Chapitre 8
Pourquoi n’étaient-ils pas mariés ? Qui le sait ? Paris fourmille de ces gentils ménages, où règne un point d’honneur sévère, où le devoir austère a une place aussi large que dans les mariages les plus incontestables ; quelques-unes de ces unions deviennent légitimes, d’autres se dénouent ou se brisent, jetant le plus souvent sur le pavé des femmes qui ont pris l’habitude du bien-être, qui seraient restées vertueuses toute leur vie, si les circonstances l’avaient voulu, et qui, livrées par le hasard aux tempêtes de l’existence, finissent de mille façons et toujours tristement, dans la Seine tout de suite, ou à Saint Lazare quelques années après, ou dans quelqu’une de ces professions qu’on dirait faites exprès pour les déclassées : femmes de ménage, ouvreuses, etc.
Louise était jolie, elle était honnête, et n’eût pas succombé pour un million ; mais Henri était charmant, et la jolie demoiselle de magasin, sans famille et sans guide, avait aimé le jeune employé de banque. Au moment où ils s’étaient avoué leur amour, Henri avait touché un petit héritage ; de là, lune de miel à Fontainebleau, dans la forêt encore presque sans feuillage, puis achat de meubles, les hôtels garnis sont si repoussants ! et finalement installation à Montmartre, dans ce logis aussi introuvable que s’il eût été à l’étranger. Henri comptait reprendre son emploi ; dans un moment d’humeur, grisé par sa petite fortune qu’il croyait inépuisable, il avait envoyé promener son patron qui lui refusait un congé de quinze jours. Quinze jours de congé pour aller voir pousser les feuilles en forêt, avec sa jolie Louise ! Il fallait n’avoir ni tête ni cœur pour refuser à ces amoureux une gorgée d’air pur et de printemps. Aussi Henri avait-il pris ses quinze jours, même un peu plus, et, à son retour, comme il s’y attendait d’ailleurs, il s’était trouvé remplacé.
Mais ce beau loisir ne pouvait pas durer toujours, et c’est pour cela que Henri était sorti seul, pour la première fois depuis que Louise l’aimait.
Jusque-là, tout avait semblé un rêve à la pauvre fille ; elle se sentait coupable, mais Henri l’aimait tant !…. Et puis elle portait son nom : mensonge, soit, mais ce mensonge était très doux. Elle aimait à s’entendre appeler madame Leclerc, et échangeait alors un sourire avec son ami ; ils jouaient au petit ménage, comme deux grands enfants qu’ils étaient. Mais, seule, elle eut un sentiment plus vif de la réalité. Cette porte qui venait de se fermer sur Henri la séparait du monde ; aucune honnête femme n’en franchirait le seuil, à moins d’ignorer la vérité, et personne ne pourrait l’ignorer très longtemps… Et après, que deviendrait-elle, si un jour Henri cessait de l’aimer ? S’il allait ne pas rentrer ? S’il rencontrait un ami sérieux, plus âgé que lui, s’il rencontrait son oncle, celui qui l’avait placé dans la maison de banque qu’il venait de quitter ? On lui ferait de la morale, on saurait qu’il vivait avec une femme…
De quel ton de mépris elle avait prononcé jadis ces mêmes paroles, ne trouvant pas d’accent assez dédaigneux pour appuyer sur ce mot femme, qui pour elle comprenait tous les genres d’ignominie ! Et maintenant, c’était elle-même !
— Ah ! si j’avais su, si j’avais réfléchi ! murmura la pauvre fille en laissant tomber ses bras lassés avec un geste désespéré ; et pourtant j’aime Henri ! je l’aime plus que moi-même, mille fois plus… Je tâcherai qu’il soit heureux, qu’il se trouve bien avec moi, pour qu’il n’ait pas envie de se marier.
Les larmes tombèrent plus pressées sur la table de cuisine qu’elle frottait avec ardeur ; elle les essuya, baigna ses yeux d’eau fraîche et courut ranger le petit appartement, pour que rien ne choquât les yeux de Henri quand il rentrerait.
