‹ La Coco à MontmartreChapitre 4 sur 8 · 04

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(Extrait d’une lettre)

« … Encore une qui m’a fait bien du mal, en éteignant brusquement quelques-unes de mes dernières illusions, en me confirmant que ce genre de femme n’est que mensonge. L’éternelle histoire ! Une jeune femme — j’allais dire une jeune fille — dont le charme aveugle au point qu’on la trouve encore distinguée alors qu’elle sort dans la rue cigarette à la bouche et tutoie les garçons de café… Mais, des yeux si purs ! Et l’éternel boniment : elle n’est pas née pour la noce, ça la dégoûte, elle voudrait travailler sérieusement, elle n’aime que la vie de foyer, elle ne souhaite qu’un modeste intérieur, elle a un enfant qui est toute sa vie, à qui elle sacrifie tout, elle reste des jours sans manger, et patati et patata ! De son enfant surtout elle parle si gentiment…

« Vrai, je la prenais au sérieux cette Maria, en dépit des mensonges flagrants, des impossibilités matérielles. Elle ne voulait ni mariage ni collage à cause de son enfant, et toujours cet enfant l’empêchait d’accepter des situations avantageuses. Avec ça, des manières de chatte raffinée, détestant, affirmait-elle, ce qui est sale, commun, le peuple, les ouvriers. Et elle racontait que, le soir, lorsqu’elle rentrait dans sa chambre, qu’elle s’y retrouvait seule, elle pleurait… Et qu’elle n’avait pas de sens, que l’amour physique ne la tentait guère, et combien elle méprisait celles qui font la noce, celles, surtout, en possession de souteneurs ! Elle avait été entretenue, mais jamais n’avait trompé son amant, et si Dieu voulait qu’elle en eût un autre elle ne le tromperait jamais. À mes doutes elle opposait de si aimables dénégations que vraiment je commençais à croire…

« Oui, je la prenais au sérieux. Peut-être allais-je l’aimer… je m’en sentais un peu jaloux…

« Pourtant un point d’interrogation se dressait devant elle, un mystère obscurcissait sa vie.

Par moments sur la conversation suspendue, un silence glacial tombait. Moi je regardais l’avenir, Maria me conseillait de ne considérer que le présent ; il faut prendre la vie comme elle vient, disait-elle, inutile de se tourmenter pour le futur. En somme l’invitation à la valse.

« Si je ne l’aimais, du moins avais-je peur de l’aimer. Chat échaudé craint l’eau chaude, et je me rappelais une vieille aventure commencée ainsi et terminée dans le sang.

« Non ! décidément je commençais à l’aimer. Lorsqu’elle était en retard au rendez-vous, mon cœur battait, s’énervait, et je me demandais : « Viendra-t-elle ? » et quand, enfin, je l’apercevais, je souriais. Et, pourtant, toujours la défiance me tourmentait, un étrange duel se livrait en moi, l’amoureux et le sceptique se disputaient, se jetant mutuellement à la tête de bonnes raisons. « Tu vois bien qu’elle te roule, qu’elle ne veut que de l’argent ! — Non, dans le fond elle est honnête. La misère seule l’a poussée à se prostituer, elle ne demande qu’à vivre bourgeoisement. — Idiot ! poire ! Maria est connue dans tous les établissements de Montmartre. — Pas si connue que ça ! — Et pourquoi ne peut-elle te recevoir chez elle ? — Il est vrai que… — On t’a dit qu’elle avait été avec Émile, et Grand-Père, et le petit vieux Charles. — Calomnie ! — Et avec celui qu’on appelle le grand voyou. — Potins de femmes ! — On t’a dit qu’elle portait des traces de coups ! — Et aussi, n’est-ce pas, dans la même soirée avec X, Y et Z ! Qui veut trop prouver ne prouve rien du tout, mon bon ! Tu dis toi-même qu’elle ment ! Tu es forcé de t’apercevoir de ça ! Elle te jure qu’elle ne va pas dans certains cafés mal famés, et tu l’y rencontres ! — Cette jeune femme si dégoûtée, cette maman ne se livrerait pas aux caprices de vieillards velus, bedonnant ! — Elle irait bien avec toi ! — Moi ce n’est pas la même chose ! — Naturellement ! On ne t’a pas affirmé, non plus, qu’elle se vendait à n’importe qui dans les maisons de rendez-vous ? — On m’a même dit qu’elle était en carte ! »

« Mais l’amoureux triomphait du blasé, et je lui parlais respectueusement comme à une fiancée qu’on désire ardemment, me plaisant plus aux chastes étreintes des doigts qu’aux baisers d’amants. Je me laissais aller à des confidences, parlant des miens, racontait ma vie. Maria était si câline ! et décidément sincère ! Je l’avais vue rougir et n’avais pu m’empêcher de remarquer : « Vous ne savez pas mentir ! »

« Et nous parlions de Montmartre — il fallait bien en parler puisque nous l’habitions tous deux — pour en déplorer la boue, le mensonge, la saleté… Toutes ces filles qu’elle dédaignait tant, ces filles qui, dans les cafés, allaient de tables en tables, sortaient avec le premier venu, possédaient leurs clients… Et les malheureuses que le souteneur attendait le soir, guettant la recette et s’en emparant sans seulement leur laisser de quoi manger le lendemain ou s’acheter des chaussures, s’amusant des lettres d’amour qu’elles recevaient, ricanant aux confidences des naïfs qui s’étaient épanchés dans un besoin d’affection…

« Nous dînions, tous les soirs, et elle me quittait vers neuf heures, ne voulant pas rentrer tard chez elle, ayant à raccommoder son linge et celui de son enfant.

« Un jour, comme nous sortions du restaurant, un orage torrentiel, diluvien, inondait la chaussée, la transformait en lac, en océan, avec un fracas épouvantable. Des seaux d’eau, une douche, des cascades. Bien entendu, pas un taxi, pas une voiture.

— Rentrons, dis-je, attendons que la tempête soit finie.

— Non, non, je te quitte : j’ai des tabliers à achever pour mon fils.

— Mais, c’est fou ! tu n’as même pas de parapluie ! tu vas être trempée !

— Tant pis ! j’ai à travailler ! le petit a besoin de ses tabliers.

« Et elle fila.

« Dans un café, je racontais, le lendemain, ce beau trait d’amour filial. Une petite femme, assise à côté de moi, dit :

— Oh ! Maria ! elle aimerait mieux attraper la crève que faire attendre cinq minutes son maquereau ».

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