‹ La Coco à MontmartreChapitre 6 sur 8 · 06

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— Mon grand, disait Maria, il n’y a pas de femmes honnêtes : femmes du monde, bourgeoises, toutes cocufient leurs maris. Et celles-ci ne sont pas pardonnables, car ce n’est pas la misère — mais le vice seul — qui les pousse.

Maria oubliait que celles-ci auraient une excuse : l’amour, et qu’elles ne se livrent qu’à l’homme de leur choix, à celui qu’elles aiment.

Tandis que les autres… les bêtes de somme des maisons closes ou de rendez-vous, les femelles des cafés et restaurants de nuit, sur lesquelles, moyennant finances, vieillards, infirmes, nègres, obèses, malades se soulagent… celles qu’aucun monstre ne répugne, qu’aucune immondice n’effraye, prêtes à toute besogne, créatures passives… Ont-elles encore une âme ? se demandait Henry. Certaines osent parler de leurs enfants ! Quoi ! la Société ne les leur prend pas pour les mettre à l’abri ? Une créature qui s’offre au choix d’un ivrogne lequel, après l’avoir détaillée sous toutes ses faces, déclare qu’il en préfère une autre ?

« Non, pas toi, tes nichons tombent ! »

La misère ? Elle a bon dos, la misère ! alors, toutes les femmes pauvres doivent se prostituer ? Seule, la prostitution peut faire vivre les miséreuses ?

Henry se répétait tout cela. Et c’étaient d’autres choses qui l’effrayaient : dans les maisons de rendez-vous les femmes passent la visite, un homme (affublé du titre de médecin) les examine comme un vétérinaire, fouille leur chair, la déclare saine ou avariée… La police, le service des mœurs s’en mêle, relevant l’état-civil des filles pour les immatriculer sur ses contrôles. Leur état civil, les noms de leurs parents, les noms de leurs papas et de leurs mamans…

Où s’arrêterait-il ? après elle, ça serait une pierreuse du boulevard extérieur ! Maria faisait le raccroc ouvertement, dans les cafés spéciaux de Montmartre, dans les maisons de rendez-vous, dans les divers établissements de prostitution, elle se vendait à n’importe quelle brute avinée, elle relançait, appelait du regard, marchandait, acceptait les bas tarifs, se montrait en compagnie de filles et de souteneurs, fréquentait les bars les plus mal famés, ne connaissant plus de limites, tombant, tombant, saoûle tantôt de vin, tantôt de cocaïne, l’éternelle cigarette aux lèvres ! Et voilà ce qu’il aimait, ce qu’il désirait, car aimer n’a jamais voulu dire que désirer physiquement. Le reste de tout le monde !

Ah ! aimer ce qu’on méprise… Ne pouvoir s’en empêcher. N’avoir plus la force de se tirer de l’ordure… Double souffrance : souffrance de jalousie (et quelle jalousie !) souffrance de pitié. Il souffrait de la vie basse et cynique de Maria comme si Maria eût été sa fille, il ne pouvait — sous peine de l’ennuyer et de ne plus la voir du tout (ce qu’il ne voulait pas !) — lui faire de la morale, essayer de la ramener dans le bon chemin, de lui montrer l’ignominie et le vide d’une telle existence, le mépris du monde, et la maladie, la misère, l’hôpital pour la vieillesse. Et à quoi ça aurait-il servi ? quand une femme en est là, quand une créature qui a une âme se livre au premier venu, qu’en tirer ?

Une lutte perpétuelle. Jurant qu’il ne la reverrait plus, que cette fois, c’était fini, bien fini ; restant plusieurs jours, plusieurs semaines sans la rencontrer, sans lui écrire, fier de tant de volonté ; et tout à coup, poussé par une force irrésistible, courant après elle, implorant, demandant pardon. Faiblesse, aliénation mentale. La voyant et l’insultant, lui reprochant sa vie, et pleurant pour l’avoir blessée. Oui, folie ! Ne sachant plus, balancé, fixant un rendez-vous, n’y allant pas, le regrettant aussitôt. Parce qu’il l’aimait et parce qu’il la méprisait. Essayant de la rejeter de son souvenir, croyant l’avoir rejetée, et, bientôt, forcé de convenir qu’il ne pouvait s’en passer.

Avoir tant plaint, tant méprisé les filles, et penser que la femme qu’il aimait était une de ces filles ? quelle fièvre marécageuse l’avait saisi ? quelle aberration ? aimer une fille publique ! ne pas la rejeter aussitôt qu’employée !

