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Chapitre 33

Louise, ce matin-là, s’était levée de bonne heure et avait commencé par mettre sa maison en ordre. Henri partait dès neuf heures, afin de pouvoir remplir ses doubles fonctions avant six heures du soir : Nathalie aurait dû être là une heure avant son départ ; elle ne s’était point montrée. La jeune femme pensa qu’après tout elle était peut-être réellement malade. Pour donner un prétexte à sa visite, elle mit un peu de sucre avec une bouteille de vin dans son panier et s’achemina vers le domicile de la femme de ménage.

Elle tourna le coin de la cité Ménard et se trouva dans un quartier dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence. Les longues rues étroites, non pavées, étaient éclairées le soir par des réverbères à quinquet, qu’une corde faisait descendre sur une poulie grinçante, tels qu’on en voit encore dans les quartiers perdus des petites villes de province, où la lumière du gaz est réservée aux voies centrales. Des maisons de deux étages au plus, souvent composées d’un seul rez-de-chaussée, présentaient leur pignon à la rue ; on y accédait par une petite porte percée dans un mur délabré. Ces demeures étranges pouvaient convenir à des gens très tranquilles retirés du monde, moralement aussi éloignés de Paris que s’ils habitaient dans une gorge inaccessible des Alpes, ou bien à des scélérats consommés, qui venaient là cacher leurs complots et leurs crimes. Hâtons-nous de dire que les gens tranquilles forment la presque totalité de cette population.

Quelques-unes de ces maisons avaient des jardins qui s’étalaient en pente sur le versant nord de la butte, avec des ombrages admirables ; d’autres, des parterres en terrasse, avec des bassins et des quinconces à la mode de Versailles. Celles-ci étaient évidemment bâties sur l’emplacement de maisons de campagne d’autrefois, et quelques fragments d’édifices ornés de moulures en pierres de taille, plus ou moins mal raccordées avec des constructions relativement récentes, témoignaient d’une ancienne splendeur.

Continuant à descendre, Louise se trouva devant un bassin de pierre pavé, autrefois abreuvoir, maintenant rempli d’herbes et d’orties. Les enfants jouaient là pendant les soirs d’été, et le vieux carrefour prenait une animation joyeuse ; mais, par le souffle glacial de la bise d’hiver, ce côté exposé au nord semblait triste et désolé.

La pente devenait de plus en plus rapide, les maisons plus serrées se groupaient par cinq ou six ; de petits cabarets borgnes, tenus par des femmes à l’air dur et méchant ; des boutiques de mercerie où pendaient pêle-mêle à la vitre des lacets noirs, des images de piété, l’histoire de Cadet Roussel et des buses de corset, rappelaient assez les éventaires des routes de campagne, les jours de foire.

Louise se demandait si elle était vraiment dans Paris ; à gauche, peu ou point de maisons ; la vue n’était bornée que par les jolies collines de Cormeilles, de Sannois et d’Orgemont, qui forment une dentelure si pittoresque sur le ciel, à l’heure où le soleil se couche. La neige tombée les jours précédents s’était entassée dans le creux des vallons, contre les buissons rabougris, le long des petits murs qui servaient de clôture, et sa blancheur éclatante contrastait avec le noir des terres labourées et des masses de bois dénudés.

La jeune femme se demandait jusqu’où il lui faudrait aller ainsi, lorsqu’elle vit le numéro qu’elle cherchait au-dessus d’une porte bâtarde. Elle entra, pénétra dans la cour et trouva une femme maigre qui entourait de paille le robinet de la fontaine pour l’empêcher de geler.

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? fit rudement la femme maigre en toisant la visiteuse.

— Madame Nathalie ? demanda Louise avec politesse.

— Nathalie ! Il n’y a pas de Nathalie ici, répondit la concierge d’un air rogue.

— Je ne sais pas son nom de famille, reprit Louise en sentant le rouge lui monter au visage, moitié colère, moitié humiliation. Elle m’a donné son adresse, et le numéro est sur votre porte.

— Qu’est-ce qu’elle fait, cette dame ? demanda le cerbère en se relevant tout à fait et en jetant un regard investigateur sur le panier que Louise portait à la main.

