‹ La Coco à MontmartreChapitre 3 sur 8 · 03

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Montmartre n’est pas Paris. On dit qu’il en est le cerveau. Hum… il en est, plutôt, une partie située plus bas.

Montmartre est une ville à part, qui se suffit. Pour un Montmartrois aller à l’Odéon, traverser l’eau, évoque l’idée d’un voyage en Afrique. C’est une corvée dont il parle huit jours avant, et dont il se vante comme d’un exploit. Montmartre a ses théâtres, ses cafés, ses restaurants, ses magasins ; pourquoi se déranger ?

Montmartre se délimite ainsi : Carrefour Châteaudun, rue des Martyrs, Sacré-Cœur, rue Lamarck, place Clichy, rue de Clichy, rue St-Lazare. Le monument qu’on appelle la mairie de Montmartre n’est certainement pas à Montmartre : il est peut-être à St-Ouen, peut-être à Clichy, pour sûr pas à Montmartre. Au reste, Montmartre n’a pas besoin de mairie : il ne connaît que l’amour libre.

Montmartre a ses mœurs propres : embrassez, au hasard, une femme boulevard St-Germain, vous recevrez une gifle, et vous ferez conduire probablement au poste ; embrassez, au hasard, une femme à Montmartre, elle vous rendra votre baiser, et… vous demandera dix francs. À Montmartre ne revit-on pas l’âge d’or ? Vous voyez une femme, vous n’avez pas le temps de la désirer, déjà elle est à vous !

À Montmartre, on reconnaît les hommes à leurs cheveux longs, à leurs gros postérieurs, à leurs poignets cerclés d’un bracelet, à leurs nombreuses bagues, à leurs mouchoirs de dentelles ; et l’on reconnaît les femmes à leurs cheveux courts, à leurs poitrines plates, à leurs derrières maigres, à leurs faux-cols, à leurs devants de chemises empesés. À Montmartre l’on rencontre des couples de femmes et des couples d’hommes, ce qui n’étonne point dans un pays où tout se pratique à l’envers — l’amour comme le reste.

Mais, dans quelques années, Montmartre sera Paris. Où sont, déjà, les artistes qui devisaient art, littérature, musique dans les brasseries en fumant la pipe que, la séance finie, ils remettaient au ratelier ? Partout, aujourd’hui, dans Montmartre, des souteneurs. Actuellement, l’on y voit peu de Français : il ne s’y croise (prenez ce mot comme vous le voudrez) que des nègres, des arméniens, des américains, des turcs, etc., déserteurs, repris de justice, vivant de la prostitution, du vol, du chantage.

Adieu ! le vieux Montmartre ! adieu, l’église romane de St-Pierre ; la provinciale petite place du Tertre et sa vigne ; la rue de l’Abreuvoir où picotent des poules ; les fermes, des vraies fermes avec des canards ; et les jardins aux roses trémières, et ce qui reste des parcs aux arbres centenaires ; le moulin de la Galette, aux ailes désormais immobiles ; les guinguettes fleuries ; ses coins intimes, champêtres, rustiques !

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