Au lieu de le dégoûter, de l’écœurer, de l’éloigner sur le champ, de casser immédiatement leurs rapports, ça l’excitait, ça l’enflammait ! Un comble ! Le monde renversé ! La saleté, l’ordure l’attiraient ! Au lieu de lui flanquer une gifle ou de l’envoyer promener définitivement quand elle lui disait : Je vais dans telle maison de rendez-vous, chez Hélène », il la plaignait ! il ne voyait pas qu’ainsi il tournait au souteneur ; il acceptait sa conduite, et d’être trompé, et dans quelles conditions ! Il embrassait celle que n’importe qui embrassait ! Oui, le monde renversé ! À la fin, en se prostituant était-ce elle ou lui qu’elle dégradait, qu’elle plongeait dans la boue ? Mais non, elle n’en ressentait aucune honte, aucune gêne, ça lui paraissait naturel, elle l’avait toujours fait, elle le ferait toujours, ça ne la dérangeait pas. Et lui était assez naïf pour croire à la confusion qu’elle devait éprouver, à sa pudeur offensée, à ses sentiments intimes blessés, au remords vis-à-vis de son fils ! Ça lui faisait de la peine pour elle, il continuait de croire qu’elle n’était pas tout à fait gâtée, il essayait d’en tirer quand même quelque chose. Et il « marchait », il aurait donné jusqu’à son dernier sou quand elle le menaçait de retourner chez Hélène ! Poire !

Jaloux — oui, jaloux ! — de ses clients d’une minute ! Folie… Il savait, pourtant, l’effet que lui produisaient celles qu’il emmenait chez lui : à peine les reconnaissait-il le lendemain. Et voilà qu’il se sentait jaloux des clients de Maria, qu’il ressentait une atroce jouissance à savoir l’un vieux, l’autre amputé ! Il se représentait ces hommes qui ne la reconnaîtraient probablement pas, ne l’ayant prise que pour se soulager, la tutoyant dès la première parole, la traitant en femelle négligeable.

Et son souteneur, celui qu’elle aimait, l’homme de son monde, celui qu’elle comprenait, pour qui elle « travaillait », pour qui elle se sacrifiait ! Henry se rappelait qu’elle lui avait dit souvent : « Quand je pense qu’il y a des femmes qui ont des souteneurs ! Pouah ! elles me font horreur ! »

Alors, il revivait, une fois de plus, leur liaison. Un moment d’amitié ? non. Constamment des mensonges, des demandes d’argent plus ou moins habilement déguisées. Au restaurant, au café, elle avait soin de commander les consommations, les plats les plus chers. En somme, elle n’attendait de lui qu’une chose : qu’il commît la bêtise tant souhaitée, qu’il se ruinât, qu’à la rigueur il volât ! Un moment de sincérité ? non : partout, elle se moquait de lui, partout elle s’arrangeait de façon à ce que l’on se moquât de lui ! Elle s’amusait à toucher au feu, à faire dîner à la même table un nouvel amant et Henry, et à entendre les deux hommes converser amicalement. Peut-être, la pudeur vis-à-vis des clients du restaurant, tous au courant de ces histoires, aurait dû l’arrêter : mais non, ça l’excitait, elle tenait à s’afficher vicieuse jusqu’au bout, elle tirait vanité de cette forfanterie, se jugeant roublarde ; et, dans le fond, les clients et clientes de cet établissement montmartrois l’approuvaient, naturellement sympathiques aux filles et aux souteneurs.

Henry enrageait — maintenant qu’il voyait froidement… Et quand Maria lui avait dit : « Hier soir, pendant que j’étais chez Hélène il y a eu une descente de police, l’on a pris mes nom, prénoms et adresse. Hélène, c’est tout de même une bonne boîte : on peut faire plusieurs « affaires » dans la même nuit » ! Voilà avec quels propos elle le faisait marcher ! Elle achevait de l’affoler en le menaçant de tomber plus bas chaque jour.

Une autre phrase la dépeignait bien : parlant de Nana, l’héroïne de Zola, elle avait dit : « Il y aura toujours des Nana, il y aura toujours des hommes pour les adorer ! »

Ah oui, saleté ! cette fille qui, dans les maisons de rendez-vous (sans cesse il y pensait), mendiait un pourboire supplémentaire en demandant au client s’il était content…

Saleté ! Mon grand ! mon grand !

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