Elle avait tout à apprendre sous ce rapport. Ces jeunes filles élevées dans des pensions, placées ensuite dans des magasins, ignorent tout du ménage ; la nourriture leur apparaît, aussi rare que mauvaise, dans des plats apportés de la cuisine, et leur chambrette est si petite qu’il n’est guère possible de la ranger. Peut-on leur en vouloir si, une fois mariées, elles n’ont ni l’amour de l’ordre ni celui du logis ? Louise s’essayait de son mieux et pourtant ne réussissait guère. La poussière qu’elle faisait voler avec son plumeau se réfugiait d’un meuble sur l’autre ; toute rouge et très dépitée, elle s’appliquait pour la troisième fois à épousseter le petit buffet d’acajou, lorsqu’une voix railleuse l’interpella soudain.
— Eh ! madame Leclerc, il me semble que vous auriez besoin d’une femme de ménage !
Louise regarda la porte qui venait de s’entrouvrir ; une tête coiffée d’un petit bonnet blanc se montrait dans l’ouverture et souriait d’un air narquois. Le corps suivit la tête, et une femme d’environ quarante-cinq ans entra dans la salle à manger, sans toutefois quitter la porte, qu’elle tenait de la main droite.
— La clef était dans la serrure, dit-elle, toujours en souriant ; je vous demande pardon, mais j’avais frappé deux fois, et vous n’aviez pas entendu.
C’était un mensonge, mais ce n’était pas le premier, et le proverbe prétend que le premier pas seul coûte quelque effort.
— Que voulez-vous ? demanda Louise, son plumeau toujours à la main.
La visiteuse entra tout à fait et referma la porte.
— On m’a dit dans la maison que vous aviez besoin d’une femme de ménage, dit-elle, et, comme c’est mon métier d’en faire, des ménages, je suis venue pour voir si vous n’auriez pas besoin de moi.
— Je n’ai dit à personne que j’avais besoin… commençait Louise.
— Avez-vous une femme de ménage ? interrompit la visiteuse.
— Non.
— Alors, il vous en faut une ; c’est clair comme le jour. Oh ! je ne suis pas plus chère que les autres, ajouta-t-elle sur un mouvement de la jeune femme, cinq sous de l’heure, c’est un prix fait comme les petits pâtés. Et je ferai votre déjeuner, si vous voulez : je ne crains pas les fourneaux ; j’ai été cuisinière.
Louise, surprise, n’osait pas dire grand-chose. Elle était naturellement timide, et, grâce à son ignorance des mœurs spéciales du quartier, elle avait encore bien plus peur de commettre quelque bévue.
— Je n’ai rien à faire, dit-elle, ayant enfin trouvé un argument de quelque valeur ; mon ménage m’amuse, et je n’ai pas besoin qu’on m’aide.
— Vous avez besoin qu’on vous apprenne à le faire, toujours, dit la femme de ménage, car on voit tout de suite que vous n’en avez pas l’habitude. Je parie que votre lit n’est pas seulement fait !
La rougeur de Louise prouva que la visiteuse avait deviné juste.
— Voulez-vous que je vous donne un coup de main, par amitié ? reprit celle-ci ; n’ayez pas peur, je ne vous demanderai rien, c’est pour votre jolie figure, ce que j’en ferai. Vous avez l’air si doux et si gentils tous les deux, vous et votre mari, et puis on voit tout de suite que vous n’avez pas l’habitude de vivre dans une cité ; allons faire le lit d’abord.
Louise se trouva assez de courage pour s’opposer à cette intention.
— Permettez, dit-elle, je ne décide rien sans mon… sans M. Leclerc.
La femme de ménage la regarda en clignotant un peu.
— Comme vous voudrez, dit-elle du même ton de bonne humeur ; vous pouvez aller aux renseignements, si vous voulez ; tout le monde me connaît dans la cité : la mère Nathalie ; je demeure en bas, au rez-de-chaussée, et, quand vous voudrez un lapin tout chaud, vous n’avez qu’à entrer ; quand je suis chez moi, la clef est sur la porte. J’ai des lapins dans mon bout de jardin ; ils ne me coûtent rien, vous comprenez : dans mes ménages on me donne les croûtes et les épluchures ; je me recommande à vous pour ça aussi ; c’est entendu ; au revoir, madame… elle s’arrêta malicieusement… madame Leclerc.
Louise comprit sur-le-champ que cette femme avait deviné son secret. Elle balbutia un adieu et resta atterrée pendant que la porte se refermait.
— Ah ! pensa-t-elle, ma honte est écrite sur mon visage, puisque la première venue peut l’y lire.
Une horloge sonna cinq heures, et un instant après, le bruit joyeux des enfants revenant de l’école lui fit dresser la tête. Les petits, filles et garçons, rentraient en criant à pleins poumons avec cette exubérance de vie qui rend le silence prolongé si pénible à l’enfance. Une nouvelle terreur assaillit la pauvre Louise.
