‹ La Cité MénardChapitre 34 sur 36 · Chapitre 34

Chapitre 34

Le destin le satisfit bientôt.
Le printemps revenait, mais froid, inégal et fantasque, avec des recrudescences de gelée, suivies aussitôt de dégels subits et extraordinaires ; tout Paris avait mal à la gorge, et dans les hôpitaux d’enfants la mortalité était effroyable. La diphtérie s’abattit moins sur Montmartre que sur la ville même, mais, en revanche, le croup y fit de nombreuses victimes. La cité Ménard avait été épargnée jusqu’à la fin de mars, quand une nuit madame Gardin fut réveillée par un aboiement rauque qu’elle connaissait bien.

Sautant au bas du lit, elle courut au berceau de son gros Pierrot : deux fois déjà il lui avait fait de ces frayeurs, qui s’étaient promptement dissipées ; mais, cette fois, l’enfant était très rouge ; il toussait en dormant et portait sans cesse ses deux mains à son cou comme pour arracher un lien qui l’aurait étouffé. D’un coup d’œil sa nourrice vit que c’était sérieux.

— Ma Nini, dit-elle à voix basse, lève-toi et habille-toi chaudement.

Dans l’ombre du lit, la petite fille, aussitôt réveillée, leva la tête et regarda sa mère avec des yeux intelligents qui disaient tant de choses. Elle n’attendit pas d’autres explications et se leva à la hâte, attachant soigneusement les lacets de ses brodequins et les cordons de ses jupons. Quand elle fut prête, elle se mit en face de sa mère, la main sur le berceau du petit malade.

— C’est le croup, dit madame Gardin ; va réveiller madame Leclerc pour qu’elle vienne chercher sa petite.

Sans lumière, comme un jeune chat, la fillette gravit l’escalier et reparut presque aussitôt suivi de Henri, qui se sentait réellement père pour la première fois à la pensée du danger de son enfant. Sans demander d’explication, il enleva la fillette endormie dans ses bras, et il se préparait à emporter aussi les couvertures, quand madame Gardin l’arrêta.

— Rien de ce qui est ici, dit-elle ; vous emporteriez la maladie.

Effrayé de ce calme plus qu’il ne l’eût été d’un bruyant chagrin, Henri se hâta de rentrer chez lui avec la petite Geneviève, que Louise débarrassa aussitôt de tous ses vêtements, pour lui en mettre d’autres, trop grands, préparés d’avance pour l’avenir. Ce qu’elle avait porté fut attaché dehors à la fenêtre.

Quand la porte se fut refermée sur Henri, madame Gardin regarda sa fille avec une sorte de commisération.

— Je ne puis pas le quitter, dit-elle ; va-t’en chercher le docteur, et tu ne rentreras pas ici ; tu iras chez mademoiselle Cécile.

Noémi, toujours silencieuse, ouvrit la porte et l’instant d’après se trouva dans la cour.

La neige tombait épaisse et lourde ; ses flocons serrés couvraient le sol, et la trace des pas de ceux qui étaient rentrés les derniers ne se voyait déjà plus. La petite se dirigea vers la loge du concierge, expliqua son affaire et se fit ouvrir la porte.

Le concierge, ému de pitié, lui proposa d’aller chercher le docteur lui-même, mais Noémi ne voulut pas.

— Maman m’a dit d’y aller, répondit-elle.

Laissant la grille tout contre, afin de ne pas attendre en rentrant, elle descendit avec précaution, pour ne pas tomber, la pente glissante de la butte. Les flocons se faisaient plus rares, et ils cessèrent bientôt de tomber. Noémi alors se hasarda à marcher plus vite. Pour se reconnaître, elle regardait toutes les portes, car, dans les rues désertes et recouvertes du même linceul blanc, elle avait perdu ses points de repère.

Elle n’avait pas peur pour elle, mais elle avait froid et tressaillait de temps en temps, pensant au petit frère qui avait le croup. On en meurt, du croup, elle le savait, puisque sa mère le lui avait dit, et la pensée que le docteur empêcherait Pierre de mourir l’empêchait d’avoir peur de tout ce qui n’était pas le croup.

