. »

— Il a su que j’étais malade, s’écria la malade. Qu’il est bon ! Vous voyez bien, madame Nathalie, que j’avais raison de l’aimer ! mais qui est-ce qui a pu lui dire ?

La femme de ménage se garda bien de parler d’une certaine démarche entreprise par le médecin à lunettes, démarche qui avait réussi au-delà de ses espérances. Elle parut très étonnée et conseilla aussitôt de profiter de l’aubaine pour retirer les objets engagés au mont-de-piété, alléguant qu’on pourrait toujours les réengager en cas de besoin.

Mademoiselle Géromé y consentit et remit à Nathalie la somme nécessaire, ainsi que les reconnaissances.

Celle-ci, tout en se plaignant d’un grand mal de tête, courut jusqu’au mont-de-piété, fut deux heures à faire la course, rapporta la quittance de son versement, la mit sur la table auprès du lit et demanda la permission d’aller se reposer chez elle.

La malade, joyeuse de sa lettre, plus encore que de l’argent, se sentait presque bien ; elle renvoya la femme de ménage, promit de se servir elle-même, de bien se soigner, et s’installa sur sa chaise longue, pour caresser les rêves du passé et les souvenirs d’un temps heureux qu’elle regrettait, mais sans amertume, sachant bien qu’il devait finir, et s’estimait heureuse de n’être pas tout à fait oubliée.

Comme elle sommeillait, vers huit heures du soir, Nathalie entra doucement ; elle avait la clef de la chambre, ce qui lui permettait de s’introduire à toute heure. Au léger bruit, mademoiselle Géromé se réveilla à demi.

— Je suis venue chercher votre quittance, dit la femme de ménage en s’apercevant que sa malade avait les yeux ouverts ; j’irai au bureau là-bas demain matin, avant de venir, et ça m’épargnera une course, d’autant plus que c’est passablement lourd, ce que j’ai à vous rapporter, et il faudra peut-être que je prenne une voiture. Donnez-moi de l’argent pour mon marché de demain.

La malade prit son porte-monnaie, qui contenait le reste du billet reçu le matin, en tira une pièce de vingt francs et le remit sur la table. Puis, assistée de Nathalie, elle se coucha, après avoir pris une grande cuillerée de potion par obéissance.

Elle avait les yeux fermés depuis un moment, quand elle entendit un léger frôlement près du lit.

— Ne faites pas attention, dit la femme de ménage, c’est votre veilleuse que j’apporte. Mademoiselle Géromé murmura un remerciement et tomba assoupie.

Le lendemain matin, elle se réveilla la tête lourde, avec la sensation d’avoir dormi trop longtemps. Le soleil entrait dans sa chambre, ce qui indiquait midi passé : elle se souleva sur le coude et voulut regarder la pendule : la cheminée était complètement nette.

Elle se frotta les yeux et regarda de nouveau. Elle avait bien vu… il n’y avait rien. Elle se retourna vers sa table, son porte-monnaie avait disparu. Elle sauta à bas du lit avec une force qu’elle ne se serait pas supposée… L’armoire était là, mais les obligations au porteur avaient disparu.

Chancelante, les pieds sur le carreau, elle se précipita vers la porte ; la porte était fermée à clef, en dehors.

C’en était trop pour la pauvre fille. Elle essaya de crier, sa voix s’arrêta dans sa gorge ; elle voulut frapper la porte, ses mains restèrent inertes à son côté ; suffoquée par la colère, l’indignation, la douleur, elle tomba évanouie sur le carreau, dans sa chambre sans feu, par une froide journée de février.

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