— Pourvu, pensa-t-elle, que je n’aie pas d’enfants ! c’est là que serait l’irrémédiable malheur !
Cette pensée la fit frissonner. Que dirait-elle à ses enfants, si le destin lui en donnait ?… pas de nom, pas de père…
Elle se sentait incapable de supporter plus longtemps une solitude qui lui inspirait des pensées si douloureuses, et, prenant un petit panier, elle descendit pour chercher leur modeste dîner. Elle avait fait un peu de toilette, bien peu, mais son joli peignoir clair et ses beaux cheveux noirs lui donnaient naturellement un air de fête. En traversant la cour, elle rencontra la petite Noémi qui revenait de l’asile, conduite par sa mère ; celle-ci tenait sur son bras le garçonnet de Linot ; grâce à la douceur de la journée, il n’avait pas son voile, et la clarté du ciel bleu tombait franchement sur son petit visage déjà blanc et potelé.
— Bonsoir, madame, dit à Louise Noémi, qu’on avait accoutumée à beaucoup de politesse.
— Bonsoir, ma mignonne, répondit la jeune femme, un peu surprise de cette facilité à entrer en relations. Dans Paris on s’épie et l’on se regarde longtemps avant de se saluer ; mais, à Montmartre, on agit à peu près comme en province.
La voix de Louise était douce et un peu émue ; la nourrice leva les yeux et, avec son instinct de femme, s’aperçut qu’elle avait pleuré. Sous sa rude enveloppe, madame Gardin cachait un brave cœur, qui ne reculait devant aucune tâche de miséricorde ; elle se prit de pitié pour cette jolie femme, évidemment fourvoyée dans ce monde d’ouvriers.
— Une belle soirée, madame, dit-elle en souriant.
— Oui, répondit Louise, enhardie par ce sourire, en posant sa main sur les cheveux de Noémi qui la regardait de bas en haut avec l’admirable confiance des enfants. Vous avez une gentille fillette.
— Elle n’est pas vilaine, fit complaisamment la mère.
— Et celui-là, quel âge a-t-il ? demanda la jeune femme en regardant le nourrisson.
— Un mois. Il n’est pas à moi, ajouta madame Gardin avec un indicible regret dans la voix ; le mien est mort ; mais j’aime bien celui-là tout de même, le pauvre chéri, ce n’est pas sa faute ! Elle regarda l’enfant endormi et l’embrassa avec tendresse. Si jamais on m’avait dit que je serai nourrice ! reprit-elle ; enfin ! la vie, c’est comme ça ! Bonsoir, madame.
— Bonsoir, madame, répéta Louise en suivant du regard ce groupe de famille qui rentrait au bercail et s’enfonça sous l’arcade noire du premier corps de logis ; Noémi, restée la dernière, se retourna pour voir la jolie dame, et lui adressa un petit signe de tête amical avant de disparaître.
Quand elle ne les vit plus, elle se sentit toute triste, et elle se hâta de courir chez les marchands du quartier pour faire ses emplettes ; mais elle ne pouvait se distraire de sa préoccupation. Elle rentra d’un pas pressé, monta l’escalier en courant et s’enferma chez elle, comme si on l’avait poursuivie. En retrouvant le paysage connu, si gai le matin, au soleil levant, si sévère le soir, quand la butte intercepte les rayons du soleil et que les noires cheminées des usines assombrissent le ciel de leur fumée, Louise sentit son cœur plus serré que jamais. Mais elle n’avait pas le temps de pleurer ; si Henri rentrait, que dirait-il de la trouver en larmes ?
Il rentra fatigué et découragé. Lorsque la vie a toujours été facile, quand on n’a pas eu la peine de se faire une position à soi-même, les démarches et les demandes paraissent singulièrement amères. Henri était né dans l’aisance ; à défaut de parents directs, son oncle l’avait toujours dirigé, soutenu, placé, si bien que le brave garçon n’avait connu de soucis que celui de cacher à ce censeur sévère ses folies de jeunesse, qui n’étaient pas plus coupables cependant que celles des autres. Mais rien n’est à craindre comme ces jeunesses étouffées sous la cendre ; elles ont des embrasements subits qui mettent le feu à la maison. C’était l’histoire de Henri et de nombre d’autres.