Qu’elles étaient vastes, larges et longues, ces rues toutes blanches, à peine marquées de place en place par le pied d’un passant ! Les maisons étaient hautes et noires ! Pas de fenêtres éclairées, même dans les mansardes, tout là-haut, où l’on se couche si tard, où l’on se lève si matin, que le rêveur se demande parfois si c’est bien la peine de se coucher pour dormir si peu de temps. Personne dans les rues, pas de chiens, rien ; la station des voitures brillait comme un œil ouvert dans la nuit et disait trois heures et demie… Noémi se sentit réchauffée à la vue de cette lumière, et elle courut bravement jusqu’à la porte du docteur.

Elle y était allée plus d’une fois, mais jamais le soir ; cependant elle connaissait la maison, jeta le nom à la concierge et sonna au second. La bonne vint ouvrir avec une lumière en se frottant les yeux et, ne voyant personne, allait refermer la porte avec humeur, quand la voix de Noémi attira son regard plus près de terre.

— Le docteur Régnier, s’il vous plaît, madame, dit la petite fille : le petit frère a le croup. Je suis la fille de madame Gardin, de la cité Ménard.

— Seigneur ! s’il y a du bon sens à faire courir un enfant de cet âge-là, la nuit, dans la neige ! grommela la bonne. Est-ce qu’il faut que monsieur y aille tout de suite ?

— Tout de suite, répéta Noémi ; c’est le croup.

La bonne, qui aimait ses maîtres et qui aimait aussi l’enfance, hésita avant de réveiller le médecin.

— Il est rentré si tard, disait-elle avec regret ; il n’y a peut-être pas deux heures qu’il est couché…

Elle regarda la petite fille, qui attendait, pâle d’angoisse, craignant de recevoir un refus, et brusquement elle la fit entrer dans le cabinet du docteur, où une bûche bien enterrée dans la cendre brûlait doucement toute la nuit, puis, l’enlevant de terre, elle lui essuya les pieds dans les plis de son jupon.

— Toute trempée, la pauvre petite ! Ah ! il y a des malheurs en ce monde ! Je m’en vais toujours en parler à monsieur. Ne bouge pas.

Elle laissa Noémi toute seule et sans lumière dans le cabinet tendu d’étoffes sombres, où le foyer n’éclairait qu’un tout petit point d’un rouge terne et comme endormi. La petite fille, troublée par ses émotions, vaincue par la double somnolence de la neige et de la tiédeur qui faisait contraste avec le froid du dehors, se laissa engourdir sur le tapis, devant le feu, dans une espèce de rêve.

Une lumière la réveilla bientôt, et elle vit le docteur debout devant elle qui la regardait avec une pitié profonde. Il avait l’air très grave et tenait à la main une boîte recouverte de chagrin.

— Allons, fillette, dit-il, viens avec moi.

Il lui prit la main et ils sortirent. La neige soulevée par le vent du nord volait dans les rues en tourbillons glacés, la respiration devenait de plus en plus pénible en montant la rue de Ravignan ; le docteur sentait l’haleine de la petite fille devenir plus courte et plus oppressée.

— Ça sera joli si celle-là attrape aussi le croup, dit-il à demi-voix. Se penchant vers Noémi, il l’enleva, l’assit sur son bras et continua de monter sous le double fardeau de son asthme et de Noémi. Le temps et le chemin leur parurent longs ; enfin ils arrivèrent ; Régnier mit l’enfant à terre, et elle courut en avant pour l’annoncer.

Le petit garçon suffoquait ; les remèdes prescrits en pareil cas furent employés et amenèrent un soulagement momentané, mais sans que le docteur en tirât un augure favorable ; il indiqua un traitement énergique et monta chez Henri Leclerc, pour s’assurer que la petite Geneviève n’avait contracté aucun germe de la terrible maladie.