— Elle fait des ménages, elle fait le mien ; – je ne l’ai pas vue depuis deux jours, je crains qu’elle ne soit malade, et je venais voir…

— Il y a une dame qui fait des ménages au numéro 24. La porte à gauche au fond du corridor, au second, dit la concierge en se remettant à son robinet. Allez voir si c’est celle qu’il vous faut.

Louise s’engagea dans un escalier de bois, ouvert de tous côtés et protégé par un auvent. Cette singulière maison venait d’être entièrement blanchie à la chaux, le bois de la rampe était fraîchement peint en brun foncé, et cependant la propreté de ces murailles blanches avait un air faux ; on se demandait pourquoi ce luxe de peinture, qui ne s’accordait ni avec les haillons pendus à sécher dans la cour, ni avec les planches vermoulues qui tremblaient sous les pieds le long du couloir, adossé extérieurement à la muraille et sur lequel s’ouvraient toutes les portes. Plusieurs de ces portes vitrées donnaient du jour à des chambres qui n’avaient pas d’autres ouvertures. Si l’escalier avait brûlé, personne n’aurait pu sortir.

Au bout du couloir, à gauche, Louise trouva le numéro 24 peint sur la porte d’une chambre qui semblait plus spacieuse et autrement éclairée que les autres. Un bruit de voix se faisait entendre à l’intérieur, et l’on n’y paraissait pas mélancolique, car au moment où la jeune femme frappait, un éclat de rire masculin couvrit le bruit de sa main.

Elle attendit un moment, puis récidiva. Le silence se fit soudain, et après une seconde, on se mit à chuchoter activement, mais sans faire mine d’ouvrir. Elle frappa une troisième fois, et cria en même temps : Nathalie !

Pour le coup, personne ne bougea plus. On eût dit la maison déserte depuis un siècle. Impatientée et d’assez mauvaise humeur, Louise frappa encore plus fort et plus longtemps. Une porte en face s’ouvrit, et une voisine apparut portant à la main une majestueuse cafetière fumante, et contre son sein un litre à demi plein de rhum, qui se trahissait par son odeur.

— Le voilà, votre café, dit-elle, sans regarder qui se trouvait là ; ce n’est pas la peine de faire tant de train !

Elle leva les yeux et aperçut Louise qui l’examinait curieusement.

— Que demandez-vous ? dit la porteuse de café sans trop de grossièreté.

— Nathalie ? – elle est chez elle, je crois.

— Je le crois aussi, puisque voilà son café que je lui porte.

— Elle est malade ? demanda Louise avec le vague soupçon qu’elle faisait une question très ridicule. L’autre la regarda avec un air incrédule et comique à la fois ; puis, voyant à qui elle avait affaire, elle répondit d’un ton patelin :

— Oui, la pauvre femme, elle est un peu malade. Vous voulez la voir ?

— J’y tiens beaucoup, répondit Louise d’un ton décidé.

Sans répondre, la femme gratta à la porte d’une certaine façon ; le pêne glissa doucement dans la serrure, et une petite fente se produisit ; le café, le rhum et le reste disparurent, et la porte se referma, sans que Louise eût pu rien voir.

Un conciliabule se tint à l’intérieur ; puis, au bout d’un instant, la porte se rouvrit. Pendant la seconde que dura l’apparition de la chambre, Louise eut le temps de voir une fenêtre sans rideaux, sur laquelle se détachait en noir une tête d’homme barbue et lippue ; ce qui frappa la jeune femme, au point de l’empêcher de remarquer le reste, c’est que cet homme, vêtu d’une chemise de flanelle et d’un pantalon à carreaux, bâillait à se décrocher la mâchoire. Elle eut le temps de remarquer dans cette tête, foncée sur un fond clair, le gouffre noir que faisait cette bouche énorme grande ouverte et garnie de trente-deux dents éblouissantes ; puis la porte se referma vivement, et dans le couloir, en face d’elle, Louise vit Nathalie.

Son costume était en désordre, ses cheveux mal rangés encadraient singulièrement son visage, plus pâle que de coutume ; ses traits étaient tirés, et ses yeux perçants jetèrent sur Louise un regard qui mit celle-ci mal à son aise.

