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Chapitre 6

La semaine s’écoula, sans qu’André Simon abordât avec sa mère la grande question de mariage : son courage s’était évaporé en route, quoique l’atelier de madame Simon ne fût pas bien loin dans Paris. Il avait réfléchi que cette semaine était la dernière du mois, sa mère ayant des échéances pour le terme et des rentrées pour le trente ; il vaudrait mieux que les unes et les autres fussent un peu plus loin, avant d’entamer une discussion aussi grave. En réalité, il était bien aise de reculer encore le moment du combat, dont il était certain de sortir vainqueur, puisqu’il avait pour lui la loi et le droit, mais meurtri, car il connaissait sa mère de longue date, et la savait aussi âpre au gain que courageuse au travail.

On se figure généralement que les gens travaillent pour s’enrichir, et qu’une fois leur but atteint, – ce qui varie à l’infini suivant les habitudes et les tempéraments, – les uns se trouvant riches avec trois mille francs de rente, tandis que d’autres considèrent un revenu de trente mille francs comme une misère navrante, – une fois cette richesse obtenue, quelle qu’elle soit, ces nouveaux riches se déclarent satisfaits ? Ce serait logique, mais pas du tout naturel.

Un homme qui n’a rien espère faire un mariage qui lui assurera le nécessaire ; en un mot, il considère son mariage comme le premier échelon de sa fortune ; à plus forte raison, un homme qui gagne 2400 francs dans n’importe quelle administration se suppose-t-il en droit de prétendre à une dot d’un revenu égal à celui de ses émoluments. Si ce plan lui réussit et qu’avec le temps il ait doublé, triplé, décuplé son capital, il rêve pour son fils un mariage proportionné, non à ses propres commencements, mais à l’état actuel de sa fortune. C’est un travail, et un travail très rude, peu rémunérateur, que de chercher une dot ; si, comme les Anglais l’ont établi, le temps est de l’argent, il convient de reconnaître que les parents en quête d’une dot pour leur fils ont droit à prétendre à beaucoup plus que leur propre apport, car ils ont dépensé une somme au moins équivalente en démarches, en visites, en courbettes, en loges à l’Opéra-Comique, en dîners de cérémonie, en temps perdu, et souvent en rebuffades.

Madame Simon avait fait tout cela pour André, et elle l’avait fait avec la passion qu’elle apportait en toutes choses, c’est-à-dire en se donnant dix fois plus de mal qu’il n’était nécessaire. Maintes fois elle s’était lancée sur des pistes fabuleuses : un jour, en essayant une robe à une veuve américaine, elle s’était figuré que celle-là serait sa bru ; ce qu’elle avait dépensé de prévenances pour l’aimable étrangère est incroyable ; la moindre de ses délicatesses avait été, dans l’espoir d’entamer des relations amicales, de lui faire payer cinq cents francs une robe qui lui coûtait à elle presque le double… mais l’Américaine était partie pour Florence avec sa robe merveilleuse, et de là n’avait cessé de lui recommander des robes que, se basant sur la première, elle trouvait maintenant beaucoup trop chères. Madame Simon, en répondant qu’elle y mettait du sien, ce qui avait été vrai la première fois, avait omis d’ajouter que depuis elle essayait de rattraper ce fameux « sien », et qu’elle y était amplement parvenue. D’où rupture ; et la veuve américaine avait promené par toute l’Italie l’impression que les Françaises commencent toujours par vous allécher, afin de mieux vous dépouiller ensuite. Heureusement pour André, la veuve et lui ignorèrent toute leur vie le plan machiavélique de madame Simon.

Elle avait rêvé bien autre chose ; mais elle trouvait son fils trop jeune et ne se pressait pas outre mesure, bien que cherchant toujours. Par un malheur, précisément à cette échéance de fin avril, elle croyait avoir mis la main sur une occasion unique, une vraie perle, pour mieux dire un diamant.

C’était une toute jeune fille : quatorze ans, pas de parents proches, une lutine évaporée, à laquelle madame Simon faisait pour trois ou quatre mille francs de robes tous les ans ; à force d’agiter avec sa couturière la question délicate des garnitures, la tutrice de la jeune fille avait fini par tolérer une sorte d’intimité, qui s’était peu à peu développée, et qui, de la part de madame Simon, était devenue l’affection la plus expansive. Or, assiéger la jeune héritière, la circonvenir doucement, lui faire envisager André comme le plus parfait des hommes, le seul, tout cela ne devait pas être très difficile, et l’âge même de la fillette était un avantage de plus : elle ne pouvait encore avoir été remarquée de personne, et le premier qui lui ferait la cour était sûr de lui plaire. Madame Simon ne redoutait pas les fiançailles à longue échéance, pourvu que la dot fût belle, et le mariage assuré.

