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Chapitre 33 Trente-troisième lettre

6 juillet, cinq heures du matin.

Nous sommes maudits ! Oh ! mon bien-aimé comte, qu’allons-nous devenir ? Il ne me reste donc plus qu’à mourir dans le désespoir et dans les larmes. Elle ne peut plus voler ; au bout de cent pas son aile a faibli. Elle a rencontré les dernières branches d’un peuplier au-dessus desquelles elle a voulu passer ; elle s’y est heurtée et de branche en branche elle est tombée jusqu’à terre.

J’ai couru à elle les bras étendus, le cœur brisé ; toute ma course n’a été qu’un gémissement qui s’est terminé par un cri de douleur. Je l’ai ramassée, et d’elle-même, après un instant de repos, elle a essayé de s’envoler une seconde fois ; mais une seconde fois elle est retombée, et moi je suis tombée près d’elle, me roulant désespérée sur la terre, arrachant l’herbe avec mes mains et avec mes dents.

Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je devenir ? J’étais trop fière, trop heureuse, trop sûre de mon bonheur, je le tenais dans ma main, la fatalité me l’a ouverte, et mon cher trésor est parti.

Oh ! Seigneur ! Seigneur, vous ne m’enverrez donc pas une inspiration, une lumière, une flamme !

Seigneur, Seigneur, secourez-moi ! Seigneur, regardez-moi en pitié ! Seigneur, Seigneur, je deviens folle !

Attends, attends.

Bonté divine, tu m’as entendue, tu m’as exaucée.

Écoute, écoute, bien-aimé, il vient de me renaître un espoir dans le cœur, ou plutôt cet espoir c’est une illumination d’en haut.

Écoute ! de ma fenêtre, j’ai si souvent suivi des yeux le vol de notre colombe, au moment de son départ, que, sans me tromper, je puis faire au moins deux ou trois lieues dans la même direction qu’elle. Elle passait au-dessus des sources de la large petite rivière qui vient se jeter dans l’Ariège à Foix. Elle devait passer au-dessus du petit bois d’Amourtier, au-dessus de la Salat entre Saint-Girons et Oust.

Eh bien ! voici ce que je vais faire : je vais revêtir un habit de pèlerine ; je vais me mettre à ta recherche, j’irai jusqu’au petit village de Rieupregan ; je la perdais toujours de vue dans la direction de ce village, et quand je l’aurai dépassé, eh bien ! je m’en rapporterai à elle. Elle peut en volant franchir à chaque vol, une distance de cent pas à peu près. Soit ! elle volera cent pas, puis se reposera et volera cent pas encore, me servant de guide ; je la suivrai, je la suivrai comme les Hébreux suivaient la colonne de flamme la nuit et la colonne de fumée le jour, car moi aussi, je serai à la recherche de la terre promise, et je la trouverai ou je mourrai de fatigue et de douleur sur le chemin.

Hélas ! je le sais, la route sera longue, la pauvre colombe, pardonne-moi ce que je te ferai souffrir, douce martyre de notre amour ! la pauvre colombe ne pourra faire plus d’une ou deux lieues par jour ; n’importe, mon bien-aimé, dussé-je user le reste de ma vie à te chercher… oh ! oui, je te chercherai jusqu’à la fin de ma vie !

Ainsi je pars. Je pars sans tarder, aujourd’hui même. J’ai tout dit à notre supérieure, tout, excepté ton nom. C’est une sainte et digne femme, qui a souffert de mes douleurs et pleuré de mes larmes. Elle m’a offert quelqu’un pour m’accompagner, j’ai refusé. Je ne veux personne ; ce que je veux faire est une chose d’instinct, un mystère entre le ciel et nous ; seulement je lui ai promis de lui écrire si je te retrouvais. Si je ne lui écris pas, elle saura que je suis morte, morte folle, désespérée, au coin de quelque bois, au revers de quelque route, au bord de quelque rivière.

Je pars, j’emporte avec moi toutes ces lettres que je t’ai écrites, que tu n’as pas reçues, que tu ne recevras peut-être jamais. Oh ! si je puis les jeter toutes un jour à tes pieds en te disant : Lis ! lis ! mon bien-aimé ! Et tu verras combien j’ai souffert ce jour-là, ce jour-là je serai bien heureuse !

Je pars, il est trois heures de l’après-midi, j’irai, je l’espère, jusqu’à Rieupregan aujourd’hui.

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