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Chapitre 7

Les nouveaux locataires, comme avait dit Angèle, étaient à table et déjeunaient gaiement. Ils ne paraissaient pas avoir grand-chose à faire ; car ils s’étaient levés tard, ainsi que l’indiquait le lit défait dans la chambre voisine, et, monsieur en pantoufles, madame en peignoir, ils ne semblaient pas songer à sortir.

La table était couverte d’une toile cirée toute neuve, presque blanche, qui pouvait remplacer une nappe aux yeux de gens économes ; le service Moustier blanc et bleu était évidemment tout neuf, car aucune pièce n’en était ébréchée. Avec une coquetterie de ménagère novice, la jeune femme déployait l’attirail complet du déjeuner ; les raviers garnis de beurre et de radis roses se faisaient pendant sur la table : les coquetiers avaient reçu chacun un œuf frais ; une sauce blanche luisait dans le saucier. Avec le temps, les jeunes femmes se blasent sur le plaisir d’étaler leurs richesses et préfèrent laver quelques assiettes de moins. Mais celle-ci était évidemment dans la lune de miel de ses devoirs domestiques.

— Henri, dit-elle, as-tu fini ?

— Oui, ma chérie, quel bon petit déjeuner tu nous as fait !

La chérie releva la tête avec un geste d’orgueil mutin.

— Il faut bien te consoler de ne plus aller à ton restaurant, où l’on faisait si bien les œufs brouillés !

— Oh ! la méchante qui me taquine ! La cuisine était détestable, les œufs couvés et le beurre rance ; tu le sais bien !

— Je n’en sais rien du tout, monsieur.

Ils échangèrent un regard par-dessus la table, et spontanément, ensemble, s’envoyèrent un baiser du bout des doigts.

— Louise ! dit le jeune homme, je t’adore !

Elle quitta sa place, le beurre d’une main, les radis de l’autre ; elle fit un demi-tour, se pencha sur Henri et l’embrassa au front, pendant qu’il l’entourait de son bras.

— Aïe ! s’écria-t-il, tu me verses l’eau des radis dans le cou.

Elle déposa ses fardeaux sur le dressoir, et, pendant qu’il s’épongeait avec sa serviette, ils se mirent à rire tous les deux, à rire aux larmes, s’arrêtant pour recommencer de plus belle.

— Ah ! cela fait du bien de rire un peu ! dit le jeune homme, quand ils eurent épuisé cette jouissance.

Louise se leva, emporta définitivement ses raviers et reparut avec le café sur un petit plateau de laque ; deux tasses communes, ornées de coqs imprimés en couleurs grossières, un petit sucrier de métal anglais et la cafetière pareille formaient un assemblage bizarre, mais agréable à l’œil. Le café fumant exhalait une odeur délicieuse ; l’air pur entrait à flots par la fenêtre ouverte sur le jardin et sur la plaine Saint-Denis, avec les coteaux de Montmorency pour cadre à ce riant tableau, plein de vie et de gaieté. Partout les cheminées d’usine envoyaient dans le ciel une fumée légère, les oiseaux pépiaient activement, occupés à leurs nids, et, en bas, on entendait le bruit régulier des presses du lithographe qui occupait le rez-de-chaussée. Le travail était partout, excepté dans le logis de ces amoureux.

— Il va pourtant falloir que je m’occupe à quelque chose, fit Henri d’un air pensif ; combien d’argent avons-nous encore ?

Louise ouvrit son portefeuille, qu’elle portait toujours sur elle, et, fouillant dans tous les coins, étala sur la table une pincée d’or et quelques billets de banque.

— Six cent quatre-vingts francs, dit-elle, et sept francs quarante-cinq que j’ai dans mon porte-monnaie.

— On ne va pas loin avec cela, fit Henri, devenu soudainement soucieux.

— Et le terme est payé ! trois mois d’avance, interrompit Louise d’un air triomphant, et le loyer n’est pas cher : cinq cents francs ! Vois la jolie vue !

— C’est au nord, fit observer le jeune homme.

— Tant mieux, nous n’aurons pas si chaud cet été.

— L’hiver viendra.

— Bah ! c’est si loin !

Henri ne répondit pas. Louise s’approcha de lui d’un air câlin et appuya ses deux bras sur les épaules du jeune homme, lui faisant un collier de ses mains blanches.

— Est-ce qu’on va me bouder, à présent, dit-elle d’une voix douce, et cela pour avoir dit que l’hiver est loin ?

— Non, ma chérie, je ne boude jamais, tu le sais, et je ne puis t’en vouloir d’envisager l’avenir avec confiance. Mais nous n’avons plus grand argent : la moindre dépense imprévue nous laisserait sans ressource ; il faut que je me mette à chercher une occupation aujourd’hui même. Ce n’est pas facile à trouver, et je ferai sans doute bien des pas inutiles.

— Toi ? Est-ce que c’est possible ? Chacun sera heureux de t’avoir !

— Tu crois ? Allons, petite tête sans cervelle, donnez-moi mes beaux habits, pendant qu’ils sont encore de beaux habits. Je vais tâcher de séduire la fortune.

Il s’habilla pour sortir ; au moment de quitter l’appartement, il s’arrêta sur le seuil, indiqua du geste le désordre de la salle à manger, et, avec autant de douceur que s’il eût parlé à un enfant :

— Soignez bien votre royaume, majesté, dit-il.

Louise lui jeta les bras autour du cou ; il l’embrassa longuement et sortit.

Quand la jeune femme eut entendu son pas décroître dans l’escalier, elle se laissa tomber sur une chaise et pleura longtemps, sans efforts, mais sans relâche. Lorsque sa douleur se fut épuisée, elle commença à desservir, mais lentement, avec toutes les inexpériences d’une novice, puis elle alla à la cuisine ; où l’eau pour la vaisselle chauffait depuis longtemps ; avec toutes les répugnances qu’une femme délicate a tant de peine à vaincre, elle se mit à laver les assiettes du déjeuner, et, tout en accomplissant avec une gaucherie consciencieuse ce devoir peu attrayant, elle laissa de temps à autre tomber une larme sur la faïence blanche et bleue.

Angèle avait raison, ces gens qui s’aimaient tant n’étaient pas mariés.

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