— Vous venez voir pourquoi je ne suis pas venue ? demanda-t-elle d’une voix qui tremblait légèrement. C’est que je suis malade. Je viens de me lever.

— Je craignais que ce ne fût plus sérieux ; il y a plusieurs jours que vous ne vous portez pas bien, dit Louise d’un ton froid. Je crois que votre profession vous fatigue beaucoup.

Nathalie la regarda en dessous et parut prendre soudainement son parti.

— Vous avez raison, dit-elle, cela me fatigue beaucoup ; aussi j’ai pris un parti : je pars pour l’Amérique.

— Eh !… fit Louise stupéfaite.

— Oui, pour l’Amérique. J’ai trouvé un brave homme… j’ai assez de la vie que je mène ; je veux me ranger. J’ai trouvé un brave homme qui m’emmène. Pas pour nous marier, vous comprenez ; mais ça ne peut rien vous faire, n’est-ce pas ?

Louise réprima un mouvement de colère ; une prudence instinctive lui conseillait de ne pas provoquer de scène dans l’endroit où elle se trouvait.

— Cela s’est décidé bien vite, dit-elle sèchement.

— Oui et non ; il y a longtemps que j’y pensais : ça s’est arrangé tout à coup. Ça ne vous fâchera pas si je ne retourne pas chez vous ?

— Non, dit Louise ; mais je n’ai pas d’argent sur moi pour vous payer ce que je vous dois ; je n’ai pas pris un centime. Venez ce soir, et nous réglerons votre compte.

— Eh bien, c’est ça ; je viendrai chercher mon argent sur les huit heures, et vous me donnerez un certificat.

Elle prononça ce mot d’une drôle de manière, avec une grimace de componction qui eût été très amusante, si, dans la disposition d’esprit où elle était, Louise n’y eût vu quelque chose de sinistre.

— Quand partez-vous ? demanda-t-elle.

— Oh ! pas tout de suite, dans une dizaine de jours.

Louise la regarda et vit quelque chose de faux dans le sourire qui accompagnait cette parole. Une idée lui vint subitement.

— Et votre malade, vous l’abandonnez ?

— Mais non ! c’est arrangé avec elle depuis hier soir ; je lui ai envoyé une amie à moi, ce matin, de bonne heure, pour qu’elle ne soit pas toute seule, la pauvre femme ! Elle me fait pitié.

— À ce soir, dit Louise, en prenant le chemin de l’escalier.

— À ce soir, ma petite dame ; pas avant huit heures.

— Bien, répondit la jeune femme, pensant à part elle qu’à ce moment elle ne serait pas seule, soit que Henri fût rentré, soit qu’elle fît venir Cécile ou madame Gardin. Elle avait peur de cette femme, peur de cette étrange maison, et poussa un soupir de soulagement quand elle fut dans la rue ; en se rendant compte de la figure qu’elle faisait avec son panier plein de sucre et de vin, elle haussa les épaules avec une raillerie amère.

Comme elle s’orientait devant la porte, elle vit un gardien de la paix, stationné un peu au-dessus, l’examiner soigneusement et s’arrêter comme pour l’attendre. Sans y prendre garde, elle passa devant lui et continua son chemin ; cependant, arrivée au détour de la rue, elle se retourna. Il la suivait de loin, sans affectation ; elle put s’assurer qu’il l’avait filée jusqu’à son domicile.

L’après-midi passa sans incidents ; vers trois heures, un bruit soudain, qui augmentait en s’approchant, gronda dans la cour et dans l’escalier. Louise se dirigea vers la porte, pour s’assurer que rien n’était arrivé à ceux qui lui étaient chers ; au moment où elle l’ouvrait, elle vit passer le concierge qui montait l’escalier au galop.

Il frappa à l’étage supérieur, cria de toutes ses forces : Mademoiselle Géromé ! puis redescendit en courant dans la cour, où une vingtaine de personnes s’étaient amassées.

— Chez le commissaire, dit-il hors d’haleine, et un serrurier.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda Louise qui l’avait suivi avec le vague instinct qu’elle avait la clef d’un mystère.