Il trouva les parents debout ; ils l’attendaient avec angoisse, se demandant si l’hôte terrible n’allait pas aussi visiter leur maison. L’examen du docteur les rassura, et leur inquiétude se porta aussitôt sur le petit garçon que tout le monde aimait dans la cité.

— Il est très malade, répondit le docteur, dont le visage devint soucieux. S’il ne survient rien d’imprévu, il faudra faire l’opération.

— Quelle opération ? demanda Louise en serrant sur son cœur avec effroi sa petite fille endormie.

— La trachéotomie ; cela ne vous dit rien ? Il faudra lui faire un petit trou dans la gorge et y introduire un tuyau de plume pour que l’air arrive à ses poumons d’une manière artificielle ; sans cela il mourra étouffé.

— Cela réussit ? demanda Henri en frissonnant.

— Parfois. Ce qu’il y a d’ennuyeux, c’est qu’ici le croup est d’une mauvaise espèce.

— Contagieux ?

— Très contagieux.

— Il y a du danger pour vous ?

Le docteur ne répondit pas sur-le-champ.

— Oui, dit-il d’une voix extraordinairement grave.

— Et vous le ferez ? demanda Louise palpitante. Elle regardait cet homme avec un respect qui ressemblait à de la religion.

— Je serais un singulier médecin si je ne le faisais pas, répondit Régnier pensif. Cependant j’avoue qu’on réfléchit avant de tenter ces choses-là.

— Mais il n’y a pas de danger de mort ? insista Henri très ému lui-même.

— L’hiver dernier un interne de l’Enfant-Jésus est mort de la diphtérie ; – il y a trois mois un jeune médecin a succombé de même. C’est notre champ d’honneur, à nous autres.

Il s’était levé, et il s’aperçut alors que Noémi, renvoyée par madame Gardin, s’était glissée derrière lui et l’écoutait ; il lui mit la main sur la tête et regarda d’un air rêveur dans les yeux de l’enfant.

— Êtes-vous sûr au moins de sauver le petit ? demanda Henri.

— Pas sûr du tout. Si on était sûr, ce serait trop beau.

— Et vous n’hésitez pas ? Vous…

Henri se tut, suffoqué par cette manifestation du devoir à laquelle il n’avait jamais songé.

— Jeune homme, dit le docteur, sans quitter de la main le front de Noémi, – rappelez-vous qu’on ne doit jamais hésiter à faire son devoir ; il n’y a pas de considération de santé, de fortune, de famille, qui puisse vous arrêter… Notre devoir à nous, médecins, c’est de faire de notre mieux pour guérir nos malades ; – le vôtre, à vous, pères de famille, c’est de donner à vos enfants tout ce que vous pouvez : le nom, l’honneur, l’éducation… C’est tout simple, – et celui qui n’agit pas ainsi n’est pas un honnête homme.

Henri baissa la tête ; il se sentait directement atteint, et cependant il ne ressentait pas d’irritation contre cet homme qu’il trouvait grand.

— Il n’est pas besoin de tant de phrases, reprit le docteur, tout le monde sait cela. Adieu, mes amis ; je reviendrai dans l’après-midi, mais je pense que vous pouvez être tranquilles. Je voudrais bien en dire autant de l’enfant qui est en bas. Qu’est-ce que tu fais là, toi, Noémi ? on t’avait dit de monter chez Cécile.

— Je n’avais pas envie de la réveiller si matin, monsieur Régnier, répondit la petite, et puis je voulais savoir ce que vous disiez du petit frère.

— Elle connaît déjà les façons du médecin, fit le docteur avec un sourire. Allons, va là-haut et n’en redescends que quand je le permettrai.

Il se dirigeait vers la porte, quand Henri lui barra le passage en lui tendant la main.

— J’ai l’intention d’être un honnête homme, dit-il d’un ton grave ; voulez-vous me faire l’honneur de me donner la main, docteur ?

Régnier prit la main qui lui était offerte et la serra vigoureusement, puis sortit sans ajouter un mot.

q

Page 1