Jusqu’alors, tout allait à souhait ; il est vrai que la mère ambitieuse ne s’était jamais ouverte de ses projets à son fils, mais elle ne soupçonnait même pas la possibilité d’une résistance. André était un fils modèle. Exact à l’heure des repas, plein de déférence pour sa mère, il la conduisait au théâtre toutes les fois qu’elle désirait voir une pièce nouvelle, non pour le plaisir de l’entendre, mais pour s’inspirer des costumes des grandes faiseuses, portés par les actrices à la mode. Dix maisons donnent le ton sur la scène aux premières représentations, et tout le clan de la couture parisienne trouve là des modèles qui ne lui coûtent rien. La conduite irréprochable d’André rassurait donc sa mère sur la docilité qu’il apporterait dans cette grave affaire, et c’est pour cela même qu’elle jugea inutile de lui parler de ces projets avant qu’ils eussent reçu un commencement d’exécution.

En attendant, mise en belle humeur par le beau printemps qui faisait pleuvoir dans la maison une avalanche d’étoffes et des commandes nouvelles, madame Simon montrait le plus gracieux visage à ses ouvrières. Plus d’une fois, Maria, qui la suivait des yeux avec un grand battement de cœur quand elle allait et venait dans l’atelier, surveillant le travail et distribuant l’ouvrage, se figura, aux regards bienveillants qu’elle recevait, que son ami avait parlé !… Mais le soir, elle rencontrait André qui rentrait à l’heure où elle sortait elle-même, et elle apprenait de sa bouche, par un mot rapide, qu’il n’en était rien encore… Elle avait confiance en lui, mais cette attente prolongée lui donna la fièvre. Cécile remarqua un peu de pâleur, des rougeurs subites ; les mains de la jeune fille étaient souvent brûlantes…

— Cela passera dès que tout sera arrangé, dit Maria avec son sourire angélique, et Cécile la crut facilement. Que ne souffrait-elle pas elle-même ! Elle aussi avait la fièvre, et personne n’y faisait attention.

Un soir cependant, la tante Angèle, la voyant rentrer plus essoufflée que de coutume, la regarda attentivement. La bonne âme avait souffert autrefois. Qui sait ce que renferment de douleurs muettes ces vieux cœurs de vieilles filles qui semblent n’avoir jamais battu ? On oublie qu’elles ont été jeunes, elles l’oublient elles-mêmes ; mais parfois un son, une impression ramène à leur mémoire un souvenir du passé, et leurs yeux se mouillent de larmes, leur âme déborde de pitié… elles savent compatir aux maux qu’elles ont soufferts.

— Tu n’es pas bien, Cécile, dit la tante Angèle en apportant sur la table la soupe qu’elle préparait le soir, étant la première à rentrer. Tu ne mange plus.

— C’est le printemps, ma tante, répondit la jeune fille. Il fait déjà chaud, et je rentre presque en courant ; ces premières journées tièdes sont si fatigantes… Ah ! que je voudrais voir un peu de verdure !

Elle soupira.

— De la verdure, il y en a plein le jardin ! tu n’y descends seulement pas ! C’est de la distraction qu’il te faudrait. Après dîner, veux-tu que nous allions faire un tour dans les rues ?

— Je veux bien, ma tante, répondit distraitement Cécile.

Aussitôt que leur repas fut terminé, et ce ne fut pas long, les deux femmes descendirent aussitôt, bras dessus bras dessous, et se dirigèrent vers les quartiers bruyants de Paris. La tante Angèle, qui de sa vie ne s’était permis de porter le moindre bout de ruban, avait un goût prononcé pour les fanfreluches. Ce qu’elle admirait à la devanture des magasins, c’était l’assemblage éblouissant des cravates bariolées, des nœuds de cou, des fleurs artificielles, de la belle lingerie exposée dans de frais cartons, nouée de faveurs bleues, et elle dévorait des yeux les pièces de satin disposées en éventail par la main habile des commis ; les rayons jaunes et verts qui partaient du haut de l’éventail comme ceux d’un soleil, l’aveuglaient et la fascinaient ; elle rapportait au logis le souvenir de ces spectacles extraordinaires. Elle en rêvait la nuit, et souvent, le lendemain matin, elle saluait sa nièce par une phrase dans le genre de celle-ci :

— Cécile, te rappelles-tu la jolie cravate or et cerise, à la devanture de la rue Fontaine ? Mon Dieu ! que c’était joli ! il y a des femmes qui portent ces choses-là !

Tous les regrets, toutes les aspirations vers des splendeurs inaccessibles se dévoilaient dans ces quelques mots. Mais c’étaient des aspirations purement platoniques. Angèle avait été jolie et n’avait jamais pensé à se procurer de colifichets, autrement que par son travail assidu et peu fructueux.