— Mademoiselle Géromé est enfermée chez elle, personne n’est monté aujourd’hui, elle doit être morte.

— Ah ! fit Louise en pâlissant d’horreur, je comprends le voyage en Amérique !

On la pria d’expliquer ces paroles, mais elle refusa de rien dire jusqu’à l’arrivée du commissaire, qui apparut suivi d’un serrurier et de tout l’appareil usité en semblable cas.

Après les sommations, le serrurier s’approcha de la porte et l’examina.

— La clef n’est pas en dedans, dit-il, rien n’est plus facile que d’ouvrir.

Il ouvrit, poussa la porte avec précaution, et la bougie que tenait le concierge éclaira le corps insensible de la malheureuse fille. On la porta sur son lit et on dépêcha un exprès au docteur.

Il arriva bientôt, quittant sa consultation, vu l’urgence, et, dès les premiers éclaircissements qui lui furent donnés, il haussa les épaules.

— C’est un tour de la Nathalie, dit-il ; elle en a déjà fait un comme cela, à ma connaissance, – mais il n’y a pas eu moyen de le prouver ; cette fois nous avons ce qu’il nous faut.

Il examina la potion : c’était un stupéfiant narcotique ; la dose était suffisante pour tuer un homme, mais l’excès du poison sur l’organisme débile de la jeune femme avait trompé les prévisions de Nathalie. Elle vivait encore, et le docteur insista pour un transfert immédiat à l’hôpital, où on pourrait la soigner plus complètement. Vers minuit, elle reprit connaissance et put raconter ce qui s’était passé, mais elle ne devait pas survivre à une telle secousse et mourut en effet deux jours après.

Tant que le commissaire avait rempli son office, Louise n’avait rien dit, craignant de se voir appelée à décliner publiquement son nom, – ce qui eût été pour elle l’humiliation la plus cruelle ; mais comme tout le monde redescendait l’escalier, elle appela le docteur et le fit entrer chez elle.

— Comment, vous êtes allée dans cette maison-là ? dit le brave homme quand elle eut terminé le récit de son excursion matinale. Vous êtes bien certainement la première honnête femme qui en ait franchi le seuil, et je ne crois pas que vous ayez jamais d’émules.

— Cela se peut, docteur, dit Louise en rougissant, mais il faudrait dire au commissaire ce que je viens de vous raconter.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas dit vous-même ? commençait le docteur… Il s’arrêta indécis, regardant la jeune femme.

— Parce que, je ne puis pas dire mon vrai nom devant tous ces gens qui me croient mariée, fit la pauvre enfant en baissant la tête pour cacher ses yeux pleins de larmes.

— Je vais arranger cela ; vous signerez votre déposition en particulier. Il faudrait tâcher d’attraper ces coquins, si c’est encore possible.

Il sortit, et une heure après, la fameuse maison peinte à la chaux était cernée, mais il n’y avait plus personne. Cependant quelques indices permirent d’étendre le cercle des recherches ; Nathalie n’avait pas encore eu le temps de partir pour l’Amérique, et le lendemain elle alla coucher en prison avec quelques-uns de ses « amis ».

À son retour, le soir, Henri fut bien surpris d’apprendre ce triste drame, mais il fut plus étonné encore du rôle que Louise avait joué, sans se douter de quelle importance était sa démarche.

— Pourquoi ne l’as-tu pas dit tout de suite ? fit-il avec reproche ; tu aurais fait gagner du temps !

— Sous quel nom ? demanda Louise. Il baissa la tête et n’insista pas.

Cette situation devenait de plus en plus pénible ; son oncle se montrait plus affectueux qu’il ne l’avait jamais été : avec la câlinerie des égoïstes qui ont peur de rester seuls, il inventait mille manières de retenir le jeune homme auprès de lui. Celui-ci, manquant d’énergie pour se défendre contre un tel accaparement, souffrait en lui-même du chagrin que ressentait Louise, sans pouvoir s’arrêter à une solution quelconque ; si bien que, malgré l’affection réelle qu’il ressentait pour ces deux êtres, il en était venu presque à désirer une catastrophe qui, de façon ou d’autre, mît fin à son insoutenable embarras.

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