Seulement, quand il avait rompu sa chaîne, il n’avait pas prévu que, pour en retrouver une autre, il lui faudrait accepter les amertumes de ceux qui débutent. Son oncle l’avait foudroyé dans deux lettres fort dures ; c’en était assez pour que le jeune homme ne voulût pas se recommander de lui. Restait alors la chance de se présenter comme un inconnu, sans références… On n’obtient pas grand-chose en agissant ainsi, et Henri l’avait vu pendant cette journée de courses, qui lui avait paru longue.
Il était à peine entré, que Louise lut sur son visage l’insuccès de ses entreprises, et, au lieu de lui adresser des questions inutiles, elle se hâta de le débarrasser de ses vêtements de promenade et de le faire asseoir devant son couvert. Le dîner était prêt : la jeune femme s’était appliquée à le rendre bon, et c’est seulement lorsque le repos et la nourriture eurent remis son ami, qu’elle se hasarda à lui dire timidement :
— Eh bien ?
— Rien ! répondit Henri. On veut des références, et on a parbleu raison ! Si j’étais à la place de ces beaux messieurs, je ne confierais pas les secrets de ma maison à un quidam qui me tomberait du ciel !
Louise médita un instant. Elle n’avait pas d’instruction : ce n’est pas dans une pension de Paris, à six cents francs par an, que l’on peut acquérir des connaissances étendues ; mais, habituée à se suffire depuis plusieurs années, elle avait du jugement et plus de bon sens que n’eût pu le faire supposer la faute qu’elle avait commise.
— Pourquoi, dit-elle, en terminant sa méditation, pourquoi ne donnerais-tu pas, comme référence, l’adresse de la maison où tu étais quand… lorsque.. quand nous… ?
Henri la regarda d’un air interrogateur ; elle n’eut pas le courage de terminer sa phrase.
— Tu sais bien, lui dit-il d’un ton boudeur, que nous sommes fâchés, le patron et moi…
— Je le sais, reprit Louise en rougissant, mais il me semble qu’il ne peut pas te refuser des références convenables. Au bout du compte, tu as été cinq ans chez lui ; il n’a jamais eu qu’à se louer de toi, excepté pour ce congé.
Elle baissa les yeux, prête à pleurer ; la pensée qu’elle était la première cause des ennuis de Henri lui venait soudain et lui paraissait par trop amère.
— Ne regrette rien, lui dit le jeune homme, ému à la vue du chagrin qu’elle s’efforçait vainement de cacher ; ne pleure pas, Louise : je recommencerais, si c’était à refaire. Nous avons été parfaitement heureux ; cela vaut bien une place !
Il lui avait tendu la main à travers la table ; elle y mit la sienne, et il la serra longuement avec autant d’amitié que d’amour. De sa main restée libre, elle s’essuya les yeux, pendant qu’elle lui souriait.
— Eh bien, reprit-elle d’une voix un peu émue, est-ce que tu penses que j’ai tort ? Est-ce qu’ils peuvent faire autre chose que de bien parler de toi, puisque tu ne leur as jamais rendu que de bons services ?
Henri resta pensif..
— Le patron était bien en colère, dit-il en souriant à moitié au souvenir de cette colère. Je ne puis pas y envoyer sans le prévenir… il aime les cérémonies…
— Si tu allais le voir ? suggéra Louise à voix basse.
— Il croirait que je veux rentrer, répondit Henri.
— Pourquoi ? Non, je ne pense pas ! Il faut bien que tu te places quelque part ; ta démarche serait toute naturelle !
— Tu crois ? fit le jeune homme ébranlé.
— J’en suis sûre.
Il réfléchit un instant.
— J’irai demain, dit-il ensuite. Après tout, il ne me mangera pas, et je crois, en effet, que sans lui je ne trouverai jamais d’emploi. Seulement, il dira à mon oncle qu’il m’a vu, et je recevrai encore un ou plusieurs savons… Bah ! tant pis ; il faut s’accoutumer à tout, n’est-ce pas, Louisette ? Et puis, il n’est de bonheur qui ne se paie ! Je ne te savais pas de si bon conseil !
Elle sourit faiblement, partagée entre une grande envie de pleurer et celle de lui sauter au cou. Il les comprit toutes deux, car, jetant sa serviette, il se leva et la prit dans ses bras :
— Allons faire un tour de promenade, lui dit-il gaiement.
— Mais tu es fatigué ?
— Je l’étais, je ne le suis plus ; tu m’as rendu mes jambes.
q