Les deux femmes descendaient lentement le faubourg Montmartre, s’arrêtant partout, traversant la rue pour aller d’un magasin à l’autre ; la douceur de la soirée attirait dehors la moitié des Parisiens, et on se pressait devant les belles devantures, somptueusement éclairées. De longues pièces d’étoffe pendaient le long des façades, et les commis ne se pressaient pas de les rentrer, espérant que dans cette foule se trouveraient quelques acheteuses, tentées par le bon marché.

En effet, les ménagères s’approchaient, palpaient l’étoffe entre le pouce et l’index de leur main droite, la déployaient dans toute sa largeur, puis regardaient l’écriteau accroché à la hauteur de l’œil, où se détachaient noirs ou blancs deux gros chiffres magiques. Alors, sans se connaître, ces femmes échangeaient leurs réflexions sur le prix et la qualité, puis elles se tournaient le dos sans même un signe de tête ; le code de la civilité populaire, si exigeant sur les bonjours et les bonsoirs, permet qu’on se parle et qu’on se quitte ainsi devant les magasins de nouveautés.

— Regarde donc, Cécile, la jolie lingerie ! fit à demi-voix la tante Angèle en poussant sa nièce avec le coude sans lui quitter le bras ; voilà ce que j’appelle du bon et du beau, et pas cher !

L’étiquette portait en effet un prix au-dessous de la valeur évidente de la marchandise ; c’était ce qu’en style de commerce on appelle : l’article de réclame.

— Oui, c’est joli, dit Cécile, et pas cher, c’est vrai !

— Dis donc, on en aurait seulement une demi-douzaine, de ces jolies chemises-là ; ça fait si bien dans les tiroirs ! C’est si agréable à ranger, du joli linge ! continua la tante, qui avait littéralement l’eau à la bouche à la pensée de ranger ces belles chemises dans les tiroirs d’une commode imaginaire en bois de rose, ou tout au moins en palissandre. Elle s’attendrissait à cette idée, et si elle avait eu de l’argent, elle n’eût pu résister à la tentation d’acheter un de ces objets merveilleux, un seul, non pour le porter, oh ! non ! pour l’avoir !

— Allons-nous-en, ma tante ; il ne faut pas regarder ces choses-là, dit tout à coup Cécile ; il ne faut pas, ce n’est pas bien !

Et elle entraîna la vieille fille stupéfaite hors de la foule, où leur place fut aussitôt occupée.

— Comment, pas bien ? répéta Angèle suffoquée. Que peut-il y avoir de mal à regarder de jolies choses ? Les marchands les mettent là pour les regarder. Qu’est-ce qu’il y a là de pas bien ?

— Je ne sais pas, ma tante, répondit Cécile avec douceur, en reprenant le chemin de la maison, mais il me semble… puisque nous ne pouvons pas les acheter, que ce n’est pas la peine de les regarder.

— Eh mais ! cela ne fait de mal à personne !

— Je ne sais pas, ma tante, répéta la jeune fille en hésitant ; peut-être que c’est à nous que cela fait du mal de regarder des choses que nous ne pouvons pas avoir… cela donne de mauvaises pensées…

Angèle jeta un regard de côté à sa nièce pour essayer de savoir de quel genre étaient ces mauvaises pensées ; mais Cécile n’avait pas rougi. Elle continua sa phrase simplement :

— On pense à des femmes qui peuvent acheter tout cela, et on devient envieuse… sans le savoir, ma tante, et je parle pour moi, car vous, vous n’êtes pas envieuse !

Les deux femmes poussèrent un soupir ensemble, et, se tenant le bras plus étroitement, reprirent le chemin de la maison.

Comme elles rentraient, elles rencontrèrent un couple, qui traversait la cour ; penchés l’un vers l’autre, les deux jeunes gens se souriaient et semblaient chercher à se lire mutuellement dans les yeux.

— Ce sont les nouveaux locataires, dit Angèle, qui était à la fois discrète et curieuse : ils sont entrés le 15 avril ; ils sont bien gentils, mais c’est drôle, ils ont l’air de tant s’aimer… on dirait qu’ils ne sont pas mariés.

Sur cette réflexion philosophique, elles montèrent leurs cinq étages et furent promptement au lit. Avant de s’endormir, une pensée triste, non en elle-même, mais par le retour qu’elle provoquait sur la vie de Cécile, traversa le cerveau de la jeune fille.

— Maria pourra s’acheter les belles chemises, pensa-t-elle ; se reprochant aussitôt ce mouvement, elle ajouta : Elle a la fièvre, pauvre petite ! je tâcherai de parler à André, afin de lui dire qu’il se dépêche d’en finir.

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